La ligne bleu-vert

J’ai couru le Semi-marathon de Paris dimanche dernier et c’était grand et surprenant.

Courir à l’entraînement est très différent de courir en « compétition », le mot me fait rire tellement la réalité qu’il recoupe parait loin de mes capacités. 

Ce sont donc deux sports différents. Le premier est aride, il fut se lever tôt, souvent seul et courir à des allures inconfortables, plus longtemps que ne le dicterait le simple plaisir. Le second est une fête, moins matinale -du moins pour les coureurs médiocres comme moi-, une expérience partagée avec les milliers d’autres coureurs et le public et en tout cas dans ma petite expérience, je n’y ai pris que du plaisir.

Comme je l’ai déjà dit, je crois, j’aime bien l’aridité de la course qui s’apparente à une traversée du désert volontaire. Cette aridité rend les petits plaisirs grands et permet de se concentrer sur l’essentiel. Je cours avec une montre perfectionnée, plusieurs capteurs, des chaussures futuristes, mais je me concentre sur l’essentiel, et j’aime à penser que je suis un ascète…

Pour traverser cette simili austérité chatoyante, il faut optimiser des dizaines de petites choses. La course est le royaume du Diable dans les détails.

3 boucles et un double nœud pour les lacets, ne jamais courir une compétition ou une course longue avec du matériel neuf, boire 3 gorgées tous les deux km en compétition, ou 5 gorgées aux fontaines de part et d’autre de la traverse du canal au cours des entrainements, porter 2 ou 3 couches en haut en fonction de la température ( + ou – de 5°C ? Vitesse du vent ?)… Je comprends mieux pourquoi les coureurs sont des obsessionnels pénibles. Ça tombe bien, cet état d’esprit colle très bien à ma spécialité.

C’est le matin, le petit-déjeuner, identique à tous ceux d’avant- surtout ne rien changer-, doit avoir lieu 3h avant la course,  pas trop avant ni trop après. Ensuite, je sais c’est trivial, mais il faut se débrouiller pour partir totalement à vide. Après une semaine de pâtes midi et soir, c’est un exploit en soi-même qui est rarement célébré à sa juste valeur.

Avant de quitter l’hôtel, je contrôle tout une seconde fois : chaussures bien lacées (3 boucles et un double nœud), capteur Stryd en place, pâtes de fruits, gel caféiné et gourde souple remplie de Vichy St-Yorre débulée dans la ceinture, deux hauts en polyester et un vieux sweat car il fait froid, casquette bien vissée sur le crâne, écouteurs à conduction osseuse en place.

Je rejoins le sas de départ, et vision anxiolytique, je constate que je suis perdu dans une masse multicolore de 40000 et quelques autres, probablement au moins aussi fous que moi. 

Fous, nous sommes aussi gravement pris pour des cons, mais nous acquiesçons, nous nous en réjouissons, pour tout dire. La tendance de fond actuelle est de protéger la planète, en fait, pour être plus objectif, faire semblant de la protéger. Ça tombe bien pour le commerce des courses, nous donner bonne conscience nous oblige moralement à dépenser plus : matériel recyclé plus cher, diminution de qualité des goodies (tchotchke en bon français) fournis par les organisateurs pour un dossard de plus en plus cher. Nous subissons continuellement l’autopromotion des organisateurs et de leurs sponsors qui se félicitent sur chaque stand, chaque affiche publicitaire, et dans chaque phrase de l’animateur qui nous accompagne joyeusement jusqu’à la ligne d’arrivée, de sauver la planète en collectant, et recyclant nos vilains déchets.

Drôle et assez osé de transmettre ce concept à 40000 clampins sportifs habillés de la tête aux pieds de polyester et venant des quatre coins du Monde, car les organisateurs ont bien insisté sur le caractère in-ter-na-tio-nal de leur belle course.

Que dire aussi des milliers de gobelets ayant contenu un produit de nutrition sportive, fourni gracieusement par un sponsor de la course et balancés sur la chaussée lors du dernier ravitaillement? C’est ça l’écologie? Non, mais sans rire? En plus j’ai failli glisser sur un gobelet écrasé.

Et si on ne faisait plus de courses, ce ne serait pas mieux pour la planète ?

(Dit celui qui empile les dossards, car ça lui plait de courir avec les autres, mais qui aime aussi faire semblant d’être un rebelle militant).

Nous sautillons tous ensemble, dans une transe quasi dionysiaque en nous approchant de la ligne de départ, le cœur s’accélère, et pas seulement à cause de l’effort. Ah oui, il fait sacrément froid, aussi.

Au signal, je franchis la ligne de départ en déclenchant le mode Pace-Pro de ma montre (toujours tout à ma quête d’ascétisme dans le désert aride et décarboné qui n’existe que dans ma tête).

J’essaye de suivre la ligne bleu-vert qui représente la trajectoire idéale, la plus courte distance entre l’inconfort actuel et l’inconfort qui va suivre l’arrivée. Il y a vraiment un monde fou, mais je traverse sans encombres la Seine pont de Sully, puis le quai Saint Bernard, le quai d’Austerlitz…

En fait, pour écrire ces lignes, je suis bêtement le parcours du semi disponible sur internet. Un, car je ne suis pas un régional de l’étape, donc je ne connais pas les rues que je suis. Deux, car quand je cours, je ne vois pas grand-chose du paysage qui défile.

Je suis très concentré sur les deux mètres carrés devant moi qui sont traversés par la ligne bleu-vert. Le paysage, la musique du casque, le bruit d’ambiance ne sont pour moi que des supports physiques à mon voyage intérieur. J’essaye de m’auto-hypnotiser, de surfer sur le fameux flow cher à Mihaly Csikszentmihalyi (taper ce nom m’a fait découvrir des touches quasi-neuves du clavier). Le flow, c’est comme l’hibernation dans les voyages interstellaires des œuvres de science-fiction. Les distances et les durées sont incommensurables, mais les héros les franchissent durant ce qui leur semble être le temps d’une courte sieste. Courir deux heures à la même allure paraît rébarbatif, comme ça, quand on y pense, assis devant son ordinateur, mais grâce au flow, le temps se contracte, à défaut de l’espace (les jambes sentent parfaitement passer les 21.0975 km). Le flow permet quand même de prendre en compte les points de repères importants : les bornes kilométriques, la montée de la rue de Charenton, le Château de Vincennes qui signale qu’on va sortir du Parc dans 1500m, par exemple. Par contre, je n’ai pas vu passer l’Hôtel de Ville. Pour moi, faire du tourisme durant la course, comme le vantent tous les organisateurs, est un non-sens. Je cours concentré et je ne vois rien qui soit inutile à mon effort. En exagérant, si je ne connaissais pas Paris, j’en retiendrais une ligne bleu-vert parfois nette, parfois en partie effacée.

Comment est ma respiration, comment vont mes muscles, mes articulations, ma volonté de surmonter l’inconfort ? Voilà sur quoi je me concentre principalement. Je fais du tourisme intérieur.

J’ai bien ressenti par contre les courtes descentes et les courtes mais abruptes montées sous les ponts Quai de la Rapée et Quai des Célestins. Je continue à suivre la ligne bleu-vert. Il y a de plus en plus d’encouragements de la part d’un public de plus en plus nombreux, l’ambiance devient électrique, l’arrivée approche…

Là, j’ai été surpris, et j’ai perdu la ligne bleu-vert.

Il y avait beaucoup de coureurs plus ou moins en perdition entre lesquels il fallait slalomer, des trottoirs à éviter, même une rangée de 2 roues que j’ai failli heurter, je me suis aussi fait dépasser par des coureurs mécontents de ma simple existence, ici, à ce moment. Je me suis vu dans un miroir. J’ai aperçu quelques micro-drames, tel ce couple qui s’est mis à marcher, l’homme totalement cuit à 500 m de la ligne d’arrivée, du suspens avec cette femme qui a peut-être terminé la course tournée vers sa copine afin de l’encourager en lui gueulant dessus…

La fin a été dantesque, Brueghel l’ancien aurait adoré peindre ce chaos insensé- quel sens donner à une course décadente dans notre situation actuelle ?- et son fils aurait adoré en faire une belle copie qui, elle, aurait traversé le temps.

Après la ligne d’arrivée, j’étais extatique lorsqu’on m’a tendu une médaille en fer blanc et une banane.

C’est la magie de la course.

Marathon

Depuis la dernière fois que je suis venu ici, j’ai un peu infléchi ma vie.

Dans ma vie professionnelle, j’ai diminué l’allure en quittant un poste à responsabilités que je tenais depuis 8 ans. J’en avais un peu fait le tour, je commençais à ne plus en voir que les inconvénients, et surtout je n’avais plus « l’envie ». La décision a été finalement rapide, mais son application a pris 2 ans. Si je ne suis pas patient, je suis persévérant. Depuis, je ne fais presque plus qu’une chose à la fois, et j’espère bien un peu plus profiter de ma vie, et pourquoi pas me remettre à écrire.

Je ne parlerai pas du Covid-19 (je n’arrive pas à l’écrire au féminin) qui sursature absolument tout l’espace public et privé. Il y a eu un monde d’avant, je l’ai déjà écrit, mais maintenant je suis persuadé qu’il y a un monde pendant et qu’il y aura un monde d’après.

J’ai bien progressé en course à pied. J’ai moins de douleurs, l’austère début s’est transformé en un état qui frôle le plaisir. Je ne parle pas plaisir car si j’aime me préparer à courir et si j’adore les endorphines de l’après course, je me demande quand même toujours quand ça va finir quand j’y suis. L’an dernier, j’ai axé une grande partie de ma volonté et de mon temps sur la préparation du Marseille-Cassis qui a eu lieu le 31/10/21. Ce qui me semblait être une montagne insurmontable en mars 2021, quand je me suis inscrit a été une agréable expérience. Le dernier kilomètre, je n’en pouvais plus, mais on oublie vite les moments difficiles.

J’ai couru 1200 km en 8 mois de préparation, soit environ 62 km par km de course. C’est énorme, mais je l’ai fait de manière réfléchie, je ne me suis d’ailleurs pas blessé, et je partais de tellement loin, que cela était nécessaire. Je me suis affuté physiquement (je ne me reconnais plus dans le miroir), j’ai changé mon alimentation, et j’ai organisé ma vie pour courir librement entre les heures de boulot. Je me suis mis à faire du tourisme sportif, c’est à dire courir dans les coins que je suis allé visiter. Presque plus que la course, j’ai apprécié la rigueur et l’attention extrême aux détails que cette entreprise nécessite. Là, je prépare le semi marathon de Paris début mars, mais je pense déjà à l’au-delà. L’au-delà, c’est le marathon de Berlin fin septembre. Autant le semi ne me fait plus peur, je me sens de le courir bien, autant le marathon me fait franchement peur. C’est une belle exploration bien loin de ma zone de confort. Je vais allonger les distances, pousser les fractionnés, travailler la nutrition et l’hydratation, bref, un beau projet pour 2022.

Un conseil de lecture sans aucun rapport conscient avec ce qui précède: Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi. Il s’agit d’un recueil de 4 récits courts liés les uns aux autres. C’est très très japonais, mais j’en ai trouvé la lecture très accessible.

Courir

Depuis un an, je cours, et ça a changé ma vie. Faire du vélo régulièrement, en semaine pour aller travailler et le reste du temps en loisir m’avait déjà bien changé physiquement et mentalement, mais la course, c’est encore au-delà.

Je me suis mis à la course grâce à @sophrunrun et j’ai arrêté le vélo car à la suite du premier confinement, les voitures ont de nouveau pris le pouvoir dans Marseille et j’ai eu peur à 2-3 reprises. Avant, j’avoue, je regardais un peu les coureur du haut de mon vélo, un peu comme les chevaliers regardaient la piétaille. Pourquoi se trainer à pied alors qu’on peut glisser sur l’asphalte?

La course, c’est en effet plus difficile, plus rigoureux, plus long pour y arriver, enfin, y arriver, c’est un grand mot… Mais les bénéfices sont immenses.

Plus difficile, car on peut se faire mal quand on commence. Alors, qu’en vélo, à mon petit niveau, j’entends, le danger ne vient que de l’extérieur, en course, il vient de soi. On a tendance à commencer trop vite, trop souvent, pour essayer de progresser plus vite. Mais on risque de ne récolter que frustration et surtout blessures. J’ai eu la chance d’avoir un excellent professeur et aussi un mentor, @edouriez. J’ai aussi beaucoup apprécié la lecture de Running Addict. Il faut partir doucement et avoir du bon matériel, surtout les chaussures, mais aussi le reste, car le diable est dans les détails, et rien de plus terrible que de courir avec un truc qui va pas. Le détail qui m’a le plus pourri la vie? Les douleurs dues au frottement du maillot sur les tétons. Au bout de 15 km, elles deviennent intolérables.

Plus rigoureux, car il faut calibrer sa course en fonction de sa réponse cardiaque, pour ne pas aller trop vite. Deux solutions. La première, s’acheter un cardiofréquencemètre ou un capteur de puissance (je conseille l’excellent site Nakan pour les coureurs technophiles), déterminer sa fréquence maximale, sa Vitesse Maximale Aérobie ou sa Puissance Critique (je ne rentre pas dans les détails, d’autres le font bien mieux que moi), et calibrer l’intensité de sa course dessus, ni trop lentement, ni trop vite. Le but est de courir en endurance fondamentale 80% du temps. Le reste, on peut s’amuser à faire du fractionné pour améliorer sa résistance à l’anaérobie et augmenter sa vitesse. Là aussi, je ne rentre pas dans les détails, il existe des centaines de protocoles d’entraînements fractionnés. La seconde solution pour ceux qui ne veulent/ne peuvent pas acheter un cardiofréquencemètre, est simplement de courir assez rapidement, tout en tenant une conversation. Évidemment, quand on est seul, c’est plus compliqué.

Plus long, c’est certain. Les progrès sont longs, incertains, fragiles. Pas au début. Au début, on progresse vite, puis c’est une longue traversée du désert de la stagnation, puis, ça reprend, pas vite, mais ça reprend. Je voulais courir les 10 km en moins de 1h. C’était mon objectif. J’ai fait du fractionné pour y arriver, je me suis focalisé dessus, j’ai diminué mon poids, et j’ai échoué 3-4 fois. Je me suis découragé, je n’ai plus couru que pour mon plaisir, et un jour, comme ça, je ne sais même pas comment, j’y suis arrivé, sans trop forcer, finalement. Je ne sais pas si je pourrais le refaire, mais j’y suis arrivé. Mon prochain objectif, le Marseille-Cassis, si il a lieu. Je me prépare un peu pour l’instant, mais avec le temps, je serai de plus en plus méthodique.

Les bénéfices? Hormis que j’ai parfois un peu mal de partout, comme un petit vieux, que du positif. Physiquement, je suis devenu endurant, j’ai perdu mon surpoids, et à 48 ans, je n’ai jamais été aussi bien physiquement. Mentalement, la course me permet de relativiser beaucoup de choses, de prendre du recul, de gagner en endurance mentale en somme. La course entraîne une souffrance au moins minime pendant, mais à la fin, surtout quand on a atteint un objectif, quelle délivrance, quel plaisir de prendre un bain chaud aux endorphines! Mes relations avec les patients ont totalement changé. Depuis des années, je conseillais aux patients de manger plus sainement, de faire de l’exercice, finalement sans savoir vraiment de quoi je parlais. Des connaissances théoriques, certes, mais aucune pratique. J’essaye maintenant de conseiller ceux qui veulent débuter, et j’arrive à comprendre parfaitement et à échanger avec ceux qui courent parfois depuis des années. J’ai l’impression d’être un bien meilleur médecin depuis que je cours.

Enfin pour terminer, je vous suggère un livre qui m’a beaucoup inspiré, « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond » de l’immense Murakami, qui raconte sa découverte de la course, ce que ça a changé dans sa vie et les entrelacs tissés avec sa carrière de romancier.

J’adore ce cliché de lui pris juste après son Marathon, à… Marathon:

Le dernier souper.

C’était une dernière fois, dans la soirée du 25 février 2020.

On ne le savait pas alors, que ce serait une dernière, comme le plus souvent, d’ailleurs.

Dans Therapy, David Lodge parle très bien de ces dernières qui s’ignorent, quoique sur un sujet très différent:

On savait bien qu’il y avait un virus là-bas, loin en Chine, avec quelques cas en France, nous n’étions pas particulièrement inquiets. La seule chose qui aurait pu nous alerter est le « La France est prête car nous avons un système de santé extrêmement solide. » prononcé par Oliver Véran le 18 février sur France Inter. Depuis 1870, tout français devrait être au minimum alarmé en entendant ces ré-assurances des autorités devant un danger collectif.

Nous étions loin de tout cela, le repas était paisible et pourtant tourbillonnant de virtuosité. Le couple assez âgé à côté de nous était venu de loin pour ce repas, de Nice, je crois. Ils n’avaient pas la moindre idée qu’ils appartenaient en cet instant même de félicité à un groupe à risque (71% des décès dus au Coronavirus 2019 ont plus de 75 ans).

Nous pouvions raisonnablement nous rapprocher de membres de notre famille, voire même d’inconnus, comme ce couple, sans aucune crainte particulière. Nous ignorions que 20 jours 15 heures 22 minutes et 4 secondes après la photo des biscottes végétales, ces certitudes pourtant simples allaient s’effondrer.

Le chef de rang nous a confié en fin de soirée son inquiétude quotidienne, simple, mathématique: 26-28 couverts au maximum, le restaurant est rentable à partir de 24. Il ne savait pas, lui non plus qu’il allait un jour regretter son inquiétude, car elle était aussi ancienne que le premier jour d’ouverture du restaurant, elle était rassurante dans sa constance bornée. Et elle était « normale ».

Nous avions de petits projets, rien de fou. Peut-être une expo sur Paris dans les prochaines semaines, un petit voyage hexagonal dans les prochains mois, qui sait. Nous ne savions pas à quel point les projets sont périssables, et à quel point quelques mois, voire semaines, peuvent sembler être une éternité, quand on se projette.

Souvenez-vous, mais même cela devient difficile, réserver une exposition et un TGV était simple alors, et nous n’en avions même pas conscience. Même la frustration du petit délai imposé par la faible capacité d’une exposition à succès avait le goût exaltant de l’exclusivité. Personne n’imaginait alors qu’une réservation puisse être annulée, sauf cas de force majeur personnel, pas collectif.

J’ai bien conscience que mes remémorations sont très élitistes, et très « premier monde », mais ce sont les miennes, à mon petit niveau. Une place dans les virages au Vélodrome est aussi élitiste et premier monde pour le SDF qui fait la manche au feu en bas de la rue Edmond Pirian, et qui couche sous les arbustes sur le terre-plein à gauche.

Mais il y a bien plus insupportable. De l’autre côté du pays, au même moment que ce dernier repas, un enseignant de l’Oise, la première victime française du Coronavirus 2019, vivait ses derniers moments. Même au plan humain, notre dernière fois est ridicule, mais là aussi, de mon tout petit point de vue, c’est une borne.

Ce repas du 25 février est pour moi le symbole de la fin d’un monde, et à l’heure où j’écris, où les sages et les prophètes fous s’étripent quotidiennement sur BFMTV, la fin d’une certaine forme de civilisation. La fin de la civilisation, ce serait de ne plus pouvoir interagir avec l’autre. On s’en rapproche.

J’aurais pu intituler cette note La dernière Cène, mais ça faisait trop religieux et beaucoup trop baroque. J’ai aussi hésité avec Le dernier restaurant avant la fin du monde en l’honneur de Douglas Adams, mais ce n’est pas une fantaisie qui incite à rire. Le dernier souper allait pas trop mal. J’ai appris à cette occasion que nos amis francophones appellent notre dîner, un souper. J’ai aussi appris que Cène vient du latin cena, dîner (ou souper, donc).

Heureusement, il reste la lecture…

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Nous sommes les hommes creux
Les hommes empaillés
Cherchant appui ensemble
La caboche pleine de bourre. Hélas !
Nos voix desséchées, quand
Nous chuchotons ensemble
Sont sourdes, sont inanes
Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Comme le trottis des rats sur les tessons brisés
Dans notre cave sèche.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,
Geste sans mouvement, force paralysée ;

Ceux qui s’en furent
Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort
Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas
Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
Comme d’hommes creux
D’hommes empaillés.

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un Boum, sur un murmure.

T.S. Eliot. Les Hommes creux.

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