Lost in Translation

Lost in translation est un film de Sofia Coppola sorti en 2003. C’est mon film culte à moi.

À vrai dire, je ne suis pas du tout cinéphile, je vais exceptionnellement voir des films au ciné (le plus souvent avec et pour les enfants) et je ne regarde presque pas la TV. J’ignore probablement des centaines de films qui me correspondraient aussi peut-être parfaitement. La première fois que j’ai vu ce film, peut-être attiré par la présence de Bill Murray, c’était un lendemain de garde, et j’étais totalement déphasé, donc en parfaite osmose avec ce film. Depuis, nous avons toujours vécus côte à côte. Nous partageons des hauts et des bas. Nous partageons aussi une certaine incompréhension du monde. Comme dirait mon aîné, il ne se passe strictement rien dans ce film. De fait, il n’y a aucune action, un peu comme dans la vie, mais il ne se passe pas rien. Tout est minimaliste. La profonde rupture entre Bob (Bill Murray) et son épouse n’est jamais évoquée que par petites touches, quelques phrases sur un fax ou quelques minutes de conversations très banales. Idem pour Charlotte (Scarlett Johansson) et son époux qui n’ont strictement rien en commun hormis quelques selfies jaunis. Comme dans la vie, le film alterne la mélancolie et les situations absurdes, cocasses. Bob, l’acteur déchu et Charlotte, en plein questionnement vont se retrouver et se comprendre dans une bulle créé par le jet-lag et leur profonde incompréhension du monde nippon (Lost in Translation). Pourtant, rien n’est plus japonais que leur relation minimaliste caractérisée par une grande retenue, un regard, un mi-sourire, une caresse sur un pied. Hokusai arrivait à représenter une crevette avec quelques traits, Sofia Coppola représente en quelques plans la vie que nous traversons sans comprendre, et au cours de laquelle, parfois, nous nous croisons.

Ils le sont tous, tous des hommes honorables.

PREMIER CITOYEN

Holà, restez ; écoutons Marc-Antoine.

TROISIÈME CITOYEN

Qu’il monte dans la tribune, nous l’écouterons. Noble Antoine, montez.

ANTOINE

Je suis reconnaissant de ce que vous m’accordez pour l’amour de Brutus.

QUATRIÈME CITOYEN
Que dit-il de Brutus ?

TROISIÈME CITOYEN

Il dit qu’il est reconnaissant envers nous tous de ce que nous lui accordons pour l’amour de Brutus.

QUATRIÈME CITOYEN

Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus.

PREMIER CITOYEN

Ce César était un tyran.

TROISIÈME CITOYEN

Oui, cela est certain : nous sommes bien heureux que Rome en soit délivrée.

SECOND CITOYEN

Paix : écoutons ce qu’Antoine pourra dire.

ANTOINE

Généreux Romains…

LES CITOYENS

Silence ! holà ! écoutons-le.

ANTOINE

Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. —

Je viens pour inhumer César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu’il en soit ainsi de César. — Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux : s’il l’était, ce fut une faute grave, et César en a été gravement puni. — Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un homme honorable : ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut fidèle et juste envers moi ; mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. — Il a ramené dans Rome une foule de captifs dont les rançons ont rempli les coffres publics : César en ceci parut-il ambitieux ? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré : l’ambition devrait être formée d’une matière plus dure. — Cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. — Vous avez tous vu qu’aux Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de roi, et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l’ambition ? — Cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et sûrement Brutus est un homme honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais je suis ici pour dire ce que je sais. — Vous l’aimiez tous autrefois, et ce ne fut pas sans cause : quelle cause vous empêche donc de pleurer sur lui ? Ô discernement, tu as fui chez les brutes grossières, et les hommes ont perdu leur raison ! — Soyez indulgents pour moi ; mon coeur est dans ce cercueil avec César : il faut que je m’arrête jusqu’à ce qu’il me soit revenu.

PREMIER CITOYEN

Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu’il dit.

SECOND CITOYEN

Si tu examines sensément cette affaire, César a essuyé une grande injustice.

TROISIÈME CITOYEN
Serait-il vrai, compagnons ? Je crains qu’il n’en vienne à sa place un plus mauvais que lui.

QUATRIÈME CITOYEN

Avez-vous remarqué ces mots : « Il ne voulut pas prendre la couronne ? » Donc il est certain qu’il n’était pas ambitieux.

PREMIER CITOYEN

Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quelques-uns.

SECOND CITOYEN

Pauvre homme ! ses yeux sont rouges comme le feu à force de pleurer.

TROISIÈME CITOYEN

Il n’est pas dans Rome un homme d’un plus grand coeur qu’Antoine.

QUATRIÈME CITOYEN

Attention maintenant, il recommence à parler.

ANTOINE

Hier encore la parole de César aurait pu résister à l’Univers : aujourd’hui le voilà étendu, et parmi les plus misérables, il n’en est pas un qui croie avoir à lui rendre quelque respect ! Ô citoyens, si j’avais envie d’exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur, je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables.  Je ne veux pas leur faire tort : j’aime mieux faire tort au mort, à moi-même, et à vous aussi, que de faire tort à des hommes si honorables. — Mais voici un parchemin scellé du sceau de César ; je l’ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le moi, je n’ai pas dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de César, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré ; oui, je vous le dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu’à leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le léguant à leur postérité comme un précieux héritage.

QUATRIÈME CITOYEN

Nous voulons entendre le testament : lisez-le, Marc-Antoine.

LES CITOYENS

Le testament ! le testament ! nous voulons entendre le testament de César.

ANTOINE

Modérez-vous, mes bons amis ; je ne dois pas le lire.  Il n’est pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes ; et puisque vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de César, il vous rendrait frénétiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers ; car si vous le saviez, oh ! qu’en arriverait-il ?

QUATRIÈME CITOYEN

Lisez le testament ; nous voulons l’entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de César.

ANTOINE

Voulez-vous avoir de la patience ? voulez-vous différer quelque temps ? — Je me suis laissé entraîner trop loin en parlant du testament. Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré César ; je le crains.

QUATRIÈME CITOYEN

Ce furent des traîtres. Eux, des hommes honorables !

LES CITOYENS

Le testament ! les dispositions de César !

SECOND CITOYEN

Ce sont des scélérats, des assassins. — Le testament ! le testament !

ANTOINE

Vous voulez donc me contraindre à lire le testament ? Puisqu’il en est ainsi, formez un cercle autour du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament. — Descendrai-je? y consentez-vous ?

LES CITOYENS

Venez, venez.

SECOND CITOYEN

Descendez.

TROISIÈME CITOYEN

Nous y consentons.

(Antoine descend de la tribune.)

QUATRIÈME CITOYEN

Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.

PREMIER CITOYEN

Écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps.

SECOND CITOYEN

Place pour Antoine, le noble Antoine.

ANTOINE

Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloignés.

LES CITOYENS

En arrière, place, reculons en arrière.

ANTOINE

Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre maintenant. — Vous connaissez tous ce manteau. — Je me souviens de la première fois où César le porta : c’était un soir d’été dans sa tente, le jour même qu’il vainquit les Nerviens. — Regardez ; à cet endroit il a été traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle large déchirure y a faite le haineux Casca ! C’est à travers celleci que le bien-aimé Brutus a poignardé César ; et lorsqu’il retira son détestable fer, voyez jusqu’où le sang de César l’a suivi, se précipitant au-dehors comme pour s’assurer si c’était bien Brutus qui frappait si cruellement ; car Brutus, vous le savez, était un ange pour César. Jugez, ô vous, grands dieux, avec quelle tendresse César l’aimait : cette blessure fut pour lui la plus cruelle de toutes ; car lorsque le noble César vit Brutus le poignarder, l’ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva de le vaincre : alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau enveloppant son visage, au pied même de la statue de Pompée qui ruisselait de son sang, le grand César tomba. — Oh ! quelle a été cette chute, mes concitoyens ! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombâmes avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son glaive sur nos têtes. — Oh ! maintenant vous pleurez ; je le vois, vous sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. Bons coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du manteau de notre César ! Regardez-ici : le voici lui-même déchiré, comme vous le voyez, par des traîtres !

PREMIER CITOYEN

Ô lamentable spectacle !

SECOND CITOYEN

Ô noble César !

TROISIÈME CITOYEN

Ô jour de malheur !

QUATRIÈME CITOYEN

Ô traîtres ! scélérats !

PREMIER CITOYEN

Ô sanglant, sanglant spectacle !

SECOND CITOYEN

Nous voulons être vengés. Vengeance ! — Courons, cherchons. — Brûlons. — Du feu ! — Tuons, massacrons. — Ne laissons pas vivre un des traîtres.

ANTOINE

Arrêtez, concitoyens.

PREMIER CITOYEN

Paix ; écoutez le noble Antoine.

SECOND CITOYEN

Nous l’écouterons, nous le suivrons ; nous mourrons avec lui.

ANTOINE

Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous précipite dans ce soudain débordement de révolte. — Ceux qui ont fait cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils ont eu pour la faire, hélas ! je ne le sais pas : ils sont sages et honorables, et sans doute ils auront des raisons à vous donner. — Je ne viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs ; je ne suis point, comme Brutus un orateur ; je suis tel que vous me connaissez tous, un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m’ont donné la permission de parler de lui en public le savent bien ; car je n’ai ni esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d’action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs d’éloquence qui émeuvent le sang des hommes. Je ne sais qu’exprimer la vérité ; je ne vous dis que ce que vous savez vous-mêmes : je vous montre les blessures du bon César (pauvres, pauvres bouches muettes !), et je les charge de parler pour moi. Mais si j’étais Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque blessure de César une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulèverait à la révolte.

LES CITOYENS

Nous nous soulèverons.

PREMIER CITOYEN

Nous brûlerons la maison de Brutus.

TROISIÈME CITOYEN

Courons à l’instant, venez, cherchons les conspirateurs.

ANTOINE

Écoutez-moi encore, compatriotes ; écoutez encore ce que j’ai à vous dire.

LES CITOYENS

Holà, silence ; écoutons Antoine, le très noble Antoine.

ANTOINE

Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire ? En quoi César a-t-il mérité de vous tant d’amour ? Hélas ! vous l’ignorez : il faut donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

LES CITOYENS

C’est vrai ! — Le testament ; restons et écoutons le testament.

ANTOINE

Le voici, le testament, et scellé du sceau de César. — À chaque citoyen romain, à chacun de vous tous, il donne soixante-quinze drachmes.

SECOND CITOYEN

Ô noble César ! — Nous vengerons sa mort.

TROISIÈME CITOYEN

Ô royal César !

ANTOINE

Écoutez-moi avec patience.

LES CITOYENS

Silence donc.

ANTOINE

En outre il vous a légué tous ses jardins, ses bocages fermés, et ses vergers récemment plantés de ce côté du Tibre. Il vous les a laissés, à vous et à vos héritiers à perpétuité, pour en faire des jardins publics destinés à vos promenades et à vos amusements. — C’était là un César : quand en naîtra-t’il un pareil ?

PREMIER CITOYEN

Jamais, jamais. — Venez, partons, partons ; allons brûler son corps sur la place sacrée, et avec les tisons incendier toutes les maisons des traîtres. — Enlevez le corps.

SECOND CITOYEN

Allez, apportez du feu.

TROISIÈME CITOYEN

Jetez bas les siéges.

QUATRIÈME CITOYEN

Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.

(Le peuple sort emportant le corps.)

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Jules César. William Shakespeare. 1599

Bilan de 5 ans d’appels à projets de recherches de l’ANSM

L’ANSM vient de publier le bilan de 5 ans d’appels à projets de recherches concernant la sécurité d’emploi des produits de santé. Cette initiative est née en 2012 dans le climat très lourd qui a suivi le séisme Mediator®.

Depuis le début j’ai la chance d’être un toute petite pierre de l’édifice. Je ne sais pas si j’ai apporté grand chose, en tout cas j’ai beaucoup appris. J’ai aussi rencontré des gens passionnants et passionnés, qui se dévouent pour le service public.

L’idée était de promouvoir la recherche dans un domaine trop souvent laissé pour compte, celui de la sécurité des médicaments et des dispositifs médicaux.

Les ambitions initiales étaient à la hauteur de la honte due à l’affaire  Mediator®, 9.574.653€ pour être précis, puis, le temps passant, des dizaines de scandales sanitaires, vrais ou faux (chaque aspirant-lanceur d’alerte voulant le sien bien à soi), étant passés sous les ponts, la dotation a fondu comme l’effet d’un médicament Servier après une analyse critique d’article.

C’est dommage, car les sujets proposés par les promoteurs des projets sont dans leur grande majorité pertinents. Mais la faiblesse du financement proposé ne permet le plus souvent que de mettre sur pied une étude qui ne répondra qu’imparfaitement à la question posée. Difficile, en effet, de faire une étude randomisée même mono-centrique avec 110.000€, parfois 200.000 ou 300.000 en cas de co-financement avec un autre organisme. La méthodologie des projets proposés est assez régulièrement une étude cas-témoins sur la base SNIIRAM. Difficile dans ce cas d’avoir un contrôle parfait des biais, et donc d’apporter une réponse au problème posé autre que « une étude randomisé serait nécessaire afin de confirmer les résultats… ».

Malgré tout, les projets primés donnent lieu à de nombreuses communications (204 sur 5 ans) et de nombreuses publications dans des revues à comité de lecture (100 sur 5 ans). Je remarque notamment un article dans le très prestigieux Circulation (F. Perros, et al. , Mitomycin-Induced Pulmonary Veno-Occlusive Disease: Evidence From Human Disease and Animal Models. Circulation 132, 834-847 (2015); DOI 10.1161/circulationaha.115.014207).

J’espère que le budget de l’ANSM permettra de poursuivre ces appels à  projets. J’espère aussi que leur dotation va cesser de diminuer. Il est quand même préjudiciable pour la sécurité sanitaire que le budget recherche qui lui est consacré diminue avec la honte du scandale qui l’a engendré.

Doromamire no Tora de Hayao Miyazaki (2)

L’an dernier, j’avais écrit cette note après le long périple estival des Vailloud à la découverte des musées de chars en Europe Occidentale. Cet été, nous serons bien plus sédentaires. L’an prochain, par contre, nous pensons visiter le grand musée des blindés situé en Russie à une soixantaine de kilomètres de Moscou. mais peut-être aussi que l’an prochain mes enfants seront passés à autre chose et que leur rêve sera de visiter la collection d’hémiptères du Muséum d’Histoire Naturelle, qui sait?

L’an dernier, donc, j’avais découvert que Miyasaki avait illustré un récit de guerre écrit par un tankiste allemand, Otto Carius, « Les tigres dans la boue ». Comme je l’ai déjà dit, ce récit n’a pas le souffle d’un « À l’ouest rien de nouveau », ou d’un « Orages d’acier », mais il décrit avec vivacité les misères quotidiennes d’un commandant de tank sur le front de l’est durant la seconde guerre mondiale. Otto Carius raconte notamment un engagement qui a eu lieu lors de la Bataille pour la tête de pont de Narva (Estonie) entre février et juillet 1944. C’est précisément cet engagement que Miyasaki a décidé d’illustrer dans une manga publiée en 1999, « Doromamire no Tora ».

Après pas mal de recherches, j’avais réussi à mettre la main sur une traduction pirate de ce manga que j’ai rassemblée et stockée ici. Finalement, je me suis dit que ça pourrait être sympa d’acheter la manga, ce qui fut fait promptement grâce à Amazon. Amazon est un monstre qui tue nos libraires, mais je trouve quand même incroyable de se faire livrer à domicile une obscure manga de 1999, envoyé par un libraire quelque part au Japon.

J’ai été étonné par la qualité de l’ouvrage. Le récit de la bataille de Narva, et une autre histoire un peu moins intéressante sont accompagnés par une abondante documentation concernant l’histoire d’Otto Carius, que Miyasaki a rencontré, ainsi que les lieux de l’engagement en Estonie, que le dessinateur a visités. Si vous voulez vous balader sur leurs pas (sans être mangé par les moustiques comme le fut Miyasaki), c’est ici. J’y ai retrouvé la ligne de front (la voie de chemin de fer), la Rollbahn (la route Tallinn-Narva), le Kinderheim (Sinimäe)…

Je l’ai déjà dit mais Carius était pharmacien (il est décédé en 2015) et il a appelé sa pharmacie « Tiger Apoteke », du nom de son blindé de prédilection.

Le peu d’oeuvres de Miyasaki que je connaisse sont plutôt oniriques. J’ai donc été très surpris de l’énorme travail de documentation accumulé par le dessinateur sur les chars, les récits, les lieux, et les hommes. Comme souvent, derrière le rêve, il y a un travail de fourmis.

Activité sexuelle chez le patient cardiaque

Malgré l’importance de ce problème, je ne savais pas trop quoi dire à mes patients jusqu’à mes cours de DIU. La plupart des recommandations étaient vagues, et finalement faisaient plus se poser de questions qu’elles n’y répondaient. Je vais essayer de résumer ce que je crois avoir compris dans cette note. Je remercie le Dr Gilles Bosser qui nous a fait un excellent cours au DIU, dont je me suis très largement inspiré, et dont vous pourrez lire un article concernant ce sujet ici.

C’est parti!

Au repos, dans une pièce calme avec une neutralité thermique, nous consommons environ 3.5 ml d’O2/kg/min, soit 1 MET. Quand nous dormons c’est 0.9 MET et lorsque nous courrons à 17.5 km/h, nous atteignons 18 MET.

Voici quelques activités de la vie quotidienne:

  • s’habiller: 1.8 MET
  • faire le ménage: 2.3 MET
  • marche 5 km/h: 3.3 MET
  • vélo 100W: 5.5 MET
  • jogging: 7 MET

Combien consommons-nous lors d’une activité sexuelle « moyenne », qui dure environ 20-30 minutes?

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En fait, assez peu, puisque une activité sexuelle « moyenne » entraine une dépense énergétique comprise entre  2.5-3.3 MET. Ce qui correspond environ à monter 2 étages ou faire du vélo à un palier de 60W.

Il faut donc largement relativiser les contraintes exercées sur le cœur lors d’une activité sexuelle et être plutôt rassurant pour les patients. Si un patient peut faire 60W sur un vélo sans ischémie ou incident particulier, alors il peut faire des galipettes.

On pourra faire une épreuve d’effort en cas de doute ou pour rassurer le médecin (et le patient). La question ne se pose pas chez le coronarien partiellement ou non revascularisé, ou là, il faut absolument faire une épreuve d’effort. 

Je pense que c’est le message à retenir.

Mais, il faut bien connaître quelques nuances et spécificités.

On ne sait quasiment rien sur les femmes. L’immense majorité des études portent sur les hommes. Ce sont certes eux qui meurent le plus « pendant », mais quand même, c’est très regrettable.

L’activité sexuelle est une activité sportive comme une autre. Il faut donc, comme dans tout sport s’entraîner régulièrement (pas forcément en couchant avec tout ce qui bouge, on peut aussi marcher, faire du vélo, de la course…). Personne, un brin censé, n’irait faire du sport en étant pas en forme, avec de la température, après avoir mangé et bu comme un trou, après s’être dopé… C’est pareil pour le sexe, et vous verrez un peu plus loin que cela se retrouve dans les séries autopsiques. Une activité physique régulière augmente le seuil de dyspnée (c’est bien quand on veut faire une performance), améliore l’endurance (idem) et diminue très significativement le risque d’accident cardio-vasculaire.

Plus une patiente/un patient sera jeune, plus son activité sexuelle sera prolongée et vigoureuse, donc plus la contrainte cardio-vasculaire sera importante. C’est à prendre en compte. Autre point à prendre en compte, la position et l’état d’avancement des choses. L’étude de Bohlen en 1984 est assez intéressante sur ce point.

Du point de vue masculin (toujours…) la contrainte cardio-vasculaire est finalement peu élevée lors des préliminaires, et en cas d’orgasme par auto ou hétéro stimulation. Comme on peut l’imaginer, après pénétration et quand ça commence à bouger, on consomme plus. Ce qui veut dire que pour les patients les plus sévères, une vie sexuelle « minimale » reste donc possible. Il conviendra donc de les rassurer et de les conseiller.

Toutes les études faites l’ont été sur des couples établis, qui se connaissaient. Bref, un truc plutôt plan-plan (imaginez quand même les études faites avec consommation d’O2, et parfois cathéter artériel et Swan-Ganz dans les années 70…). Si vous ajoutez le stress d’une première rencontre, à la suite d’un repas/soirée bien arrosée, dans un environnement stressant (aventure extra-conjugale, et/ou hôtel de passe), après la prise de stimulants/drogues, le risque cardio-vasculaire lié à l’activité sexuelle va augmenter de façon exponentielle.

Une étude autopsique faite sur 30 ans à Francfort/Main est assez édifiante: 26901 autopsies, 48 décès au cours d’une activité sexuelle (c’est très peu), 45 hommes, d’environ 60.6 ans et donc que 3 femmes. 36 décès sur les 48 sont survenus au cours de relations extra-maritales (17 dans des bordels, 5 dans des appartements de prostituées, 3 dans des hôtels borgnes). Félix Faure avait pris un stimulant avant sa dernière rencontre avec la belle Mme de Steinheil, alors que Mme Faure était à l’étage… Bref, tout ce qu’il ne faut pas faire.

Maintenant, on va parler du problème épineux de la dysfonction érectile liée aux traitements cardio-vasculaires.

Les bêta-bloquants sont très souvent accusés. Problème, autant ce sont  de mauvais anti-hypertenseurs que l’on peut aisément remplacer, autant ils sauvent des vies des patients insuffisants cardiaques. Les recommandations sont claires: pas d’arrêt de traitements améliorant la morbidité-mortalité à cause d’un dysfonctionnements érectile.

Une étude de Silvestri de 2003 est assez éclairante sur les concepts de placebo et nocebo, et montre aussi, que le sexe, c’est dans la tête que ça se passe.

On donne à 3 groupes d’hommes cardiaques, sans dysfonction érectile des beta-bloquants. Groupe 1: ils ne savent pas ce qu’ils prennent, groupe 2: ils savent que ce sont des beta-bloquants, mais on ne leur a pas parlé des effets secondaires, groupe 3, ils savent ce qu’ils prennent, et connaissent les effets secondaires, notamment la dysfonction érectile.

« Le résultat va vous étonner »:

Le taux de dysfonction érectile passe d’environ 2.5% à un peu plus de 30% entre le groupe 1 et le groupe 3.

Superbe illustration de l’effet nocebo, non?

Ensuite, les auteurs, très taquins vont donner à ces 3 groupes soit du sildenafil, soit un placebo:

Les résultats sont parfaitement identiques…

Cette étude est une petite gâterie pharmacologique, mais elle va faire ni chaud ni froid à votre patient assis devant vous qui ne peut plus avoir d’érection sous beta-bloquants (pour une raison ou une autre). En fait, les deux grandes classes thérapeutiques cardiovasculaires qui posent « vraiment » souci sont les anti-hypertenseurs centraux (clonidine, methyldopa, moxonidine et rilmenidine) et les diurétiques notamment les épargneurs potassiques. Etant donné le rapport bénéfice risque des centraux, je pense que l’on peut assez souvent les remplacer par autre chose et simplifier la vie du monsieur.

La dysfonction érectile est souvent multifactorielle, et donc souvent difficile à traiter: absence d’électricité (neuropathie diabétique), absence de pression dans les tuyaux (athéromatose des artères iliaques internes…), iatrogénie, facteurs psychologiques…

Si la dysfonction érectile persiste, on pourra prescrire des iPDE5. Et là, attention à l’interaction avec les vasodilatateurs, notamment les dérivés nitrés. Sous peine d’hypotension parfois mortelle, il faut éviter toute administration de nitrés (par le patient ou le SAMU…) moins de 24h après la prise de sildenafil ou vardenafil et 48h après la prise de tadalafil. 48h, c’est très long…

Il y a des délais à respecter après un accident cardio-vasculaire avant de reprendre une activité sexuelle. Le bon sens prime, mais voici quelques délais indicatifs:

  • 1-2 semaines après un infarctus non compliqué
  • quelques jours après une angioplastie coronaire
  • 6-8 semaines après une sternotomie
  • pas avant que l’insuffisance cardiaque ne soit traitée
  • pas avant une épreuve d’effort en cas d’angor persistant/revascularisation coronaire partielle.

Dernier point, il  ne faut jamais jamais jamais acheter de produits miracles sur internet. Même si la pub dit que ça va rallonger votre kiki de 20cm et vous faire avoir une érection spectaculairement explosive. Le dernier patient que j’ai croisé et qui y avait cru était sous oxygène pour une hypertension artérielle pulmonaire après quelques semaines de prise d’une poudre de perlimpinpin quelconque.

Pour résumer:

  • le sexe est un sport comme un autre, il faut s’entraîner et avoir une bonne hygiène de vie.

  • il faut avoir du bon sens, notamment attention à l’environnement (stress, drogue, alcool, excès en tous genres…). Même si je vous l’accorde, c’est ça qui est fun.

  • C’est caricatural, il faudra moduler, mais retenez 60W.

Le DIU de réadaptation cardiovasculaire.

Je suis arrivé en réadaptation un peu par hasard, à la fin de mon assistanat. Je me suis formé sur le tas en regardant mes aînés.

Le DIU de prévention et réadaptation cardiovasculaire organisé par Tours/Paris Diderot/Paris Descartes m’a permis d’approfondir une sous-spécialité déconsidérée, longtemps vue comme étant le cimetière des éléphants des vieux cardiologues trop tremblants pour désormais monter un désilet artériel ou veineux.

Pourtant la réadaptation fait actuellement mieux que certains traitements médicamenteux, voire interventionnels dans pas mal de pathologies cardiovasculaires. On considère le patient dans sa globalité, on améliore sa vie et on la prolonge. La réadaptation est aussi le lieu où s’épanouie le mieux l’éducation thérapeutique du patient. C’est un des rares endroits ou l’expression « mettre le patient au centre de son processus de soins » n’est pas vide de sens.

La réadaptation avance, et j’ai été étonné par la prolixité de certains auteurs qui publient à tour de bras. L’ESC a son propre journal qui traite de la réadaptation, l’European Journal of Préventive Cardiology.

Au fil des années, le traitement des maladies cardio-vasculaires a énormément changé. Parallèlement aux progrès phénoménaux de la cardiologie interventionnelle et de la pharmacopée, une véritable science de la reconstruction des patients ayant présenté un accident cardio-vasculaire s’est développée.

On début, on ne faisait rien, c’était même conseillé de ne rien faire, puis on a fait de la convalescence, puis de la « vélothérapie », puis de la rééducation, puis de la réadaptation. Dans un avenir proche, on fera de la cardiologie préventive.

Pour illustrer mon propos, voici les premières lignes d’un article du grand Lawrence K Altman, publié dans le NYT en 2008:

After President Dwight D. Eisenhower suffered a heart attack in the middle of the night on Sept. 24, 1955, his physician told Mamie Eisenhower to snuggle with her husband in bed to keep him warm.

The physician, Dr. Howard M. Snyder, injected morphine and other drugs, none specific for a heart attack or for Eisenhower’s falling blood pressure and irregular pulse. Dr. Snyder, a general surgeon, let Eisenhower sleep until noon at Mamie’s family home in Denver, where he was staying. Then he called a cardiologist to do an electrocardiogram. Later, the president went by car to a hospital. There, he was largely confined for almost seven weeks to bed, chair rest and limited physical activity.

Si Eisenhower avait fait son infarctus aujourd’hui, il aurait été angioplastié, traité, puis aurait fait sa réadaptation où il aurait appris à corriger ses facteurs de risques, appris à vivre avec sa maladie, la connaitre, de même que ses traitements que les cardiologues-réadaptateurs auraient optimisés. Il aurait repris confiance en faisant de l’exercice physique et aurait compté les Watts le séparant de son objectif de fin de réadaptation.

Le DIU permet de connaître tout cela et de l’appliquer car l’enseignement y est en grande partie pragmatique.

Je ne peux que vous engager à vous y inscrire.