Ainsi soit-il

L’évocation de la maladie de mon grand-père paternel m’a fait penser à d’autres choses.

Quand j’étais petit, je n’aimais pas trop « monter à Hauteville ». C’était loin, la route était sinueuse et j’avais toujours la nausée en arrivant sur le plateau. Mes grands-parents étaient fromagers et la maison empestait le fromage, même des années après l’arrêt de leur activité professionnelle. Avant même de pousser la porte, l’odeur aigrelette me faisait vaciller. De fait, je n’ai jamais pu manger un seul morceau de fromage.

Mes grands-parents se seraient tués pour moi. Pour être plus précis, mon grand-père paternel et sa seconde épouse. Il avait perdu sa première épouse juste après la naissance de mon père, d’un cancer, dans des conditions terribles.

Imaginez cela: mourir d’un cancer à priori digestif en 1948…

Malgré tout, j’y allais toujours un peu à contre coeur.

Il faut dire que la famille paternelle comportait tout un tas d’individus  plus ou moins étranges, et mes grands-parents évoquaient assez fréquemment untel ou untel qui avait pris un coup de folie, s’était pendu à un sapin (il n’y a que l’embarras du choix sur le plateau), suicidé à coup de hache (je ne sais pas, j’invente, mais c’est du genre) et même une histoire de meurtre sordide d’une infirmière dans une forêt de…sapins.

[Petite correction, une cousine Vailloud me fait remarquer que ce n’était pas tant dans notre famille que dans celles des « pièces rapportées » qu’il y avait des histoires glauques. Pardon à tous les Vailloud que j’aurais pu offenser.]

Peut-être aussi un peu trop de consanguinité…

Mon grand-père nous faisait assez souvent visiter les forêts (de sapins, vous avez deviné) qu’il possédait et la journée se terminait invariablement par la cueillette de la fleur emblématique de Hauteville (en dehors du chrysanthème, je présume), le narcisse. De quoi rendre neurasthénique n’importe quel bambin puis jeune adolescent.

Hauteville-Lompnès et sa région, c’était donc pour moi des sanatoriums, des forêts de sapins, des histoires sordides, des cueillettes interminables de narcisses et une épouvantable odeur de fromage. Et aussi, il faut bien le dire une très épaisse enveloppe pleine de billets, mes étrennes annuelles. Je soupçonne fortement que l’on ne m’y montait que pour cela.

Au début de cet été, j’ai décidé de faire connaître à mes garçons ce joyeux pan de l’histoire familiale et ce riant coin de France. Ça n’a pas loupé, à peine passé le panneau Hauteville-Lompnès, ils ont commencé à pousser des meuglements et ont exigé de quitter au plus tôt cet endroit abandonné de Dieu et des bacilles de Koch (on verra plus tard).

J’ai réussi à les trainer vers le coin le plus joyeux du plateau, le cimetière où sont enterrés mes grands-parents. Je leur ai bien entendu parlé de ce qu’est un cancer à petites cellules, du rituel et du chien à trois pattes.

Nous sommes passés devant 2-3 sanatoriums désaffectés. Mon cadet a alors levé la tête de sa tablette, et s’est mis à montrer ce qui pourrait passer pour une lueur d’intérêt: on va pouvoir faire de l’Urbex! (mon fils ne sait pas ce qu’est un livre, mais connait par coeur Youtube)

Non, quand tu seras majeur, et que je ne saurais être tenu pour responsable.

Note pour la municipalité, il y a peut-être un truc à creuser ici, pourquoi ne pas transformer Hauteville en capitale mondiale de l’Urbex?

Remarquez le stupéfiant jeu de mots: Aintrépid’…

C’est là que je vais revenir sur l’histoire du bacille de Koch. La tuberculose a fait la fortune d’Hauteville. À la grande époque, il devait en avoir une vingtaine de sanatoriums florissants sur le plateau. Ça a aussi fait la fortune de mon grand-père qui livrait à ces établissements sa production caséeuse (jeu de mots pour initiés ou curieux). De fait, tout le monde était tuberculeux à Hauteville (mon père a décidé de faire chirurgie après s’être fait drainer un abcès pulmonaire à l’adolescence), et ne s’en portait pas plus mal. Puis, le drame survint sans prévenir, et balaya tout le plateau, pas la rupture brutale d’un barrage hydro-électrique, pire, la découverte de la streptomycine puis de l’isoniazide. Ces traitements ont tué Hauteville aussi lentement mais surement que la tuberculose tuait les patients qui y étaient envoyés en cure. Certains de ces immenses vaisseaux hospitaliers ont alors été reconvertis en centre de convalescence et de réadaptation notamment orthopédique. Puis, récemment, une autre calamité a de nouveau frappé la région de plein fouet, PRADO ortho. De nouveau, les progrès de la médecine ont tué Hauteville en permettant que les patients rentrent directement à domicile après leur chirurgie de hanche, sans passer par la case réadaptation.

Autant vous dire qu’à Hauteville, c’est une marque d’infamie pour une famille d’avoir un médecin parmi les siens.

Et que fait votre dernier, déjà?

Il est… vé-vétérinaire!

Regard suspicieux.

Les sanatoriums abandonnés rendent le ciel gris joyeux.

Que reste-il de cet opulent passé?

À part de magnifiques terrains d’Urbex, rien ou presque. À la rigueur, Hauteville peut être une destination de choix pour un écrivain mélancolique souhaitant se ressourcer avant l’écriture des 1939 pages de ses mémoires cafardeuses.

Si vous aimez les forêts de sapins noirs, les ambiances bacillaires, les grandes surfaces blafardes, vous pourrez acquérir l’un de ces sanatoriums pour 1€ symbolique (difficile à croire, mais je n’invente pas)

Nous avons ensuite quitté le plateau en faisant un petit détour devant les monuments aux morts des villages traversés pour leur montrer, si le doute persistait encore, que les Vailloud viennent bien de ce coin:

Lost in Translation

Lost in translation est un film de Sofia Coppola sorti en 2003. C’est mon film culte à moi.

À vrai dire, je ne suis pas du tout cinéphile, je vais exceptionnellement voir des films au ciné (le plus souvent avec et pour les enfants) et je ne regarde presque pas la TV. J’ignore probablement des centaines de films qui me correspondraient aussi peut-être parfaitement. La première fois que j’ai vu ce film, peut-être attiré par la présence de Bill Murray, c’était un lendemain de garde, et j’étais totalement déphasé, donc en parfaite osmose avec ce film. Depuis, nous avons toujours vécus côte à côte. Nous partageons des hauts et des bas. Nous partageons aussi une certaine incompréhension du monde. Comme dirait mon aîné, il ne se passe strictement rien dans ce film. De fait, il n’y a aucune action, un peu comme dans la vie, mais il ne se passe pas rien. Tout est minimaliste. La profonde rupture entre Bob (Bill Murray) et son épouse n’est jamais évoquée que par petites touches, quelques phrases sur un fax ou quelques minutes de conversations très banales. Idem pour Charlotte (Scarlett Johansson) et son époux qui n’ont strictement rien en commun hormis quelques selfies jaunis. Comme dans la vie, le film alterne la mélancolie et les situations absurdes, cocasses. Bob, l’acteur déchu et Charlotte, en plein questionnement vont se retrouver et se comprendre dans une bulle créé par le jet-lag et leur profonde incompréhension du monde nippon (Lost in Translation). Pourtant, rien n’est plus japonais que leur relation minimaliste caractérisée par une grande retenue, un regard, un mi-sourire, une caresse sur un pied. Hokusai arrivait à représenter une crevette avec quelques traits, Sofia Coppola représente en quelques plans la vie que nous traversons sans comprendre, et au cours de laquelle, parfois, nous nous croisons.

Doromamire no Tora de Hayao Miyazaki (2)

L’an dernier, j’avais écrit cette note après le long périple estival des Vailloud à la découverte des musées de chars en Europe Occidentale. Cet été, nous serons bien plus sédentaires. L’an prochain, par contre, nous pensons visiter le grand musée des blindés situé en Russie à une soixantaine de kilomètres de Moscou. mais peut-être aussi que l’an prochain mes enfants seront passés à autre chose et que leur rêve sera de visiter la collection d’hémiptères du Muséum d’Histoire Naturelle, qui sait?

L’an dernier, donc, j’avais découvert que Miyasaki avait illustré un récit de guerre écrit par un tankiste allemand, Otto Carius, « Les tigres dans la boue ». Comme je l’ai déjà dit, ce récit n’a pas le souffle d’un « À l’ouest rien de nouveau », ou d’un « Orages d’acier », mais il décrit avec vivacité les misères quotidiennes d’un commandant de tank sur le front de l’est durant la seconde guerre mondiale. Otto Carius raconte notamment un engagement qui a eu lieu lors de la Bataille pour la tête de pont de Narva (Estonie) entre février et juillet 1944. C’est précisément cet engagement que Miyasaki a décidé d’illustrer dans une manga publiée en 1999, « Doromamire no Tora ».

Après pas mal de recherches, j’avais réussi à mettre la main sur une traduction pirate de ce manga que j’ai rassemblée et stockée ici. Finalement, je me suis dit que ça pourrait être sympa d’acheter la manga, ce qui fut fait promptement grâce à Amazon. Amazon est un monstre qui tue nos libraires, mais je trouve quand même incroyable de se faire livrer à domicile une obscure manga de 1999, envoyé par un libraire quelque part au Japon.

J’ai été étonné par la qualité de l’ouvrage. Le récit de la bataille de Narva, et une autre histoire un peu moins intéressante sont accompagnés par une abondante documentation concernant l’histoire d’Otto Carius, que Miyasaki a rencontré, ainsi que les lieux de l’engagement en Estonie, que le dessinateur a visités. Si vous voulez vous balader sur leurs pas (sans être mangé par les moustiques comme le fut Miyasaki), c’est ici. J’y ai retrouvé la ligne de front (la voie de chemin de fer), la Rollbahn (la route Tallinn-Narva), le Kinderheim (Sinimäe)…

Je l’ai déjà dit mais Carius était pharmacien (il est décédé en 2015) et il a appelé sa pharmacie « Tiger Apoteke », du nom de son blindé de prédilection.

Le peu d’oeuvres de Miyasaki que je connaisse sont plutôt oniriques. J’ai donc été très surpris de l’énorme travail de documentation accumulé par le dessinateur sur les chars, les récits, les lieux, et les hommes. Comme souvent, derrière le rêve, il y a un travail de fourmis.

Le Tipp-Ex

Un Bic, un Tipp-Ex, une règle (en fait ma règle ECG), ma trousse était prête.

Comptant sur mon téléphone portable, je n’avais pas emporté de montre. Je n’en porte plus depuis des années. À force de chercher la montre parfaite, je l’ai rendue idéale. Cet oubli aurait pu être pénible et suscita une petite panique lorsqu’un collègue de DIU me fit très justement remarquer, juste avant de rentrer dans la salle que nous serions probablement obligés de garder nos portables dans les sacoches.

Heureusement, en rentrant dans la salle je remarquais une grande horloge numérique à chiffres rouges.

Bref, je repassais un examen.

De toute évidence, pour les appariteurs et surveillants de cet amphi de Bichat, c’était aussi la première fois depuis des temps immémoriaux qu’ils faisaient passer un examen. Il manquait les listes des étudiants des deux autres facs et l’administrative n’avait préparé logiquement que un tiers des places. L’appariteur, de la hauteur de sa considérable importance m’a toisé et ne voulait pas me faire rentrer dans la salle car mon nom n’était pas sur la liste. Je lui ai tendu ma convocation, mais il a jugé que ce n’était pas une preuve suffisante en m’épelant bien le mot convocation, au cas où je n’ai pas compris l’énormité de ma prétention. Ce n’est qu’en constatant que je n’étais pas le seul qu’il a daigné me faire rentrer. J’ai écrit mon nom et signé en face sur une feuille blanche sans montrer une quelconque preuve de mon identité. Du travail de pros. Ils devraient passer un DIU d’examens.

La préparation de ce DIU m’a fait revenir en 2004, date de mon dernier examen écrit.

C’est quand même drôle, les examens…

C’est comme un sport, il faut s’entraîner pour réussir, et quand on s’arrête, ça fait mal avant de pouvoir « retrouver ses sensations », comme disent les sportifs quand ils veulent dire quelque chose sans avoir à réfléchir.

J’ai passé des heures devant mes diaporamas et ce qui me semblait non mémorisable l’est devenu. J’ai retrouvé le plaisir de me souvenir dans l’ordre de listes de mots qui ouvrent d’autres listes de mots, comme autant de tiroirs: intérêt psychologique, effet anti-thrombotique, antiarythmique, anti-ischémique, prise en charge des facteurs de risque (je suis quand même assez fier de m’en souvenir, dans ce TGV, sans effort, 7 jours exactement après l’examen). Je me souviens même de la diapo illustrée d’une photo avec quatre patients pédalant devant un poster montrant un paysage montagneux. Dans le cours sur l’artériopathie des membres inférieurs, j’ai appris jusqu’à une arborescence à trois niveaux. Disséquer les cours en suivant les titres et les sous-titres, écrire les listes sur une feuille de papier en faisant appel à ma mémoire vive, faire des pauses quand tout devient confus et que l’esprit vagabonde, autant de sensations qui sont devenues, durant la préparation de l’examen, ma madeleine. Avoir un objectif, rester concentré, bien dormir, mais aussi douter quand tout s’embrouille et qu’il semble impossible de trouver le bon tiroir devant la future feuille blanche, tout m’a rappelé mes examens passés.

C’était un DIU, pas l’internat. Je n’y ai passé aucune nuit, que des après-midis ou des matins. Je n’y pensais pas tout le temps non plus, et surtout j’espère bien ne pas en rêver au moins une fois chaque mois comme je le fais de mon internat depuis 1997. Mais en parlant avec les autre étudiants, comme moi sortis depuis longtemps de la course d’obstacle des examens, je me suis rendu compte que nous avions tous eu les mêmes sensations.

De l’examen lui même, j’ai retrouvé l’impression d’une série d’apnées durant lesquelles l’impression du temps qui passe disparait. Et pourtant il passe, rendant nécessaire le retour périodique à la surface pour savoir le temps qui reste. Une grande inspiration, on plonge dans une question, retour à la surface pour regarder l’heure, on replonge pour la question suivante…
Je me suis réservé les 20 dernières minutes pour me relire, sûrement le moment le plus horripilant d’un examen. On a tout donné (ou rien) et on ne pense qu’à laisser derrière soi l’épreuve (qui porte ainsi très bien son nom), mais il faut rester pour se relire.

Finalement, ce ne sont pas les heures passées en solitaire devant un écran, les doutes, les angoisses qui m’ont laissé le pire souvenir. C’est d’écrire trois longues heures. Je n’écris quasi plus au stylo depuis bientôt 13 ans. Mes plus longs textes manuscrits sont désormais les trois lignes écrites dans les fiches d’appréciation des internes tous les six mois ou de temps en temps quelques mots laconiques sur la carte fantaisie ornée d’un illusoire « on pensera toujours bien fort à toi » d’un membre du personnel de la clinique qui part. Et comme j’ai toujours mal écrit, forcer sur le Bic pour écrire lisiblement pendant trois d’heures a été un petit supplice chinois.

A la fin de l’examen, mon vieux cal du majeur droit était rouge et douloureux.

Je me suis positionné pour un autre diplôme l’an prochain, un DU de coeur artificiel/assistance cardiaque. Mais j’ai bien veillé à ce qu’il n’y ai pas d’examen écrit à passer, seulement un mémoire.