Carryology

J’aime beaucoup le terme anglais de carryology, que j’ai emprunté à un fabuleux site qui s’intéresse donc à la science du portage.

Je cherchais depuis quelques temps un moyen de porter mes affaires professionnelles et un Mac Book Air.

Mon sac à Dépêches est toujours aussi somptueux après 4 ans d’utilisation intensive, mais l’intérieur est beaucoup trop délicat pour transporter un ordinateur portable avec des tranches, des arrêtes et des coins. D’ailleurs, vivre avec un sac à dépêches nécessite tout un tas de petites habitudes ou rituels difficiles à suivre consciencieusement en voyage.

1En effet, pas question de le poser par terre ou même hors de vue. Au restaurant, par exemple, je le pose à plat sur une chaise, sinon entre mes mollets, reposant sur mes chaussures, ou entre le dossier et mon dos. Je dois toujours penser à ne pas le faire frotter contre une surface rugueuse quand je marche, je mets mes clefs et tout objet agressif dans des trousses… Bref, parfois, l’étiquette à la cour de mon cartable est un peu difficile à suivre.

2Ce sac à dépêches reste une merveille, un chef d’oeuvre intemporel, qui ne cesse de me plaire, malgré une utilisation continue depuis 4 ans et quelques servitudes quotidiennes. Avec l’âge, il a pris de l’embonpoint, comme moi, mais lui, il a vieilli magnifiquement.

Revenons à ma recherche du sac parfait pour mon utilisation.

Je me suis mis en quête d’un sac secondaire pouvant transporter sans inconvénient un ordinateur portable et mes affaires, solide, et peu exigeant. Enfin, ce n’est pas le plus important, si possible pas trop moche.

3J’aurais pu prendre n’importe quelle sacoche en nylon, mais je préfère largement les matières naturelles. J’avais aussi envie de sortir des sentiers battus en évitant les grandes marques. Et puis, qu’est-ce qui est plus excitant qu’une chasse à l’objet parfait? 

8 9(Le rabas à pression est très pratique lorsque l’on ne veut pas fermer constamment son sac avec la (très) grosse fermeture éclair.)

Après quelques clics, je suis tombé sur un fabricant comme Bleu de chauffe. J’ai été séduit par le « Fabriqué en France », mais l’artificialité de la marque et son absence d’histoire m’ont un peu rebuté. Je suis peut-être passé à côté de quelques chose, car les quelques revues sur leurs produits sont plutôt positives. Je cherchais un objet utile, avec si possible une légitimité et une histoire qui font que cet objet soit plus qu’un simple assemblage de matériaux. Or, pour toutes les marques, la fausse patine se voit rapidement et on ne peut pas s’inventer une histoire centenaire du jour au lendemain. Je me suis un peu plus arrêté sur Ruitertassen, puis sur Delvaux mais je ne cherchais pas un nouveau cartable.

Puis après quelques recherches supplémentaires, j’ai trouvé une marque américaine, Filson qui est encensée par tous ses utilisateurs qui forment même une petite communauté d’afficionados. Il s’échangent notamment leurs clichés de sacs qui restent superbes au bout de 20 ans d’utilisation qu’on imagine intense (ici 5 ans, et son propriétaire l’a ciré).

1472244346768(Celui-ci a 20 ans d’âge. Tous les américains qui parlent de leur Filson ont une larme à l’œil en précisant qu’ils sont fabriqués aux EU. Trump a su toucher juste.)

Filson existe depuis 1897, la société fournissait les mineurs des différentes ruées vers l’or, et s’est taillée une solide réputation dans la confection d’objets résistants, pratiques et rustiques. Tous leurs objets sont garantis à vie, et Filson possède un département réparation qui est tout à fait la négation de l’obsolescence programmée. (ici et ici)

filson-restoration(Les sacs hors d’âge, restaurés par Filson sont vendus le double du prix du neuf sur Ebay…)

Ils se sont beaucoup développés ces dernières années, grâce à la terrible mode Hipster, qui impose aux urbains de porter une barbe et de s’habiller en bucherons canadiens chasseurs d’ours, en plein cœur du Marais (uhuhu) ou de Wall Street. Ce développement a néanmoins un intérêt, c’est de pouvoir dorénavant acheter leurs articles sans avoir à aller à Londres, ou aux US.

7 10(Ce sac accueille largement un MacBook Air et ses accessoires. Le nombre de poches et de compartiments est largement suffisant pour mon utilisation)

En France, deux distributeurs dominent les recherches Google: WannAcess et RoyalCheese. Pour aller voir des sacs Filson « en vrai », j’ai fait un saut chez RoyalCheese. La qualité des sacs dépasse largement ce que laisse imaginer les photos que j’avais vues sur la toile.

4Mais comme je ne voulais pas acheter un sac au prix du Marais, j’ai poursuivi mes recherches jusqu’à tomber sur la boutique en ligne de Franck Mourareau de Pyrene Bushcraft. C’est de toute évidence un passionné de nature  (d’Outdoor pour ceux qui ne sont pas des badgers), de contact très sympathique et pro, accessible aux questions, et pour ne rien gâcher, ses prix sont très raisonnables.

5(Le petit plus, un porte-clés intégré dans une poche extérieure, très pratique quand on utilise souvent ses clés)

6(Serge de coton très résistante et hydrofuge, développée par Filson)

Il est possible de commander des articles absents de son site à condition qu’ils soient présents sur le catalogue Filson Europe, qu’ils soient payés d’avance, et enfin les retours ne sont pas acceptés.

Comme son Original Briefcase me convenait parfaitement, je l’ai commandé et reçu sans souci 2 jours ouvrés plus tard. Donc service parfait.

Ce cartable Filson est aussi américain que mon sac à dépêches est français. Ils représentent chacun dans leur genre un certain aboutissement de la carryologie. Le premier est rustique, pratique, pragmatique, construit pour durer, une Jeep en somme, le second est somptueusement discret (et discrètement somptueux).

J’espère que cette petite revue vous a été utile et vous donnera envie de découvrir les produits Filson.

Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant, j’ai payé intégralement mon sac au prix indiqué, et je n’ai aucune autre relation avec Filson ou les entreprises commerciales citées dans cette note.

 

Batrachotoxine et indiens Emberà (rediffusion du 30/11/2008)

Hier, j’ai regardé en pointillé un reportage sur les indiens Sakuddei qui vivent sur une île recouverte d’une forêt primaire au large de l’île de Sumatra.

Je ne suis pas un ethnologue dans l’âme, et le reportage n’a commencé à m’intéresser que lorsqu’il s’est intéressé à la fabrication des fléchettes empoisonnées pour sarbacanes.

Depuis tout petit, l’utilisation de poison, le plus souvent un alcaloïde végétal, pour la chasse, m’a toujours fasciné.

Le plus connu de ces poisons est le curare que nos amis anesthésistes utilisent larga manu.

J’ai donc un peu surfé sur la toile et je suis tombé sur un poison encore plus fascinant que le curare, la batrachotoxine.

Il s’agit encore d’un alcaloïde, mais animal toutefois. L’étiologie nous indique de quel animal il s’agit : βάτραχος, batrachos, batracien, grenouille.

Pour être plus exact, des grenouilles de la famille des dendrobatidae et notamment les phyllobates.

Je ne connais pas grand-chose dans les grenouilles, mais ce sont celles qui ont des couleurs vives qui « préviennent » les autres animaux de leur extrême dangerosité.

capture-decran-2017-01-01-09-56-22Dendrobates azureus.

Wikipedia précise même que cette stratégie d’annoncer la couleur, en somme répond du joli nom d’aposématisme.

Ces charmantes bestioles n’habitent pas du tout à Sumatra, mais dans la région frontalière entre le Panama et la Colombie.

La plus toxique d’entre elles a été nommée Phyllobates terribilis, et elle n’a été décrite qu’en 1978. Les indiens Emberà, qui habitent justement le coin utilisent son poison pour chasser.

capture-decran-2017-01-01-09-57-07Phyllobates terribilis.

Ils manipulent sans le savoir un des produits naturels les plus toxiques au monde. La dose létale estimée chez l’humain est de 1 à 2 microg/Kg.

Cet alcaloïde est neurotoxique et cardiotoxique.

Ils frottent leurs fléchettes contre le dos des grenouilles, là où se trouvent les glandes qui secrètent le poison. Contrairement à d’autres tribus voisines qui utilisent d’autres grenouilles que la P. terribilis, la létalité de sa toxine est telle que les Emberà n’ont pas besoin de la « torturer » pour lui faire fabriquer plus de substance. Ils les manipulent avec précaution, à travers des feuilles coupées, pour éviter de les toucher.

capture-decran-2017-01-01-09-57-21Un indien frotte sa fléchette sur le dos d’une P. terribilis en évitant tout contact direct. Source: Myers et coll.

Myers raconte qu’un chien est mort après avoir joué avec des gants usagés ayant servi à la manipulation d’amphibiens.

Par contre, une phyllobate ou une dendrobate née et élevée en captivité ne va pas sécréter de toxine. Le mystère n’a été partiellement dévoilé qu’en 2004, ou l’on a découvert que ces grenouilles concentraient la batrachotoxine à partir d’un coléoptère de la famille des Melyridae dont elles se nourrissent, et qu’elles ne trouvent bien entendu qu’en pleine jungle.

Comme la toile est grande, j’ai trouvé un lien qui mène directement à la publication princeps sur l’utilisation de la toxine de notre gentil batracien. J’ai sauté allègrement sur les premières pages de cet article qui en compte 72 pour lire les deux dernières parties qui se lisent très bien : « Utilization of Frogs for Dart Poisoning » et « Blowgun and Dart Fabrication ». J’y ai découvert des notions qui paraissent incroyables pour quelqu’un vivant dans notre société industrialisée ou l’immédiateté est devenue une fin en soi.

La fabrication de la sarbacane, de son carquois et des fléchettes prend environ 12 jours. La sarbacane, qui peut paraitre un objet frustre est en fait l’aboutissement d’un processus de façonnage et d’assemblage incroyablement complexe, avec notamment la confection d’une colle ou d’une résine qui va la rendre imperméable.

capture-decran-2017-01-01-09-57-37Les fibres végétales fixée à l’arrière de la fléchette servent à optimiser la poussée de l’air. Source: Myers et coll.

Ils sont forts ces indiens, c’est ce que je me suis dit. Mais bon, à côté de biochimistes intuitifs brillants, on trouve aussi des bras cassés de la pire espèce.

Vous pourrez en juger en lisant la composition de cette autre poison utilisé dans un tribu des Andes : sève d’arbre, serpents, fourmis, araignées, sang menstruel et testicules humain macérés. Miamm, santé ! L’utilisation de fléchettes empoisonnées contre d’autres hommes, au cours des guerres tribales est rare, voire mal vue. Cela explique pourquoi les chroniqueurs espagnols ne mentionnent qu’à peine leur utilisation guerrière. Mais les Emberà semblent moins choqués par cette utilisation. Myers relate ainsi un fait-divers de 1977 au cours duquel un homme frappé par une fléchette s’est écroulé mort, après une course de quelques centaines de mètres.

Voilà, c’était ma petite contribution pour le centenaire de Claude Lévi-Strauss, dont je n’ai encore rien lu.

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Myers C.W., Daly J.W., Malkin B.: A dangerously toxic new frog (Phyllobate) used by Emberá Indians of Western Colombia, with discussion of blowgun fabrication and dart poisoning. Bulletin American Museum Nat History, New York, 1978; 161: Article 2, 311-64.

Liens intéressants sur la toile :

La thèse de Benjamin Guillon, un vétérinaire, sur les dendrobatidae.

BATRACHOTOXIN…or, just touch me and you’re dead.

The True Poison-Dart Frog: The Golden Poison Frog Phyllobates terribilis. (lien mort)

John P. Dumbacher et coll. Melyrid beetles (Choresine): A putative source for the batrachotoxin alkaloids found in poison-dart frogs and toxic passerine birds. PNAS November 9, 2004 vol. 101 no. 45 15857-15860.

JOHN W. DALY. The chemistry of poisons in amphibian skin. Proc. Natl. Acad. Sci. USA. Vol. 92, pp. 9-13, January 1995

Dart Poison Frogs and Their Toxins. (papier intéressant, car le promoteur en est… une école de santé militaire tchèque. J’espère que l’on est encore copains avec eux !)

Expositions

J’ai profité de mon séjour parisien pour aller voir quatre expositions entre et après mes cours de DIU.

Ma préférée est sans conteste « La peinture américaine des années 1930. the Age of Anxiety » qui se déroule au musée de l’Orangerie jusqu’au 30/01/2017.

Je n’avais pas prévu de la voir, mais la présence aux murs de American Gothics a fait changer mes plans. L’exposition se concentre sur l’effervescence artistique provoquée par la grande crise de 1929. La remise en question totale de la société américaine dans les suites de l’euphorie de la victoire de 1918 et la décennie d’incroyable, inégalitaire et artificielle prospérité qui a suivi a profondément troublé le milieu artistique américain. En quelque sorte, la crise a américanisé l’art du Nouveau Monde qui puisait jusqu’alors son inspiration dans la vieille Europe et Paris en particulier. Certains artistes ont voulu montrer le bout du tunnel, d’autres dénoncer les injustices sociales et raciales. Tout cela est clairement exposé.

grant_wood_-_american_gothic_-_google_art_projectAmerican Gothics. Grant Wood

american-gothicLa sœur et le dentiste de Grant Wood, qui ont servi de modèles (Source)

american-justiceAmerican Justice. Joe Jones

cow-s-skull-with-calico-roses Cow’s Skull with Calico Roses. Georgia o’Keeffe.

Sheeler, Charles

American Landscape. Charles Sheeler

La valeur de cette exposition repose aussi beaucoup sur la qualité des œuvres exposées qui sont rarement ou très rarement présentées en Europe. J’ai pu voir Edward Hopper, Grant Wood, Georgia o’Keeffe, Jackson Pollock, plus de nombreux que je ne connaissais pas avant.

American Gothic ne m’a pas déçu. J’ai passé du temps à admirer tous les détails minutieux de cette icône de l’art américain qui a été détournée des milliers de fois. J’ai aussi beaucoup aimé d’autres œuvres de Grant Wood que je ne connaissais pas du tout en dehors de son chef d’œuvre.

grant_woods_daughters_of_revolutionDaughters of Revolution. Grant Wood.

Les œuvres de Georgia o’Keeffe m’ont moins touché, malgré la relation dans mon esprit avec un épisode de Breaking Bad.

Enfin, pour ne rien gâcher, l’expo permanente du Musée de l’Orangerie est de toute première qualité, notamment la collection Jean Walter et Paul Guillaume. Les Nymphéas, par contre, ne m’ont fait ni chaud ni froid.

Deuxième expo, Guerres secrètes aux Invalides. Rien de fou dans cette expo que j’ai un peu parcouru au pas de course. J’ai repéré quelques documents/objets intéressants.

hitlerLa fiche des renseignements français sur un certain Adolf Hitler, « le Mussolini allemand », qui commençait à faire parler de lui.

homicideVous vous demandiez à quoi ressemblait une « fiche Homo« ? Il y a quelques années, j’ai croisé un vieux patient qui était un tueur chargé d’assurer ces assassinats d’État. Cette fiche m’a fait penser à lui. Il ne m’a rien dit de croustillant, hormis que le sous sol du Bois de Boulogne avait servi de dernière demeure à pas mal de monde…

lawrenceleeLe fabuleux Lee-Enfield de Lawrence d’Arabie, cadeau du Prince Fayçal.

aumonierla lettre d’un aumônier à un agent de la Résistance qui se posait des questions sur la moralité d’un suicide en cas de capture.

Troisième expo, la collection Chtchoukine à La Fondation Louis Vuitton.

Quelle fantastique expo, mais une telle foule que cela en tue tout le plaisir.

img_3940Emporté par la foule…

img_3952L’espagnole au tambourin. Henri Matisse.

Le grand Serguei avait « l’œil » (et les moyens) pour accumuler une telle collection. J’admire ces personnes (autre exemple, Jean Planque) qui sont capables de reconnaître la grandeur d’un peintre ou d’une œuvre. Pourquoi cette toile et pas cette autre… Ça reste le mystère fondamental de l’Art. Sinon, la Fondation Louis Vuitton, bof bof, mais je suis pas très objectif, je ne suis pas un fan de la marque.

Dernière expo, qui est pas mal du tout: l’exposition Picasso-Giacometti au Musée Picasso. Le but de la présentation est de montrer le dialogue entre les deux artistes. J’ai découvert deux choses. La première que Giacometti était un formidable peintre, la seconde que le chien de Giacometti était en fait le lévrier afghan de Picasso. J’ai aussi beaucoup aimé la collection permanente.

img_3998Autoportrait de Giacometti, il avait 20 ans…

img_4001Diego debout dans le salon à Stampa. Alberto Giacometti (à l’âge de 21 ans)

filletteMais difficile de battre la précocité de Picasso qui a peint cette fillette aux pieds nus à l’âge de … 14 ans.

chien levrierLe chien de Giacometti et son modèle…

img_4008Travail préparatoire. Picasso

cannes img_4005 img_4006Quelques beaux Picasso.

Il faut bien dire que Picasso écrase un peu (beaucoup) Giacometti. Certes, il est « chez lui », mais Giacometti que j’aime pourtant beaucoup fait un peu pâle figure en comparaison.

nappe Giacometti griffonnait un peu sur tout, ici une nappe en papier.

Ça m’a rappelé une anecdote (probablement fausse) sur Picasso. L’artiste, alors célèbre, avait fait un bon repas avec des copains tout en griffonnant sur la nappe. Le restaurateur, apportant l’addition propose à Picasso de signer son gribouillis au lieu de payer la note. Picasso aurait répondu: si je signe, ce n’est pas le repas que je paye, mais le restaurant que j’achète…

img_0771Ce cliché de Cartier-Bresson, pris dans l’atelier de Giacometti ne fait pas partie de l’exposition, mais c’est l’une de mes photos préférée. Alberto ne fait plus qu’un avec son art.

J’ai failli aller voir l’expo Cy Twombly pour essayer au-delà de mon indifférence totale, mais la queue devant le Centre Pompidou m’a refroidi (probablement pour l’expo Magritte).

img_4033Ceci n’est pas une queue…

Pour finir, quelques clichés pris ça et là dans Paris.

img_4042triptyqueimg_3985larib montmartre ors pharmacie pigalle sommeil beurre cgt ginko goldenberg

Le testament de William S.

J’ai acheté hier le dernier tome des aventures de Black et Mortimer, « Le testament de William S. » pour passer le temps dans le train.

Je ne suis pas un fan de BD, mais j’ai lu toutes les aventures de B&M quand j’étais ado. Depuis la mort de Edgar P Jacobs, je n’ai plus rien lu, plus par manque de temps que par idolâtrie de l’auteur.

Pour résumer, j’ai plutôt passé un agréable moment. Mais il faut impérativement déconnecter son analyseur et sa mémoire, sinon rapidement, tout un tas d’erreurs ou de défauts scénaristiques sautent aux yeux, comme si les auteurs avaient voulu sortir cet album dans la précipitation, sans le relire.

Je ne sais pas grand-chose d’EP Jacobs, hormis qu’il était d’un réalisme méticuleux,  il a donc du se retourner plusieurs fois dans sa tombe en parcourant le travail de ses héritiers.

D’abord les anachronismes. L’action se passe fin août 1958, la date qui est importante dans l’histoire est bien précisée.

dateUn personnage fait des photocopies à la maison. Je me suis demandé si on pouvait déjà faire des photocopies à la maison en 1958. En fait non, le premier photocopieur « commercial » est sorti en 1959. il s’agissait du Xerox 914, et il pesait près de 300 kg. Nous sommes donc très loin de la mignonne petite photocopieuse du Marquis.

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Au début de l’histoire apparaît le personnage de Peggy Newgold, milliardaire amatrice d’art contemporain vivant dans un palais à Venise. Cette femme est directement inspirée de Peggy Guggenheim dont on peut toujours admirer la fabuleuse collection à Venise.

img_4059Au début de l’album, elle porte une robe très caractéristique de Yves Saint Laurent, qui dénote par rapport aux robes de soirées bien fadasses des autres invitées. Cette création est directement liée au monde le l’art que les deux Peggy affectionnent tant, puisque inspirée par les œuvres de Piet Mondrian.

mondrianyslLe choix de cette robe est donc particulièrement bien vu. Le problème est qu’elle date de la collection 1965, 7 ans après cette fameuse soirée chez le Marquis.

Ce matin, en lisant un peu sur ce qui se disait sur cet album, je suis tombé sur un autre anachronisme:

tower-bridgeLe problème est que Tower Bridge a été construit entre 1886 et 1894…

Après les anachronismes,  l’entorse à bascule:

img_4057Le scénario présente des défauts et des incohérences.

Je suis un peu du même avis que d’autres commentateurs sur l’inutilité totale d’Olrik qui passe tout l’album à téléguider d’une cellule de prison un Sharkey toujours aussi stupide.

Ce qui m’a quand même le plus marqué est difficile à raconter sans vous dévoiler l’histoire.

Donc, si vous ne voulez pas en savoir plus, arrêtez-vous là!

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Durant tout l’album, le professeur et la pétillante Elizabeth cherchent avec frénésie (il y a un gros enjeu et un compte à rebours serré) une preuve de l’existence réelle de Shakespeare. Pour cela, ils doivent résoudre 3 énigmes. Finalement, ils  échouent à obtenir cette preuve, non pas par faute de temps, mais car jugée non recevable. Le problème est qu’ils mettent la main sur cette fameuse preuve dès le début de la chasse au trésor, avec la première énigme:

preuveElizabeth le dit elle-même, la réponse est là.

Dommage donc que toutes ces erreurs et approximations gâchent la lecture d’un album qui est assez agréable par ailleurs. Le trait paraît maladroit parfois, mais quelques vignettes sont bien construites et surtout le rythme général de l’histoire est bien enlevé.

Pour finir, un petit easter egg.

Avez-vous trouvé le capitaine Haddock dans l’album?

(moi, je ne l’avais pas vu)

 

Louxor, j’adore

Hier, un excellent déjeuner musical place Joseph Rau m’a conduit, de retour à la maison à parcourir les standards de la variété française dite « à texte » sur Youtube.

place-rau(pas de souci, je n’ai pris la sale habitude mettre des © de partout, mais je testais une nouvelle application photographique)

Trois heures plus tard, après avoir couvert les années 60-70 britanniques et américaines, j’ai découvert Philippe Katerine.

Juste avant, quand même, j’ai appris l’existence de Marly-Gomont (je dois être le dernier):

Je ne connaissais Philippe Katerine que par Louxor, j’adore:

Mais en fait, j’ai découvert un artiste complet qui joue sans cesse sur sa crédibilité. Il a même déstabilisé les chroniqueurs pourtant blasés de ONPC:

Il lui faut une émission totalement déjantée et quelque verres dans le nez pour perdre un peu pied:

Parfois, on regarde bouche bée, immobile, ne sachant pas comment prendre ce que l’on voit, qui est de prime abord d’une stupidité abyssale.

Après, un petit doute s’installe, est-ce qu’il n’y aurait pas autre chose? Est-ce que la production de Philippe Katerine ne serait pas comme un miroir?

Pour moi, l’art, notamment contemporain est un miroir tenu à bout de bras par l’artiste, et dans lequel nous nous reflétons, ce qui nous permet en retour de… réfléchir. Une œuvre va autant nous enrichir que nous l’enrichissons. Si il n’y a rien à refléter, et bien… on ne voit rien.

L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire.

Pierre Soulages

Philippe Katerine, c’est un peu comme de l’art contemporain… Réflexion profonde ou immense foutage de gueule, tout ne dépend que de celui qui se regarde dans le miroir.

art-contemporain

(Crédit inconnu)

J’ai enfin retenu de Katerine cette citation qui est finalement une réflexion sur la mort et le fait que les objets nous survivent.

vaisselle

« Ah ! j’adorerais être une assiette. Ça fait partie d’une vie, on la remplit de nourriture, et puis après elle est lavée, essuyée … On s’occupe tout le temps d’une assiette. On n’est jamais seule quand on est une assiette. Et puis on va passer le pain pour saucer … Pour une assiette, ça doit être dément. Sensualité max. »

P. Katerine.

Quoique…

Theranos, the End of the Game

Depuis mai, je contemple en mangeant du pop-corn la descente aux enfers de Theranos, la start-up valorisée jusqu’à 9 milliards de dollars, qui promettait de révolutionner l’analyse biologique, et plus modestement le monde.

Sous le coup d’accusations de négligences graves, voire de malversations, Elisabeth Holmes a décidé d’arrêter son activité de laboratoire d’analyses biologiques, pour se concentrer sur la fabrication d’appareils d’analyse. Si l’on considère le peu d’enthousiasme soulevé lors de la présentation de son MiniLab en août dernier, la partie risque d’être difficile pour celle qui se présentait comme le nouveau Steve Jobs.

John Carreyrou peut être légitimement fier de son travail, puisque c’est lui qui a commencé à mettre en doute la fiabilité de Theranos en octobre 2015 dans cet article princeps.

Cette histoire est passionnante, non seulement d’un point de vue rétrospectif, lorsque l’on regarde le jeu des acteurs de cette pièce, mais aussi d’un point de vue prospectif.

En effet, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, la multiplications des analyses et des mesures de l’être humain ne conduit pas forcément à une meilleure santé. Cette histoire permet donc de bien considérer à leur juste mesure tous les marchands de e-santé qui pullulent en ce moment.  Quand à la folie de la Silicon Valley, c’est encore une autre histoire…

Mais il y a aussi une petite histoire dans l’histoire qui m’a fait bien sourire. C’est donc John Carreyrou du WSJ qui a levé le lièvre en octobre dernier. Je suis très admiratif devant son travail et j’espère que sa série d’articles lui vaudra son troisième prix Pulitzer (!). Un journaliste de Vanity Fair, Nick Bilton a écrit un fabuleux article sur cette affaire en septembre 2016, ainsi qu’un auto-panégyrique assez risible quelques jours plus tard.

Le premier article de Nick Bilton est repris un peu partout, l’auteur passe à la TV, bref, le WSJ finit par s’en agacer un peu:

L’article de Nick Bilton ne révèle rien de bien nouveau, hormis un peu de gossip, sur l’affaire Theranos. Par contre, il faut le reconnaître, il est incroyablement bien écrit. Quelle plume…

Les articles de John Carreyrou sont très factuels, et ils contiennent autant de « plume » qu’un article scientifique du NEJM sur une nouvelle technique d’ablation de fibrillation auriculaire. Que la virtuosité d’écriture soit presque plus révérée que la révélation sans fioriture de faits est assez symptomatique de notre époque connectée où la narration et l’apparence (épurée) l’emportent largement sur les données.

img_3302179.95€, ce n’est pas le prix du médecin, mais d’un machin connecté qui est le chat de Schrödinger de la santé, qui peut améliorer sans suivre ou traiter un marqueur de risque cardio-vasculaire.