Pensées poétiques

J’ai vu récemment une patiente alerte, bien qu’âgée, totalement obnubilée par son caca.

Bon, c’est assez fréquent quand les patients prennent de l’âge.

J’avoue aussi bien volontiers que ça ne m’intéresse que très moyennement.

Mais là, elle m’a raconté la visite de son sauveur, « Le professeur du côlon » avec un tel trémolo dans la voix que le personnage de Robert Redford dans « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux » m’est revenu à l’esprit.

J’imaginais bien un gastro très « redfordien », rendant confiance au côlon blessé de cette femme dans une adaptation qui ne pourrait être que meilleure que l’original: « L’homme qui murmurait à l’oreille des côlons » (The Colon Whisperer, en VO).

L’image est frappante, non ?

Trou noir

Je pense que c’est arrivé à chaque médecin, mais c’est toujours désagréable quand on est victime d’un trou noir devant un patient.

Mon dernier en date, et le plus spectaculaire, car il persiste toujours, date d’hier.

Il se joue en plusieurs actes.

Premier acte, en début de semaine, je reçois un courrier d’un patron de chirurgie vasculaire me remerciant d’avoir orienté vers lui monsieur X. Le double du courrier étant adressé à un médecin généraliste, le Dr. Y.

Le problème est que je ne connais pas X, et que je n’ai jamais travaillé avec Y.

Bon, je me dis que c’est probablement une petite erreur de secrétariat, et je me promets d’y aller faire un tour pour voir ce qu’il en est exactement.

Quarante huit heures plus tard, je reçois un patient à la clinique.

Courrier du service de vasculaire: « Cher ami, merci de prendre en charge Monsieur X…« , avec un double au Dr Y. En lisant le courrier, je ne me rends pas compte que ce sont les mêmes noms qu’en début de semaine.

Je vais donc voir, confiant et serein ce nouveau patient.

A peine suis-je entré dans la chambre qu’une dame, visiblement avec monsieur X, se lève, écarte les bras et m’accueille chaleureusement en m’appelant par mon nom. Elle est visiblement très contente de me revoir, et est désolée d’avoir oublié à la maison un courrier du Dr Y qui me remerciait d’avoir pris en charge ce sympathique patient.

Bref, tout le monde, le patient, le généraliste et le chirurgien me remercient,  pour une chose que j’ai faite et dont je ne garde pas le moindre souvenir.

La tête du monsieur me dit très très vaguement quelque chose, mais sa femme, pas du tout. En fait, ce n’est pas sa femme, mais sa sœur, car bien entendu j’ai fait l’erreur fatale de lui dire « votre mari« .

Petite aparté, je m’étais pourtant bien promis de ne plus jamais préciser le degré de parenté entre un(e) patient(e) et son éventuel(le) accompagnant(e), par exemple en donnant du « votre mari/femme » ou « votre père/mère« . On risque en effet parfois de se fourrer dans des situations parfaitement embarrassantes, notamment si la présumée mère est l’épouse ou le  présumé père, l’époux. Certain(e)s font en effet bien plus que leur âge, ou vivent avec un(e) conjoint(e) bien plus jeunes qu’eux (elles).

Bref, j’ai fait l’erreur, heureusement pas bien grave, très troublé par mon absence quasi totale de souvenir sur ces braves gens.

Évidemment, dans ces situations, ils faut toujours garder le sourire aux lèvres, hocher la tête, pousser quelques grognements d’accompagnements, et si possible tapoter gentiment sur le bras du patient, du  genre  » Ah, ce brave X, il n’a pas changé d’un pouce, malgré son intervention!« .

Il faut essayer d’en dire le moins possible, et rester vague, pour ne pas montrer qu’on est complètement à côté de la plaque, mais en posant quelques questions judicieuses pour essayer de faire naitre des ténèbres, la lumière .

« J’ai l’impression que ça fait une éternité qu’on ne s’est pas vus, c’était quand ?« 

« Ouh, Docteur, ça a un peu trainé, c’était il y a environ un petit  mois!« .

Merde.

Je suis sorti de la chambre en n’ayant même pas osé poser la question pourtant rituelle pour chaque entrant: « Qui est votre cardiologue ?« , de crainte que ce soit moi.

En fait, non, ce n’est pas moi. J’ai demandé à une aide soignante de passer après moi et de faire une petite enquête en posant des questions que je ne pouvais décemment pas poser.

Je suis à peine rassuré.

Je n’ai toujours pas le moindre souvenir précis d’avoir vu ce monsieur et sa sœur.