Dictionnaire des idées connectées reçues #hcsmeufr #FrenchTech #DisruptiveTechnology

Je vais poser là quelques aphorismes connectés, inspirés par mes lectures de ces dernières semaines.

col-rouleVous avez 20-30 ans, vous voulez appâter du capital-risqueur (ou plus modestement manger gratos à un colloque connecté), ce petit dictionnaire est fait pour vous.

  • Adhérez à un think tank et collez le hashtag qu’il faut là où il faut. #hcsmeufr, c’est le mieux. Car même si vous vendez un verre d’eau tiède, ils vont tous vous considérer comme un des leurs, un pote, un frère, vous retweeter, vous inscrire sur une liste de FrenchTech-expert,  dire que votre verre d’eau tiède est  une innovation disruptive (si et seulement si il est connecté, quand même). N’oubliez jamais cet adage: c’est ceux qui vivent d’un concept, qui en parlent le mieux.

frenchtecheautiedetwitter

  • Autre concept ultra fondamental: faites toujours croire que vous êtes les premiers. TOUJOURS. on est toujours les premiers quelque part/dans un domaine/à un temps donné. Ne soyez pas trop cons, arrangez vous pour mettre ça en avant! (genre: OM: à jamais les premiers!)  Un pitch qui ne commence pas par Nous développons le premier machin […] ne vaut même pas le salaire du stagiaire bénévole qui l’a tapé avec deux doigts en utilisant des mots anglais pour faire cool (avec des lettres accentuées). Trouvez toujours le bon adjectif à accoler au nom du machin pour dire sans trop mentir que c’est le premier.Exemple.

1)Nous développons le premier fil à couper le beurre (un journaliste un peu futé pourrait voir que c’est un tout petit peu exagéré).

2)Nous développons le premier fil à couper le beurre connecté (ça passera…comme dans du beurre).

  • Ayez toujours à l’esprit ce qui reste l’objectif final de tout créateur de start-up: #sefaireacheterparGoogle (pas Nokia, c’est tout pourri).

 

  • Citez des statistiques. Collez des pourcentages à chaque phrase. Si vous avez un peu de fonds devant vous, commandez un sondage inepte à IPSOS (78% des français sont pour le progrès dans la santé, seulement 3% connaissent le quantified self. Donc… même un débile profond (un non connecté) comprendra qu’il faut développer ce truc, le quantified self). Si vous n’avez pas de fonds, piquez les stats sur les sites des types de #hcsmeufr, ils font pareil. Là aussi, pas de scrupules, analyser les stats comme Doctolib et Withings. Les stats, ça fait top scientifique et personne ne viendra vous dire qu’elles sont au mieux fractalement stupides.

 

  • Critiquez l’inertie des pouvoirs publics et dites que Hollande est nul, c’est aussi consensuel que dire que l’eau ça mouille, et  vos auditeurs acquiesceront tous, l’air grave (et pénétré). Rajoutez que le retard de notre pays s’accroit dramatiquement par rapport à nos voisins européens. Idem que pour l’eau-ça-mouille, mais en plus vous chatouillez la fibre patriotique qui sommeille en nous tous. Inquiétez-vous de la future élection présidentielle, mais sans vous mouiller politiquement (dire que Hollande est nul est une constatation qui n’a plus rien de politique)

 

  • Dites bien à tous vos interlocuteurs, que ça y est, que nous sommes le matin du grand soir de la e-santé. Promis, juré craché, c’est pour ce soir, je sens que ça vient.

 

  • Dites plein de choses gentilles sur l’organisation des colloques connectés dans des interviews cool. On vous ré-invitera probablement l’année d’après pour voir où en est votre projet (ma pauvre dame, pas avancé d’une onde wi-fi, vous savez, les pouvoirs publics…).

(Merci @cardionumerique)

  • Dites vous bien qu’une règle d’or du milieu connecté, notamment dans la santé, qui ne produit rien d’utile et se nourrit que par lui-même et pour lui-même est de clamer que toutes les initiatives (les vôtres bien sûr, mais aussi celles des autres) sont des innovations disruptives. Méditez le texte suivant, tout y est:

THE GAME

In Silicon Valley, every company has an origin story—a fable, often slightly embellished, that humanizes its mission for the purpose of winning over investors, the press, and, if it ever gets to that point, customers, too. These origin stories can provide a unique, and uniquely powerful, lubricant in the Valley. After all, while Silicon Valley is responsible for some truly astounding companies, its business dealings can also replicate one big confidence game in which entrepreneurs, venture capitalists, and the tech media pretend to vet one another while, in reality, functioning as cogs in a machine that is designed to not question anything—and buoy one another all along the way.

Petite illustration des deux points précédents: remplacez photo du bébé par colloque connecté ou objet connecté. Vous toucherez du doigt ce que je veux vous faire ressentir. 

(Il est donc bien cute ton colloque connecté/ton objet connecté! Celui qui ne dira pas cela sera immédiatement considéré comme un déviant par le milieu connecté)

  • Écrivez une histoire, si possible poignante (enfant, vous avez tenté de défibriller votre grand-mère, mais comme l’appareil n’était pas branché depuis des mois, ça a fait pchittt, ou vous vous êtes blessés en essayant de couper du beurre trop froid, ou encore que vous avez peur des aiguilles…) et un pitch cool mais subtilement effrayant quand même (100% des arrêts cardiaques surviennent sur le nycthémère, une blessure peut s’infecter avec des BHRe, si on ne dose pas tous les mois les PSA, vous allez mourir d’un cancer…). Dites que vous œuvrez pour le bien de l’humanité, ça produit toujours son effet. Au mieux, associez-vous à une grande Cause, une association de patients…

 

  • En ce moment, ne vous rasez surtout pas! Si vous utilisez un blaireau, c’est que vous en êtes un.

 

 

  • Il faut que votre machin soit connecté, même si ça n’apporte rien. Le non-connecté, c’est pour les badgers (comme le français).

voutch(Merci Dominique)

  • Même aux toilettes, n’oubliez jamais, jamais, que vous êtes CEO&Founder de votre start-up, future-unicorn-française.

 

  • Plus c’est gros, plus ça passe. Je ne reviens pas sur la genèse sombre de ce mécanisme politique fondamental, mais ne doutez pas, ne tremblez pas, lâchez-vous et racontez n’importe quoi en bannissant tout atermoiement. Hésiter c’est échouer.

 

  • Pour le plan média, ne contactez que
    • 1) des journalistes qui ne connaissent strictement rien au sujet (un spécialiste de la politique pour un concept de défibrillateur, par exemple).
    • 2) des journalistes qui s’y connaissent un peu mais qui ont peur de ne pas avoir accès à d’éventuels scoops si ils réfléchissent un tout petit peu plus qu’ils ne devraient.
    • 3) des journalistes accros aux ménages (et pas au ménage) et/ou (pas incompatible ) au ctrl C+ctrlV.
    • 4) des potes de beuverie.

bourdin6bourdin5

  • Soyez cool. Pas de cravate, tutoiement délicieusement asservissant de rigueur, que des prénoms, employez des mots simples (en général, vous ne pourrez pas faire autrement…), cultivez la proximité avec le gogo client potentiel comme si c’était un vieux pote sympa.

 

  • Tapez de l’argent de manière intelligente: Orange Healthcare, Axa, des labos pharmaceutiques qui-veulent-développer-leur-environement-numérique, des boites de matos connecté, les gogos de Ulule… Adressez-vous aux gens qui ont des sous en fonction du machin que vous proposez. Ils vous en donneront, et diront du bien de vous dans tous les colloques connectés qu’ils financent par leur présence (ou ils vous donneront/feront donner un prix pour l’innovation disruptive de l’année). Il faudrait être bien con pour ne pas promouvoir un truc, même inutile, dans lequel on a mis des billes.

 

  • Think tank: permet de faire briller un CV quand on fait partie d’un. Sert à réfléchir sur les applications potentielles énormes de la e-santé, et la pénurie de force de travail que cette dernière va engendrer quand enfin on la développera sérieusement en France (5.1 millions d’emplois potentiels)

 

  • Usez et abusez d’adjectifs positifs, voire de superlatifs, comme Steve et Tim. Même si vous ne présentez qu’un verre d’eau tiède, il se doit d’être qualifié de révolutionnaire, de connecté, d’innovation disruptive, minimaliste zen et rassurant, inspirant, qu’il va changer le paradigme, qu’il va faire bouger les lignes, qu’il va faire diminuer la production de CO2, qu’il ne contient ni gluten ni produits animaux, ni hydrogène, ni oxygène (la bombe à hydrogène, et les oxydants c’est pas cool), qu’il est recyclable, qu’il va faire changer le Monde (comme la mayonnaise de l’autre), qu’il ressemble à une Box…

 

  • Usez et abusez de mots ou d’acronymes anglais. Comme je le dis toujours, le français, c’est pour les badgers.

 

  • Vendez aux venture capitalists un rêve qui existe déjà depuis longtemps, par exemple le fil à couper le beurre (connecté). L’argent économisé dans la R&D passera dans la masse salariale de votre start-up, ou au grand maximum dans le design du machin si vous êtes perfectionniste.

 

  • Venons-en à  cette  masse salariale: économisez du temps et de l’argent pour les commentaires des utilisateurs extatiques qui sont un passage obligé dans la promotion de votre machin: demandez à vos proches de témoigner sur votre site super cool (par exemple un mari ou un pote).

 

Objet connecté, objet innovant?

Il y a quelques temps, j’avais dit d’une gélule connectée prenant la température corporelle qui avait fort impressionné un journaliste de BFM TV:

Nous sommes encore devant l’effet cannabique typique, mais ici particulièrement impressionnant, que les mots « santé connectée », « données biométriques » et « biotech » provoquent chez les non-médecins.

J’ai découvert un peu par hasard, enfin pas tellement, aujourd’hui c’est ma journée #FrenchTech, un financement participatif qui a rencontré un beau succès et semble se situer au milieu d’une plantation de plants de cannabis en feu…

Comme l’objet connecté en question est un défibrillateur, vous comprendrez aisément mon intérêt.

Prenez tranquillement le temps de lire l’article qui en parle et la page Ulule du projet, et revenez me voir après:

Bien installés? On va revoir tout cela en détail.

Le financement participatif a donc, comme je l’ai dit été un succès, puisqu’il a atteint 141% (21170€, quand même).

Le projet, les promoteurs, le pitch, la devise (protecting happiness), le design épuré de l’appareil, le mode de financement, tout est très très très cool.

pitchpitch1pitch3Tout le monde trouve d’ailleurs ce projet merveilleux, innovant, essentiel, tellement #jeunepousse #FrenchTech, #disruptif, et cerise sur le gâteau TV5 Monde soutient ce projet…

fnim(Impressionnant, ce ne sont que des géants de la défibrillation et de la rythmologie mondiale qui en parlent de façon aussi élogieuse)

(Un jeune CEO (et Founder?) à la barbe élégamment négligée en face de Bourdin: trop trop top cool. Le défibrillateur sait si il faut choquer, trop génial, dingue une INVENTION ASSEZ EXTRAORDINAIRE, idée brillante! Ceux qui savent, les défibrillateurs automatiques, ça existe depuis combien? 10, 15 ans environ?)

Je vous ai prévenu, difficile de faire plus cool (si on ne connait strictement rien au sujet).

D’un point de vue scientifique, rien à redire puisque 3 confrères cardiologues cools font partie du comité scientifique. Par ailleurs, les promoteurs comptent bien ne pas s’asseoir sur le cadre réglementaire:

cadreJe me suis demandé l’intérêt de la connexion de l’appareil, heureusement, le pitch de Ulule l’explique parfaitement:

pitch2Enfin, cerise sur le gâteau, l’abonnement à ce service révolutionnaire, j’y reviendrai plus tard, permet d’accéder à une plateforme communautaire cool permettant de lutter contre les facteurs de risque cardio-vasculaires:

pitch5Donc, ce défibrillateur ne sera pas vendu, mais loué. Les promoteurs ont commencé à en parler dans les commentaires:

coutOn peut même envisager cette révolution cool dans les endroits publics, comme une petite copropriété:

coproDescendu de l’intense coolitude que m’a inspirée ce projet, et je ne suis pas le seul, je me suis posé quelques questions.

Peut-on dire que ce défibrillateur est révolutionnaire, car le premier connecté spécifiquement conçu pour le domicile?

Et bien oui. En fait non. En y réfléchissant un peu, oui. Finalement… non.

En fait, tout est dans l’adjectif connecté. Tout repose dessus, et les promoteurs y tiennent comme à leur vie, à cet adjectif, car c’est lui qui fait toute la coolitude du projet. Ce défibrillateur est coolissime, donc un potentiel aimant à capital-risqueurs, car il est le « premier » quelque part. Pas le premier défibrillateur grand public, mais le premier à être connecté! Pour être cool, donc bankable, il faut toujours être premier, même si c’est en quelque chose de totalement non pertinent.

Ils l’ont quand même oublié dans le titre du projet de financement:

defdom(L’assertion est ici clairement trompeuse car il existe des défibrillateurs « grand-public », donc pour le domicile, depuis des années. C’est par conséquence très probablement une coquille…)

Car des défibrillateurs « grand public », il en existe des myriades, il suffit de chercher dans Google Shopping.

ylea(Je n’ai aucun lien avec ce site, que je n’ai jamais utilisé, c’est uniquement pour vous montrer qu’il n’y a nul besoin d’être professionnel de santé pour l’acheter, il suffit d’avoir un numéro…de carte de crédit)

Depuis le décret du 4 mai 2007 (9 ans, déjà…), toute personne est autorisée à s’en servir. Donc ils sont en vente libre, pas besoin d’être médecin. D’ailleurs, ils sont fait pour cela, car, comme ce défibrillateur cool révolutionnaire, ils parlent pour donner les instructions, et cela, ils le font, là aussi, depuis des années.

gdmere(Les défibrillateurs du marché sont faits pour être utilisés par tout le monde, grands-mères et petits-fils compris)

Mais des connectés, je n’en ai pas trouvés.

Mais qu’apporte donc la fameuse connexion? Et bien, un truc qui existe depuis des décennies sur tous les défibrillateurs entièrement automatiques, semi automatiques ou manuels, ça s’appelle l’autotest. Il suffit d’appuyer sur un bouton.

En fait, même pas, car pour le Zoll pris en exemple, l’autotest se fait automatiquement selon une périodicité que l’on peut programmer:

zoll(Je sais que c’est présenté de manière moins cool que sur Ulule et que ne pas avoir de connexion, c’est moins cool aussi, mais je pense que c’est tout aussi efficace, non?)

En résumé, je ne vois pas ce qu’apporte le fait que cet appareil soit connecté par rapport aux autotests qui existent depuis des années et qui maintenant sont automatisés.

Vous allez aussi me dire que le Zoll est plus moche, moins jobsien, moins #CEO, moins #FrenchTech, et vous n’aurez pas tort, il ne ressemble en effet pas à une Box. Après, je pense qu’on peut s’en moquer étant donné que son utilité principale est de sauver des vies, pas d’être beau.

Et la communauté de patients (ou de gens bien-portants mais inquiets) dont l’accès est permis par l’acquisition de cet appareil révolutionnaire? Je vais la faire courte, mais je pense que vous savez comme moi que des communautés de ce type, il y en a des dizaines sur la toile. Mais on peut accorder le bénéfice du doute à la jeune pousse, car comme leur communauté n’existe pas encore, on ne peut qu’imaginer qu’elle sera aussi cool que la présentation du produit.

hero(Trop cool de ne pas mettre de s à héros. Le français, c’est pour les blaireaux pas cools. Mais en anglais, il n’y a pas d’accent non plus…)

Et le prix? Les concepteurs parlent d’environ 30€ par mois, avec un coût initial non précisé. Pour 30€ par mois, on peut acheter le Zoll dont j’ai pris l’exemple en 52 mois, soit 4 ans et 1/3. Le Zoll est garanti 7 ans, pour vous donner une idée de la durée de vie de ces bêtes… Tout dépendra donc du coût initial.

(Cette vidéo date de 2008… Regardez la et ré-écoutez la séquence avec Jean-Jacques, pour en apprécier chaque mot! Sinon le formateur n’est pas top, tant mieux, car si il y arrive, alors tout le monde peut le faire)

Ah oui, au fait, j’oubliais, one more thing

Pour 1546.80€, le Zoll est équipé d’un système permettant de calibrer le massage cardiaque, c’est même probablement à la portée des grands-mères et des petits-fils.

Le premier défibrillateur cool connecté révolutionnaire le fait?

Il paraît que masser, ça peut aussi être utile en cas d’arrêt cardio-circulatoire (plus qu’une connexion wi-fi, en tout cas)

rcpPour un défibrillateur moins cher, il faut compter entre 1000 et 1500€ (3000€, c’est un défibrillateur plaqué or, Jean-Jacques). Est-ce qu’à terme, le coût du défibrillateur connecté sera de cet ordre? J’attends de voir ça avec stupeur et tremblements.

Je le dis, même si c’est une évidence, mais le Zoll, comme je l’imagine tous les défibrillateurs du commerce, ont depuis bien longtemps satisfait à toutes les normes européennes possibles et imaginables (il faudrait demander à Boris Johnson qui en est le grand spécialiste). Donc aucun besoin de financement pour les demander, ces fameuses normes.

Avec les 21170€ récupérés grâce au financement participatif, les promoteurs de ce projet pourraient acheter 13 Zoll bien plus performants que leur machin toujours en développement, une vingtaine en négociant, puis les revendre avec une étiquette cool et un petit bénéfice, ce serait probablement bien plus efficace en terme de santé publique, non?

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

emergency-defibrillator(Source)

Petites précisions (utiles).

J’ai beaucoup parlé de Zoll dans cette note, mais je n’ai aucun rapport, financier ou autre avec eux.

Si vous voulez en savoir plus sur les défibrillateurs (je n’ai pas détaillé), je vous conseille de parcourir un site sympa, notamment:

L’ANSM a publié en juin 2014 ce point d’information important sur les « défibrillateurs grand public ».

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

One more thing (c’est le second)

Je vous annonce en avant-première la création de ma start-up afin de commercialiser un concept révolutionnaire qui va faire pleurer sa mère, à Bourdin (je parle banlieue, mais ici, à Marseille, c’est cool). Vous n’êtes pas sans savoir que notre cœur bat durant toute notre vie, notamment la nuit, et que si les impulsions électriques qu’il génère s’arrêtent, nous risquons de MOURIR! (donc surtout la NUIT)

J’ai donc décidé de travailler sur un concept d’appareil connecté permettant l’enregistrement permanent du rythme cardiaque. Le recueil des  impulsions se ferait grâce à des électrodes, puis envoyées vers un Cloud puis vers un joli petit boitier épuré que vous pourrez mettre sur votre table de nuit. Si votre cœur s’arrête, retentira une alarme pour vous prévenir (Marimba par défaut)

(Je suis certain que vous avez cherché votre téléphone, sans pouvoir vous en empêcher quand la sonnerie a retenti)

La photo officielle du CEO&Founder:

col-roule(Je fixe entre mes doigts la vacuité actuelle de la #FrenchTech)

Jean-Jacques, j’attends ton coup de fil.

Mouhahahahahahahahaha

La mayonnaise ne prend plus

Je suis tombé sur une autre histoire croquignolesque venue tout droit de la Silicon Valley.

Cette fois, contrairement au scandale Theranos, la vie des gens n’est pas en danger (seulement leur amour propre), nous pouvons donc rire de bon cœur à la farce.

Il était une fois, un jeune et brillant entrepreneur qui-en-voulait, Josh Tetrick  et qui-voulait-changer-le-monde-en-le-rendant-meilleur. Bref, comme Bernadette Soubirous et l’inventeur de la gélule qui prend la température corporelle, il a eu, comme on dit gentiment, une vision.

Sa vision était donc de rendre le monde meilleur en se passant de protéines animales, autrement dit sa religion était le végétalisme.

Loin de se contenter de manger des légumes, il crée sa start-up, Hampton Creek, pour commercialiser des produits sans protéines animales et sans gluten en 2011 et se nomme dans la foulée CEO.

Petit aparté, dans la e-santé franco-française, même si on s’appelle Régis Toutpetivier (les marseillais comprendront), que sa start-up n’emploie que 0.47 ETP, et qu’on a inventé le iDoigts (non encore commercialisé), il est de bon ton de se parer du titre tellement Silicon Valley de CEO. Sinon on est un blaireau. Vous ne me croyez pas?

Si en plus, on est founder, on touche à l’extase masturbatoire.

Those truly inspirational wisdoms come from our CEO and Founder, Régis Toutpetivier.

grange-blanche-ceo

Revenons à notre laine (pas de protéines animales, on a dit).

(on me dit dans l’oreillette que la laine, c’est de la kératine, une protéine, et du suint. Bon OK. Disons alors que c’est de la laine dé-protéinée, sans gluten et sans cholestérol)

Josh Tetrick emprunte 500000 dollars et commence à fabriquer et commercialiser de la mayonnaise sans soja, sans produit laitier, sans œuf, sans lactose, sans cholestérol, sans OGM et sans gluten (je n’invente rien).

Comme dans la Silicon Valley, tout être humain qui se respecte un tant soit peu est à la fois CEO and Founder, et végétalien/allergique au gluten (Elizabeth Holmes ne se nourrit que d’un breuvage vert, habillée d’un pull à col roulé), notre entrepreneur développe sa start-up de manière exponentielle.

celiac(Source)

Son pitch est rodé.

Sa start-up va rendre le monde meilleur en:

  • diminuant la consommation d’eau et les émissions de CO2
  • améliorant la condition animale en faisant disparaître l’élevage
  • améliorant la santé des consommateurs en leur proposant des produits composés de rien de nocif
  • luttant avec courage contre les gros méchants de l’industrie alimentaire (comme pour lui donner raison, ces idiots de Unilever lui ont fait un procès ridicule sur le droit d’utiliser le terme mayo/mayonnaise)
  • promouvant les végétaux non-OGM
  • et enfin, surtout, en le rendant plus cool

Les ventes grimpent, l’argent des investisseurs (les fameux VC) afflue, et sa société est admirée par des gens tous plus cools les uns que les autres:

Un chef très connu prédit  même en 2013 que Josh Tetrick sera Prix Nobel:

Mark my words, HCF founder Josh Tetrick will win a Nobel Prize one day. You heard it here first.

Les articles dithyrambiques pleuvent (une très fine analyse de la cécité constitutionnelle de la presse « tech » et des professionnels de la profession est donnée par cet article de Vanity Fair).

En plus de célébrités en vue, de chefs très connus, Josh peut compter sur une base de fans inconditionnels qui font la promotion de ses produits sur les réseaux sociaux, dans les commentaires des magasins en ligne, et dans la vraie vie en faisant goûter sa mayo aux clients des supermarchés. Il nomme ces fans des Creekers.

Tout va tellement bien pour Josh, que malgré son jeune âge (5 ans), Hampton Creek, est en passe d’accéder au statut enviable d’unicorn (ou licorne pour les blaireaux qui parlent encore français dans le milieu).

Et puis…

Quelqu’un s’est mis à réfléchir par lui même et à creuser l’histoire. Un peu comme John Carreyrou pour Theranos, des journalistes de Bloomberg ont commencé à se poser des questions. En réfléchissant, on trouve, et ils en ont trouvé des vertes et des pas mûres… L’article de Bloomberg est excellent, je l’ai largement paraphrasé.

Pour faire court, Hampton Creek aurait (une enquête du FBI est en cours) demandé à ses Creekers d’acheter à son compte et en toute discrétion des centaines de pots de mayo en supermarché pour gonfler les ventes et ainsi mieux attirer l’argent des investisseurs.

Ces achats, retrouvés sur les livres de compte de la start-up auraient représenté près de 1.4 millions de dollars sur 5 mois en 2014 alors que les ventes de mayo, sur la même période furent de… 1.9 millions de dollars (!).

Les Creekers, tous dévoués à la « cause », ont acheté des kilos de mayo et ont commencé à la stocker après avoir inondé leurs amis, voisins, organismes caritatifs, hôpitaux…

La photo suivante, prise par un Creeker à son domicile, et tirée de l’article de Bloomberg est tout simplement grandiose:

mayo-tableAu début, Hampton Creek leur a présenté ces achats comme des contrôles qualité, puis comme des achats cachés au profit d’un service de restauration souhaitant rester discret…

Autant vous dire que les Creekers, après avoir lu l’article de Bloomberg sont assez remontés…

Ce sont devenus des verts, verts de rage.

Theranos, hampton Creek, un peu la même histoire…

Certains plaisantins se sont faits un plaisir de mêler les deux:

Notre Monde est un peu fou, non? 

Petits secrets entre voisins

Voilà une série qui mérite le coup d’œil.

Oubliez NCIS, Les Sopranos et Breaking Bad. L’ensemble du panel des émotions humaines se déverse en flot dans le salon à chaque épisode. Le pitch est déjà énorme: Nous avons tous des voisins, mais savons vraiment qui ils sont?  

secretsLes acteurs sont tellement bons que pendant un temps, j’ai cru que la production avait demandé à de vrais gens de rejouer leur aventure. Les lignes de dialogue sont finement ciselés, et la musique de fond, un seul piano, accompagne à merveille les émotions. Les protagonistes ne changent jamais de vêtements. L’épisode « Secret de Champion » est un diamant parmi les autres.

Résumons vite un scénario foisonnant: d’un côté un jeune couple va se marier. Lui est un champion de natation qui s’entraîne sans relâche dans sa petite piscine (il doit travailler ses virages-culbutes). Leurs voisins, un couple à la retraite les considèrent comme leurs enfants. A tel point qu’ils passent plus de temps chez leurs voisins que chez eux.

Un jour, la voisine retraitée remarque que le jeune champion s’ébat dans la petite piscine avec une jolie blonde. Elle suspecte d’emblée une liaison (elle a été inspectrice du travail pendant 13 ans, et ne s’est jamais trompée). Son mari minimise tout, mais il n’a pas été inspecteur des impôts, lui. Puis un jour, la jeune femme (la copine du sportif, si vous suivez) quitte le domicile brutalement. Peu après, le retraité, qui passe sa vie chez son voisin, je le rappelle, surprend la jeune blonde en train de masser le champion. Il comprend alors que sa femme avait raison dès le début. Il tourne alors le dos à celui qu’il considérait comme son fils, depuis. Comme il ne reste que quelques minutes d’antenne, une rencontre improbable qui permet de dénouer l’écheveau a lieu dans un salon (qu’importe lequel, tout le monde passe son temps chez l’autre). Le champion a en fait une sclérose en plaques, et la jeune blonde (qui se ballade en peignoir dans son salon) est une kiné qui le soigne. Et en fait, la méchante, c’est sa copine qui s’est barrée car, je cite « elle a compris que même si je lutte contre la maladie, on sait que c’est elle qui gagnera finalement ». C’est sur ce lumineux message d’espoir pour les malades que se termine ce fabuleux épisode.

La diététique du futur

J’ai trouvé dans ma boite aux lettres pro le compte-rendu de consultation diététique d’un patient que j’ai trouvé tout à fait surprenant. Alors que je suis en train de twitter mes premières impressions, un visiteur s’annonce. Et c’est, surprise, le délégué commercial de la société de conseil diététique qui a envoyé le compte-rendu qui vient me l’apporter en main propre et souhaite bien évidemment se présenter.

Premières impressions…

Le nom de la société est déjà assez intrigant. Mettre le terme Éthique dans un nom de société commerciale à but lucratif me fait penser aux beaux-parleurs qui collent un honnêtement à chaque phrase.

diet4Il s’agit de franchisés qui commencent à être assez bien implantés en France. La particularité de ce groupe est de n’accepter que des clients (je n’ai pas dit patients) porteurs d’une obésité avec ou sans  facteurs de risque associés, adressés par un médecin. Les supports de présentation très pros, la présentation rodée du délégué, l’approche très personnalisée et empressée m’ont tout de suite fait penser à la visite médicale. Et de fait, en parcourant leur site destiné aux futurs (heureux) franchisés, j’ai constaté qu’ils recherchaient volontiers des visiteurs médicaux sans emploi qui cherchent à se reconvertir. Probablement la dimension éthique et sociale annoncée par le nom de la société.

Et ça tombe bien, car leur cible commerciale principale est le corps médical. La présentation se veut très scientifique puisqu’en 20 secondes chrono, le visiteur m’a cité Cell, le Lancet et NEJM. Il ne m’a montré aucune donnée sur le bénéfice en terme de morbi-mortalité apporté par le programme diététique spécifique proposé par la société, mais sur le sur-risque lié au surpoids et le bénéfice attendu d’une perte de poids en général. Je n’ai donc aucune idée des bénéfices réels de ce programme en particulier, mais en poussant le raisonnement ab absurbo, je pourrais utiliser exactement les mêmes visuels que lui pour promouvoir une pilule associant furosémide et levothyroxine.

Étourdi par ses circonvolutions dialectiques, j’ai failli lui demander si il était un ancien des Laboratoires Servier. Le visiteur met en avant le fait que le programme se fait en coopération avec la Fédération Française Sport pour Tous. J’ai jeté un coup d’œil, et ils sont en effet partenaires commerciaux tout comme un mastodonte de la perte de poids et un fabriquant de bâtons spécialement conçus pour la marche nordique.

Le compte-rendu de consultation m’a étonné:

diet1 diet2 diet3Tout est très scientifique, les pourcentages, l’absence quasi totale de phrase non générée par un formulaire informatique, l’absence totale d’humanisme, en fait. Étrange pour une société qui se veut éthique. C’est une série froide de données, et pire que tout, la peur scientifiquement induite par ces données qui sont mises en avant.

…augmentation de 300% de risque de survenue d’IDM et d’AVC.

Je ne conteste pas la véracité de ces statistiques (je suis allé jeter un coup d’œil sur les références citées), mais mettre bout à bout des risques relatifs tous plus effrayants les uns que les autres a-t’il un sens? Cela me rappelle un patron de cardio (Samuel) qui ironisait sur les diminutions relatives de risque de présenter un événement cardio-vasculaire clamées en série, à chaque étude, par l’industrie pharmaceutique:

-23%, -31%, -27% de mortalité, on va finir par créer de la vie en prenant des pilules!

J’ai demandé si le client avait accès à ce compte-rendu. Le visiteur m’a assuré que non. J’espère qu’au cours de la consultation, ils ne jouent pas les marchands de peur.

indicationsdietIndications très larges du programme: hommes ou femmes avec des pathologies…ou sans.

La première consultation est gratuite, après, il faut environ compter 100€ par mois pour un programme de 11 mois en moyenne (consultations et achat de produits diététiques « maison » compris). Perdre du poids à bon escient n’a pas de prix, mais a un coût.

Pesez-vous avec votre portefeuille siouplait!

Je ne sais pas si le client va bénéficier de ce programme, on verra bien.

Est-ce donc cela la diététique de demain?