Dictionnaire des idées connectées reçues #hcsmeufr #FrenchTech #DisruptiveTechnology

Je vais poser là quelques définitions connectées, inspirées par mes lectures de ces dernières semaines.

col-rouleVous avez 20-30 ans, vous voulez appâter du capital-risqueur (ou plus modestement manger gratos à un colloque connecté), ce petit dictionnaire est fait pour vous.

  • Badgers. Usez et abusez de mots ou d’acronymes anglais. Comme je le dis toujours, le français, c’est pour les badgers.
  • Barbe. En ce moment, ne vous rasez surtout pas! Si vous utilisez un blaireau, c’est que vous en êtes un.
  • CEO&Founder. Même aux toilettes, n’oubliez jamais, jamais, que vous êtes CEO&Founder de votre start-up, future-unicorn-française.
  • Comité scientifique. Engagez des cautions scientifiques, ça fait toujours bien. Mais ne faites pas comme Theranos, évitez quand même qu’elles se suicident (ça fait tache).
  • Commentaires (extatiques). Venons-en à  cette  masse salariale: économisez du temps et de l’argent pour les commentaires des utilisateurs extatiques qui sont un passage obligé dans la promotion de votre machin: demandez à vos proches de témoigner sur votre site super cool (par exemple un mari ou un pote).
  • Connecté. Il faut que votre machin soit connecté, même si ça n’apporte rien. Le non-connecté, c’est pour les badgers (comme le français).
  • voutch(Merci Dominique)

  • Cool. Soyez cool. Pas de cravate, tutoiement délicieusement asservissant de rigueur, que des prénoms, employez des mots simples (en général, vous ne pourrez pas faire autrement…), cultivez la proximité avec le gogo client potentiel comme si c’était un vieux pote sympa.

  • e-grégarité. Adhérez à un think tank et collez le hashtag qu’il faut là où il faut. #hcsmeufr, c’est le mieux. Car même si vous vendez un verre d’eau tiède, ils vont tous vous considérer comme un des leurs, un pote, un frère, vous retweeter, vous inscrire sur une liste de FrenchTech-expert,  dire que votre verre d’eau tiède est  une innovation disruptive (si et seulement si il est connecté, quand même). N’oubliez jamais cet adage: c’est ceux qui vivent d’un concept, qui en parlent le mieux.

frenchtecheautiedetwitter

  • Gogos consentants. Tapez de l’argent de manière intelligente: Orange Healthcare, Axa, des labos pharmaceutiques qui-veulent-développer-leur-environement-numérique, des boites de matos connecté, les gogos de Ulule… Adressez-vous aux gens qui ont des sous en fonction du machin que vous proposez. Ils vous en donneront, et diront du bien de vous dans tous les colloques connectés qu’ils financent par leur présence (ou ils vous donneront/feront donner un prix pour l’innovation disruptive de l’année). Il faudrait être bien con pour ne pas promouvoir un truc, même inutile, dans lequel on a mis des billes.
  • Histoire (pitch). Écrivez une histoire (ou un pitch), si possible poignante (enfant, vous avez tenté de défibriller votre grand-mère, mais comme l’appareil n’était pas branché depuis des mois, ça a fait pchittt, ou vous vous êtes blessés en essayant de couper du beurre trop froid, ou encore que vous avez peur des aiguilles…) et un pitch cool mais subtilement effrayant quand même (100% des arrêts cardiaques surviennent sur le nycthémère, une blessure peut s’infecter avec des BHRe, si on ne dose pas tous les mois les PSA, vous allez mourir d’un cancer…). Dites que vous œuvrez pour le bien de l’humanité, ça produit toujours son effet. Au mieux, associez-vous à une grande Cause, une association de patients…
  • Hypocrisie. Dites plein de choses gentilles sur l’organisation des colloques connectés dans des interviews cool. On vous ré-invitera probablement l’année d’après pour voir où en est votre projet (ma pauvre dame, pas avancé d’une onde wi-fi, vous savez, les pouvoirs publics…).
  • Inertie. Critiquez l’inertie des pouvoirs publics et dites que Hollande est nul, c’est aussi consensuel que dire que l’eau ça mouille, et  vos auditeurs acquiesceront tous, l’air grave (et pénétré). Rajoutez que le retard de notre pays s’accroit dramatiquement par rapport à nos voisins européens. Idem que pour l’eau-ça-mouille, mais en plus vous chatouillez la fibre patriotique qui sommeille en nous tous. Inquiétez-vous de la future élection présidentielle, mais sans vous mouiller politiquement (dire que Hollande est nul est une constatation qui n’a plus rien de politique).
  • Innovation disruptive. Dites vous bien qu’une règle d’or du milieu connecté, notamment dans la santé, qui ne produit rien d’utile et se nourrit que par lui-même et pour lui-même est de clamer que toutes les initiatives (les vôtres bien sûr, mais aussi celles des autres) sont des innovations disruptives. Méditez le texte suivant, tout y est:

 

THE GAME

In Silicon Valley, every company has an origin story—a fable, often slightly embellished, that humanizes its mission for the purpose of winning over investors, the press, and, if it ever gets to that point, customers, too. These origin stories can provide a unique, and uniquely powerful, lubricant in the Valley. After all, while Silicon Valley is responsible for some truly astounding companies, its business dealings can also replicate one big confidence game in which entrepreneurs, venture capitalists, and the tech media pretend to vet one another while, in reality, functioning as cogs in a machine that is designed to not question anything—and buoy one another all along the way.

Petite illustration des deux points précédents: remplacez photo du bébé par colloque connecté ou objet connecté. Vous toucherez du doigt ce que je veux vous faire ressentir. 

(Il est donc bien cute ton colloque connecté/ton objet connecté! Celui qui ne dira pas cela sera immédiatement considéré comme un déviant par le milieu connecté)

  • Journaliste. Pour le plan média, ne contactez que
    • 1) des journalistes qui ne connaissent strictement rien au sujet (un spécialiste de la politique pour un concept de défibrillateur, par exemple).
    • 2) des journalistes qui s’y connaissent un peu mais qui ont peur de ne plus avoir accès à d’éventuels scoops si ils réfléchissent un tout petit peu plus qu’ils ne devraient.
    • 3) des journalistes accros aux ménages (et pas au ménage) et/ou (pas incompatible ) au ctrl C+ctrlV.
    • 4) des potes de beuverie.
  • bourdin6bourdin5(les)Premiers. Autre concept ultra fondamental: faites toujours croire que vous êtes les premiers. TOUJOURS. on est toujours les premiers quelque part/dans un domaine/à un temps donné. Ne soyez pas trop cons, arrangez vous pour mettre ça en avant! (genre: OM: à jamais les premiers!)  Un pitch qui ne commence pas par Nous développons le premier machin […] ne vaut même pas le salaire du stagiaire bénévole qui l’a tapé avec deux doigts en utilisant des mots anglais pour faire cool (avec des lettres accentuées). Trouvez toujours le bon adjectif à accoler au nom du machin pour dire sans trop mentir que c’est le premier. Exemple:

1)Nous développons le premier fil à couper le beurre (un journaliste un peu futé pourrait voir que c’est un tout petit peu exagéré).

2)Nous développons le premier fil à couper le beurre connecté (ça passera…comme dans du beurre).

  • Rêve. Vendez aux venture capitalists un rêve qui existe déjà depuis longtemps, par exemple le fil à couper le beurre (connecté). L’argent économisé dans la R&D passera dans la masse salariale de votre start-up, ou au grand maximum dans le design du machin si vous êtes perfectionniste.
  • Révolution. Dites bien à tous vos interlocuteurs, que ça y est, que nous sommes le matin du grand soir de la e-santé. Promis, juré craché, c’est pour ce soir, je sens que ça vient.

(Merci @cardionumerique)

  • Se faire acheter par Google. Ayez toujours à l’esprit ce qui reste l’objectif final de tout créateur de start-up: #sefaireacheterparGoogle (pas Nokia, c’est tout pourri). Vendre 3 défibrillateurs connectés (même pas encore au stade de prototype) à des gogos ne rapporte rien. Par contre, vendre ce concept à un géant de la technologie avide d’être le premier dans un domaine potentiellement bankable (même de loin) et c’est le jackpot! Champions du Monde!
  • Statistiques. Citez des statistiques. Collez des pourcentages à chaque phrase. Si vous avez un peu de fonds devant vous, commandez un sondage inepte à IPSOS (78% des français sont pour le progrès dans la santé, seulement 3% connaissent le quantified self. Donc… même un débile profond (un non connecté) comprendra qu’il faut développer ce truc, le quantified self). Si vous n’avez pas de fonds, piquez les stats sur les sites des types de #hcsmeufr, ils font pareil. Là aussi, pas de scrupules, analysez les stats comme Doctolib et Withings. Les stats, ça fait top scientifique et personne ne viendra vous dire qu’elles sont au mieux fractalement stupides.
  • Superlatifs. Usez et abusez d’adjectifs positifs, voire de superlatifs, comme Steve et Tim. Même si vous ne présentez qu’un verre d’eau tiède, il se doit d’être qualifié de révolutionnaire, de connecté, d’innovation disruptive, minimaliste zen et rassurant, inspirant, qu’il va changer le paradigme, qu’il va faire bouger les lignes, qu’il va faire diminuer la production de CO2, qu’il ne contient ni gluten ni produits animaux, ni hydrogène, ni oxygène (la bombe à hydrogène, et les oxydants c’est pas cool), qu’il est recyclable, qu’il va faire changer le Monde (comme la mayonnaise de l’autre), qu’il ressemble à une Box…
  • Think tank. Permet de faire briller un CV quand on fait partie d’un. Sert à réfléchir sur les applications potentielles énormes de la e-santé, et la pénurie de force de travail que cette dernière va engendrer quand enfin on la développera sérieusement en France (5.1 millions d’emplois potentiels).
  • ZéroScrupule. Plus c’est gros, plus ça passe. Je ne reviens pas sur la genèse sombre de ce mécanisme politique fondamental, mais ne doutez pas, ne tremblez pas, lâchez-vous et racontez n’importe quoi en bannissant tout atermoiement. Hésiter c’est échouer.

Les innovations disruptives de la E-santé (ou #sefaireacheterparGoogle) depuis 2009, en quelques dates

paradigmesante20dokbodyEt si on augmentait le numerus clausus (08/09/2016)

Commentaires sur la note précédente (30/07/2016)

Prendre en charge sa santé (14/06/2016)

La Révolution de la E-santé, l’éternel matin du Grand Soir (29/05/2016)

Theranos, la meilleure des tragédies grecques? (21/05/2016)

iDoigts, le compteur de doigts connecté (21/03/2016)

Une invention incroyable: la gélule connectée pour prendre la température corporelle (21/03/2016)

Surtout ne pas utiliser une application pour surveiller sa pression artérielle (PerrUche en automne. 03/03/2016)

La fin du stéthoscope (31/01/2016)

L’überisation de la santé (03/01/2016)

Dédé(ontologie) (19/12/2015)

Troisièmeavis.fr (14/12/2015)

Santé connectée. De la E-santé à la Santé connectée (janvier 2015. CNOM)

Du grand n’importe quoi… (22/11/2012)

Les patients aussi, ont leurs coquilles vides… (11/11/2012)

Des coquilles vides (27/10/2012)

Sede Vacante (03/04/2010)

Bravo!! (30/01/2010, aucun rapport avec le sujet mais cette note m’a de nouveau fait rire. Surtout quand on connait l’avenir radieux qu’a eu HON par la suite…)

Entreprenariat santé 2.0 (26/12/2009)

#Innovation #eSante #BigData #OpenData #hcsmeufr #hcsmeu #mSante #DigitalHealth #Biotech #DonnéesBiométriques #santéconnectée #FrenchTech #sefaireacheterparGoogle #DisruptiveTechnology #QuantifiedSelf #progrès

Sondage HONcode

Je mets en ligne ce petit sondage pour une (peut-être) future note. Durée du sondage=24 heures

Q1

Q2

Q3

 

L’überisation de la santé

J’ai écouté avec intérêt l’intervention de Dominique sur l’überisation de la médecine ».

Dommage que la journaliste n’ait à mon avis pas compris tous les enjeux de cette (r)évolution, et puis, c’était un peu trop court…

J’ai beaucoup aimé ce qu’a dit Dominique. La révolution Über repose en effet bien plus sur l’autorégulation  du système par les évaluations réciproques classantes  du fournisseur de services et du consommateur, que la plateforme qui est pourtant ce qui impressionne le plus au premier abord.

Par contre, je ne suis pas certain que l’überisation de la médecine soit si éloignée que cela. Certes, le savoir à acquérir pour soigner ne met pas la pratique de la Médecine à la portée du premier venu, comme de conduire un passager dans Paris, et la sécu rend la  consultation relativement peu onéreuse en France, mais je sens que ces freins ne sont pas loin de lâcher.

Primo, il y a quand même  beaucoup de médecins pouvant en théorie exercer la MaDaM (Médecine à Distance avec Médecins) sur des patients présentés complaisamment comme avides de services médicaux. L’argument des connaissances  comme barrière protectrice de la Médecine « classique » me semble donc dépassé. Le futur combat de l’überisation de la médecine ne va pas opposer professionnels et particuliers, comme pour les taxis, mais les professionnels entre eux. En plus de mon travail salarié et mes consultations, j’aimerais bien faire de la démarche expertale (j’adore absolument cette expression magnifique du Pr Druais) à 100, 120 ou 150 euros le dossier le dimanche en écoutant du Bach devant mon Mac. J’ai tous les diplômes qu’il faut, là où il faut. Certes, je ne suis pas agrégé, mais je pense que d’ici peu, cela n’aura plus beaucoup d’importance.

Secundo, le prix du « service », nécessairement plus élevé qu’une consultation médicale, par la grâce de notre sécu+/- mutuelles ne me paraît pas non plus être un frein. La santé n’a pas de prix pour les patients en quête de réponses, surtout si on les manipule un peu avant de présenter l’addition. Tout le monde sait que rien ne délie mieux la bourse d’un patient que la peur, surtout si elle est habilement distillée.

J’étais assez dubitatif, comme Dominique, sur l’überisation rapide de la  Médecine, peut-être car, comme lui, j’ai une haute opinion de mon métier (pas de moi, je le précise bien).

Puis j’ai découvert deuxiemeavis.fr dont j’ai déjà pas mal parlé, et depuis ce midi activdoctor.fr.

D’un point de vue purement mercantile, le seul qui compte finalement dans cette histoire, activdoctor écrase deuxiemeavis par la diversité des services proposés, leur coût (bien que le coût d’un deuxième avis ne soit pas annoncé), son antériorité, son implantation mondiale, son nombre d’abonnés et de médecins experts, et sa solide expérience en médecine vétérinaire.

Mais ce que j’aime le plus, dans activdoctor, c’est que les choses sont claires et que son créateur n’habille pas le but commercial de son entreprise avec des buts nobles et généreux. C’est un entrepreneur, et une horloge franc-comtoise en or au poignet, il l’assume pleinement. J’aime assez, tant je déteste l’hypocrisie.

Certes, le site utilise aussi pour ses témoignages enchantés d’usagers des photos fantaisistes, mais bon, a priori, dans ce milieu, le témoignage d’un patient n’a pas lieu d’être forcément réel. Comme pour deuxiemeavis, le comité scientifique de activdoctor comporte des agrégés français apportant leur caution, maintenant que la correction informatique du e-ECN doit leur laisser pas mal de temps libre. Néanmoins, malgré la défection de 3 de ses membres, deuxiemeavis tient encore la corde en terme de « quantité de caution » (ma caution est plus grosse que la tienne…).

J’entrevois d’ailleurs aussi une autre révolution. Si on imagine que les patients notent la prestation des médecins de ces plateformes, on peut imaginer que l’agrégation, et peut-être même à terme les diplômes ne perdent leur aura puis leur valeur. Irez-vous plus volontiers télé-consulter un agrégé de cardio noté 3,34/5 ou un simple cardio noté 4,46/5? Et imaginons un généraliste féru de cardio à 4,80/5? Soyons fous, imaginons enfin un quidam, admirateur forcené de l’organe noble par excellence, noté 4,95/5 en moyenne par 3476 patients?

Ce genre de sites va se multiplier, sous l’effet de l’avidité sans borne des gens, en France et surtout à l’étranger avec une cible française, et/ou avec d’intelligentes circonvolutions sémantiques (démarche expertale au lieu d’avis médical…) afin d’échapper au jugement du Conseil de l’ordre. Celui-ci, bien que parfaitement conscient du danger, me paraît bien frêle pour résister longtemps à la déferlante (courage Jacques!)

Comme Dominique, je ne pense pas être corporatiste, je ne me sens pas en danger (à tort?), mais je suis assez inquiet pour l’avenir de la Médecine, et in fine des patients.