Petite revue sur le risque cardiovasculaire d’une source de sel méconnue, les médicaments.

La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel.

(Dieu et coll. Bible. Genèse 19:26.)

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

La consommation de sel est très largement corrélée à l’hypertension et de façon un peu moins constante à la survenue d’évènements cardio-vasculaires. La consommation moyenne de sel dans les pays occidentaux varie entre 8 et 12g de sel par jour. 80% de ce sel est en fait du « sel caché », c’est à dire le sel contenu dans les aliments, à l’opposé du sel de la salière que nous rajoutons consciemment. Le fait de ne pas saler un aliment dans l’assiette est un bon réflexe, mais qui ne contribue que pour 20% dans l’amélioration du problème.

Pourquoi l’industrie alimentaire utilise autant de sel? Il s’agit d’un conservateur, peu cher, qui occupe un certain volume, rend les aliments croustillants et surtout est un formidable exhausteur de goût (le sel de la vie).

Un point important pour lire certaines étiquettes qui sont libellées en g de sodium et non en g de sel (ça fait moins peur): 1 g de sodium correspond à 2,54g de sel.

L’OMS recommande un apport de 5g de sel par jour. Diminuer l’apport sodé de 12g à 5g permet de diminuer la tension artérielle de 1-2 mm Hg chez le normotendu et de 4-5 mmHg chez l’hypertendu (1, 2, 3). L’effet est plus important chez les sujets noirs (dont l’hypertension est classiquement volodépendante), les personnes âgées, diabétiques, les patients insuffisants rénaux.

Ces données ont conduit l’ESC à placer la réduction d’apports sodés en très bonne place dans ses dernières recommandations sur la prise en charge de l’HTA, avant les traitements médicamenteux:

Cette capture d’écran sert aussi à rappeler que dégainer son ordonnancier avant de parler sérieusement d’amélioration des règles hygiéno-diététiques à un patient en dehors du cadre de l’urgence est une aberration.

[Au cabinet, j’essaye d’aller plus loin en proposant au patient une aide afin de diminuer sa consommation de sel (à l’aide des fiches de diététiques de la clinique), et lui demande d’améliorer son hygiène de vie (exercice physique, diminution de la consommation d’alcool et de tabac…) durant 3 semaines avant de le revoir avec un suivi tensionnel par automesure. En cas d’échec avéré de cette stratégie, je dégaine mon ordonnance, avec bien évidemment poursuite du respect des règles hygiéno-diététiques.]

Revenons à nos moutons.

L’impact de la réduction de l’apport sodé sur la survenue d’évènements cardio-vasculaires est bien plus discuté (4, 5, 6). L’essai TOHP (8) montre une diminution de 25 à 30% de la morbi-mortalité cardiovasculaire dans une population de patients pré-hypertendus ayant bénéficié d’un accompagnement sur la réduction des apports sodés, 10-15 ans auparavant.

Ces études ont poussé les agences sanitaires, notamment la FDA à publier des recommandations sur la quantité de sel contenue dans l’alimentation.

De manière tout à fait inattendue, et presque ironique, le problème du sel touche aussi… les médicaments.

Enfin, certains médicaments.

Pourquoi rajouter du sel dans nos traitements?

Première réponse évidente de ceux qui croient en l’existence d’un cabinet noir qui favorise la diffusion des ondes radios via l’eau du robinet pour affaiblir la résistance immunitaire de l’espèce humaine aux borrelioses afin de faire le lit d’une prochaine invasion extra-terrestre: c’est pour que les cachets nous rendent encore plus malades pour consommer encore plus de cachets.

Seconde réponse: comme pour l’alimentation, le sel a des propriétés qui le rendent utile dans certaines formes galéniques et pour certaines molécules. Le sel peut déjà être utilisé comme principe actif pour traiter les hyponatrémies, mais aussi comme excipient pour augmenter la solubilité, la désintégration, la chélation, la lubrification, la liaison, l’émulsification, la stabilisation, la coloration de certains composés pharmaceutiques. On peut aussi l’utiliser pour ses propriétés anti-microbiennes.

Notamment, le sel, en association avec de l’acide citrique ou tartrique permet de produire dans l’eau une jolie réaction chimique, avec un fort dégagement de dioxyde de carbone, c’est l’effervescence.

Na+ + HCO3 + R-COOH = CO2 + H2O + RCOO + Na+

Fizzzzzzzzzzzzzz…

Les médicaments effervescents sont donc très riches en sel.

Mais il y en a d’autres, et pour l’instant, leur identification n’est pas très simple. Depuis quelques années, je donne ce lien qui permet de connaître 87 spécialités riches en sel.

L’EMA planche actuellement sur un projet permettant de mieux identifier les médicaments riches en sel. Vous pouvez consulter un brouillon de ce projet ici. J’aime bien la notion de classification des produits selon la quantité de sel apportée à la posologie maximale. Ainsi, un médicament apportant plus de 391 mg de sodium (soit 993 mg de sel) par jour, soit 20% des apports recommandés par l’OMS (5g de sel) bénéficierait d’une information spécifique.

Nous disposons de peu de données sur les conséquences de la prise de ces traitements riches en sel sur le risque cardio-vasculaire. Plusieurs études, assez hétérogènes, et dont la méthodologie n’est pas parfaite pointent néanmoins un sur-risque. Une étude cas-témoin (9) montre ainsi qu’une hypertension artérielle est associée à la prise d’un traitement riche en sel avec un odds ratio de 7,18.

Une autre étude observationnelle sur des sujets âgés hypertendus (10) a analysé les chiffres tensionnels sous traitement par paracétamol effervescent puis après 4 semaines de paracétamol non effervescent. Les auteurs ont observé une diminution de la tension artérielle systolique de 13,1 mmHg et de 2,5 pour la diastolique. L’apport de sel par le seul traitement par paracétamol effervescent était en moyenne de 74 mmol de sodium (soit 1,7 g de sodium ou 4,3 g de sel), soit 86% des apports totaux recommandés par l’OMS.

Cela peut paraître impressionnant, mais il suffit de prendre 6 Efferalgan 500 effervescents® (paracétamol) par jour pour absorber 6,30 g de sel, soit 126% des apports quotidiens recommandés par l’OMS.

En conclusion, je pense qu’il est sage d’éviter de prendre/prescrire des médicaments riches en sel, notamment les formes effervescentes chez les patients hypertendus ou à risque cardio-vasculaire élevé.

Remerciements au travail d’une équipe de recherche que je ne peux pas citer, mais qui m’a inspirée. Remerciements aussi pour l’aide du formidable @PotardDechaine.

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

(1). Dickinson HO, Mason JM, Nicolson DJ, Campbell F, Beyer FR, Cook JV, Williams B, Ford GA. Lifestyle interventions to reduce raised blood pressure: a systematic review of randomized controlled trials. J Hypertens 2006; 24 :215 – 233.

(2). Pimenta E, Gaddam KK, Oparil S, Aban I, Husain S, Dell’Italia LJ, Calhoun DA. Effects of dietary sodium reduction on blood pressure in subjects with resistant hypertension: results from a randomized trial. Hypertension 2009; 54 :475 – 481.

(3). Graudal NA, Hubeck-Graudal T, Jurgens G. Effects of low-sodium diet vs. high-sodium diet on blood pressure, renin, aldosterone, catecholamines, cholesterol and triglyceride (Cochrane Review). Am J Hypertens 2012; 25 :1 – 15.

(4). Taylor RS, Ashton KE, Moxham T, Hooper L, Ebrahim S. Reduced dietary salt for the prevention of cardiovascular disease: a meta-analysis of randomized controlled trials (Cochrane review). Am J Hypertens 2011; 24 :843 – 853.

(5). Bibbins-Domingo K, Chertow GM, Coxson PG, Moran A, Lightwood JM, Pletcher MJ, Goldman L. Projected effect of dietary salt reductions on future cardiovascular disease. N Engl J Med 2010; 362 :590 – 599

(6). Pletcher MJ, Goldman L. Projected effect of dietary salt reductions on future cardiovascular disease. N Engl J Med 2010; 362 :590 – 599.

(7). He FJ, MacGregor GA. Salt reduction lowers cardiovascular risk: meta-analysis of outcome trials. Lancet 2011; 378 :380 – 382.

(8). Cook NR, Cutler JA, Obarzanek E, Buring JE, Rexrode KM, Kumanyika SK, Appel LJ, Whelton PK. Long term effects of dietary sodium reduction on cardiovascular disease outcomes: observational follow-up of the trials of hypertension prevention (TOHP). BMJ 2007; 334 :885 – 888.

(9). George J, Majeed W, Mackenzie IS, MacDonald TM, Wei L. Association between cardiovascular events and sodium-containing effervescent, dispersible, and soluble drugs: nested case-control study. The BMJ. 2013;347:f6954. doi:10.1136/bmj.f6954.

(10). Ubeda A, Llopico J, Sanchez MT. Blood pressure reduction in hypertensive patients after withdrawal of effervescent medication. Pharmacoepidemiol Drug Saf. 2009 May;18(5):417–9.

 

Le traitement de l’information médicale (rediffusion)

Ce matin, je suis tombé sur deux tweets qui en disent long sur l’objectivité des informations sur les médicaments, délivrées par la presse médicale dont la survie dépend en grande partie de l’industrie…du médicament.

Je me suis dit que j’allais rafraichir, condenser et rediffuser une série d’articles que j’avais publiés en 2009 (le premier est ici). Comme quoi, les années passent, et malgré tous les scandales, les déclarations d’intention, et les chartes de bonne conduite, une partie de la presse médicale est toujours profondément viciée par ses liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique. A l’époque, j’avais analysé tous les articles du Quotidien du Médecin (publiés entre 2002 et 2008) concernant le rimonabant (Acomplia®), molécule de Sanofi finalement retirée du marché en 2008. Cette analyse permet de bien se rendre compte de la temporalité d’un mécanisme purement promotionnel, qui se drape d’un traitement journalistique rigoureux, et de qualité.

Le conditionnement des futurs prescripteurs par la presse médicale suit une chronologie immuable:

  1. Description minutieuse et tatillonne de l’effet du futur médicament dans des études sur un mécanisme cellulaire le plus souvent parfaitement obscur (mais passionnant d’un point de vue conceptuel) chez le rat musqué bolivien.
  2. Idem, mais chez l’homme dans les premières études cliniques.
  3. Communiqué de presse victorieux en cas de positivité d’une « grande étude pivot ». Si l’étude est négative, on met en avant la positivité d’un critère intermédiaire secondaire, favorablement influencé par pur hasard (c’est une spécialité Servier).
  4. Au cas où les choses tournent mal (médicament retiré car il tue des patients), on en parle pas et on recommence le cycle pour une autre future molécule prometteuse et innovante.

C’est un peu long, prenez du pop-corn.

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Voici la phrase d’entame de l’article de Carnets de Santé que j’ai cité dans cette note:

« Une étude publiée par les Cahiers de sociologie et de démographie médicale montre une nouvelle fois que la presse médicale est un élément essentiel de la formation continue des médecins (FMC) : elle est citée par 84 % d’entre eux comme moyen de FMC, devant la participation à un congrès médical (73 %), la lecture de manuels (72 %), l’internet (66 %) et les séances de FMC organisées par les associations professionnelles (51 %).« 

Au décours de la lecture du texte de Carnets de Santé, j’ai parcouru l’article de UFC-Que choisir qui critiquait sans trop détailler le traitement de la courte carrière du rimonabant par le vénérable Quotidien du Médecin.

Comme j’ai suivi presque depuis le début le développement du rimonabant (Acomplia®), et que l’information médicale est un sujet qui m’intéresse en général, j’ai décidé d’aller regarder cette histoire d’un peu plus près pour me faire ma propre idée.

Je vais au préalable faire un rappel chronologique de l’histoire du rimonabant, chronologie importante à connaître pour analyser la série d’articles du Quotidien:

  • 9 mars 2004: présentation des résultats de RIO-LIPIDS et de STRATUS. Cette dernière étude semble démontrer l’intérêt du rimonabant dans le sevrage tabagique.

  • Septembre 2004 : Étude RIO-Europe: le rimonabant provoque une perte de poids, une diminution de l’obésité abdominale, et une amélioration des profils lipidiques et glucidiques.

  • 13 juin 2005: présentation de RIO-DIABETES, intérêt du rimonabant chez les diabétiques de type 2.

  • 21 Juin 2006: obtention d’une AMM européenne, ainsi libellée :

Le rimonabant a obtenu une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) dans le traitement des patients obèses (indice de masse corporelle [IMC] ≥ 30 kg/m2) ou en surpoids (IMC > 27 kg/m2) avec facteurs de risque associés, tels que diabète de type 2 ou dyslipidémie, en association au régime et à l’exercice physique. Il n’a pas été étudié et ne doit pas être prescrit dans d’autres indications (lutte contre la prise de poids liée au sevrage tabagique, amincissement à des fins esthétiques…).

  • 5 Décembre 2006: présentation de l’étude SERENADE qui montre que le rimonabant améliore le contrôle glycémique chez les diabétiques de type 2.

  • 22 mars 2007: les conditions de remboursement à 35% par la Sécurité Sociale sont fixées, et sont plus sévères que celles du libellé de l’AMM: prescription sur une ordonnance spécifique aux médicaments d’exception, et selon les critères suivants:

Le remboursement du rimonabant est réservé aux patients obèses (IMC [2] 30 kg/m²) et diabétiques de type 2, insuffisamment contrôlés par une monothérapie par metformine ou par sulfamide, et dont l’HbA1c est comprise entre 6,5 % et 10 %. Le traitement par le rimonabant doit être associé au régime et à l’activité physique. Ce médicament a le statut de médicament d’exception. Taux de remboursement : 35 %.

  • 29 mars 2007: L’AFSSAPS [future ANSM] renforce la surveillance des effets secondaires du rimonabant et demande leur déclaration obligatoire auprès des centres de pharmacovigilances.

  • 13 juin 2007 : Un panel d’experts de la FDA recommandent le refus de sa commercialisation aux États-Unis.

  • 19 juillet 2007: L’EMEA [future EMA] recommande la contre-indication du rimonabant chez les patients ayant une dépression caractérisée, ou traitée par anti-dépresseurs.

  • 17 novembre 2007: Une méta-analyse danoise retrouve une augmentation du risque psychiatrique chez les patients traités par rimonabant.
  • 2 avril 2008, publication de l’étude STRADIVARIUS qui montre que le rimonabant ne diminue pas l’athéromatose coronaire.
  • 10 juin 2008, résultats de l’étude ARPEGGIO qui montre que le rimonabant améliore le contrôle glycémique des diabétiques de type 2.
  • 11 juillet 2008: Nouvelle mise en garde de l’AFSSAPS:

En juin 2008, une nouvelle analyse des données de pharmacovigilance les plus récentes montre que les troubles dépressifs peuvent aussi survenir chez des patients sans autre facteur de risque que l’obésité. Les troubles dépressifs, lorsqu’ils surviennent, sont observés dans plus de 50 % des cas au cours du premier mois et dans plus de 80% des cas au cours des 3 premiers mois de traitement.
En conséquence, il est maintenant recommandé que tous les patients sous Acomplia ® soient étroitement surveillés par leur médecin et tout particulièrement dans les trois premiers mois de traitement. Les professionnels de santé seront informés par une lettre aux prescripteurs de ces nouvelles mises en garde et recommandations de surveillance.

  • 23 Octobre 2008 : Suspension de son AMM en Europe devant la constatation d’une balance bénéfices/risques défavorable, notamment à cause d’effets psychiatriques graves.
  • 5 novembre 2008, Sanofi-Aventis décide d’arrêter l’ensemble des essais cliniques sur le rimonabant.

Le site web du Quotidien du Médecin possède un moteur de recherche interne qui m’a permis de rechercher toutes les occurrences des termes rimonabant (87 réponses) et acomplia (26 réponses). Après avoir fusionné les résultats, et supprimé les doublons, j’obtiens 80 articles comportant au moins une fois les termes rimonabant ou acomplia entre le 28/05/2002 et le 07/11/2008.

Après une première lecture, j’ai retenu les critères d’étude suivants:

  • informations utiles à la prescription (indications, posologie, contre-indications, précautions d’emploi, effets secondaires, surdosage)
  • informations sur la physiopathologie et les recherches fondamentales en cours
  • informations réglementaires émises par l’AFSSAPS ou l’EMEA (Obtention d’AMM, retrait d’AMM, surveillance…)
  • informations économiques
  • divers (informations inclassables dans les quatre autres catégories)

Pour chaque article, j’ai classé la ou les informations délivrées dans une ou plusieurs de ces 5 catégories.

Par ailleurs, j’ai noté la source d’information de l’article, lorsqu’elle était indiquée (congrès, symposium, communiqué de presse…), et la qualité du rédacteur (non nommé, médecin, non médecin…).

Quarante sept informations utiles à la prescription ont été diffusées tout au long des 80 articles que le Quotidien a consacré au rimonabant.

27 concernaient la tolérance, 14 les indications selon l’AMM, 5 les contre-indications, 1 la posologie, 0 le surdosage.

Photobucket

Toutefois, si on fait une analyse qualitative, on se rend compte qu’une grande partie des mentions faites sur la tolérance du rimonabant étaient plutôt rassurantes.

Avant le 13 juin 2007 et la réponse négative de la FDA, les données de pharmacovigilances glanées au cours des différentes études sont en effet plutôt rassurantes. Il est donc « normal » de ne pas trouver d’interrogations spécifiques à ce sujet. Par contre, à partir du 13 juin, le problème de la tolérance du rimonabant va être mis partout ailleurs au devant de la scène, notamment par l’EMEA et l’AFSSAPS, et y rester, jusqu’à sa conséquence logique, le retrait de l’AMM.

On citera par exemple le paragraphe suivant tiré de l’article « Diabète de type 2 et obésité. Une prise en charge commune » daté du 25/06/08, puis repris intégralement dans deux autres articles, le 27/06/08 et le 12/09/08:

« Le profil de tolérance du rimonabant a été conforme à celui observé dans les études antérieures. Dans le groupe rimonabant, il y a eu davantage de troubles digestifs (nausées = 11 % vs 1,6 % ; diarrhée = 7,3 % vs 6,4 %) et de troubles psychiques (anxiété : 14 % vs 4,3 %, humeur dépressive 10,1 % vs 4,3 %), mais il n’y a pas eu plus d’effets indésirables graves. ARPEGGIO fait partie du programme de phase IIIB évaluant l’intérêt du rimonabant dans la prise en charge du diabète de type 2 et des maladies cardio-vasculaires. »

Cette mention plutôt rassurante du profil de tolérance de l’étude ARPEGGIO est la seule de cette série de trois articles quasiment identiques, qui reprennent l’historique des différentes études faites sur le rimonabant.

Pourtant, la tolérance du produit était sur la sellette depuis le 13 juin 2007, date du refus de la FDA, motivé par les risques psychiatriques, et surtout la notification de contre-indication de l’EMEA du 19 juillet 2007.

Enfin, le 11 juillet 2008, c’est à dire entre la parution du premier article et des deux autres, l’ AFSSAPS avait publié une nouvelle mise en garde de pharmacovigilance sur les risques psychiatriques du rimonabant.

On peut objecter que ces articles étaient des compte-rendus de résultats d’études, même anciennes (2004 pour le programme RIO), mais il est tout de même curieux de ne trouver aucune mention de données importantes et récentes de pharmacovigilance.

L’article « Stratégie thérapeutique dans le diabète de type 2. Les critères de choix d’une bithérapie« , daté du 16/10/08, c’est à dire exactement 7 jours avant le retrait de l’AMM du rimonabant est aussi tout à fait étonnant, puisqu’il cite ce produit comme une alternative thérapeutique dans le diabète de type 2 [note de l’auteur, ce qui est soit dit en passant une indication hors AMM] sans faire la moindre mention aux effets secondaires, ni aux mesures de pharmacovigilance mises en place par les autorités sanitaires:

« – Le rimonabant, indiqué pour le traitement des patients obèses (IMC ≥ 30 kg/m2), ou en surpoids (IMC > 27 kg/m2), avec facteurs de risque associés, tels qu’un diabète de type 2 ou une dyslipidémie, en association au régime et à l’activité physique, a l’avantage de favoriser la perte de poids et notamment la diminution du tour de taille. En outre, 50 % de son effet sur la diminution de l’HbA1c (qui est d’environ 0,6 %) est indépendant de l’effet « perte de poids ».« 

Si l’on recherche les occurences des termes « suicide(s) » et « idées suicidaires » dans les 80 articles retenus, on retrouve leur mention aux dates suivantes:

  • 12/09/08: mention de risque suicidaire chez le sujet obèse, en général, avec pour le rimonabant le profil de risque déjà cité plus haut. Curieux que ce risque suicidaire « spontané » ressorte au moment même où le rimonabant a des soucis avec ce même risque suicidaire. Ce n’est pas le médicament qui pose problème, mais la pathologie.

  • 18/04/08: article qui parle le plus du risque de dépression et de suicide chez les patients sous rimonabant. L’auteur indique que le risque est de 1.8, mais qu’il porte plus sur des idées suicidaires que sur de véritables tentatives. Enfin, il précise les précautions à prendre chez le patient aux antécédents psychiatriques et recommande d’arrêter le traitement en cas de survenue d’anxiété/de dépression.

  • 20/11/07: mention de la méta-analyse danoise du Lancet qui a mis en évidence un sur-risque de dépression chez les patients traités par rimonabant. L’article se termine par un communiqué rassurant de Sanofi.

  • 05/07/07: report de la présentation du dossier d’AMM devant la FDA après le rejet par les experts le 13/06/07. Cet article explicite donc ce refus. Les trois derniers paragraphes de l’article mentionnent respectivement les investigations en cours de l’EMEA sur le sujet, la confiance de Sanofi dans sa molécule, un petit rappel physiologique et qu’il est autorisé dans 42 pays et commercialisé dans 20.

L’obtention de l’AMM en Europe le 21 juin 2006 a fait l’objet de 18 mentions, dont 14 reprenant le libellé de l’AMM.

J’ai retrouvé cinq mentions de contre-indications, dans les articles datés du 26/07/07 (à la suite du communiqué de l’EMEA du 19/07/07) , 27/08/07 (erratum du premier article), puis les 20/11/07, 07/01/08 et 23/04/08.

La posologie usuelle est mentionnée une seule fois le 03/04/07.

Les risques liés au surdosage, très théoriques, il est vrai, ne sont pas décrits.

On retrouve 16 explications de physiopathologie, principalement dans les années 2004 et 2005 et 3 références à des travaux de recherche fondamentale (1 sur la sensibilité à l’insuline le 26/09/07, 1 sur l’eczéma de contact le 08/06/07, 1 sur la fibrose hépatique le 23/05/06).

Des informations réglementaires concernant le rimonabant sont reprises 11 fois.

Le plan de surveillance renforcée des effets secondaires de l’AFSSAPS est notifié aux lecteurs du QdM dès le 21/02/07 (le communiqué de l’AFSSAPS dont je dispose étant daté du 29/03/07).

La publication d’une fiche du bon usage en avril 2007 par l’HAS n’a pas été indiquée.

La notification de contre-indication chez les patients souffrant de dépression caractérisée ou traités par un antidépresseur dépressif faite par l’EMEA et répercutée par l’AFFSAPS le 19/07/07 a donc été faite dès le 26/07/07, avec un erratum le 27/08/07.

L’alerte émise par l’AFSSAPS le 11/07/08 n’a pas été mentionnée.

En octobre 2009, le retrait de l’AMM du rimonabant daté du 23 octobre 2008 n’avait toujours pas été mentionné par le Quotidien du Médecin à ses lecteurs.

Au cours des 80 articles que le Quotidien a consacré au rimonabant, j’ai compté 10 mentions relevant du domaine des informations économiques.

La première apparition, qui est est aussi la première du rimonabant dans le Quotidien est datée du 28/05/2002. La direction de Sanofi plaçait dans sa molécule de grands espoirs de croissance.

La dernière date du 12/09/08 et annonce le remplacement du directeur général de Sanofi-Aventis, probablement à la suite de l’échec du rimonabant devant la FDA en juin 2007.

Enfin, j’ai répertorié 7 informations que j’ai classées dans la catégorie « divers »:

  • le 18/03/08: nouvelle présentation de l’Acomplia (30 comprimés par boite à la place de 28)
  • le 17/12/07: simple mention du nom rimonabant dans le cadre d’un traitement anti-diabétique [là aussi, hors AMM]
  • le 27/11/2007: idem que supra, sauf que là, la mention semble faire partie de l’AMM.
  • le 18/06/2007: la FDA émet un effet défavorable pour l’obtention de l’AMM aux États-Unis. L’article est remarquable de concision, car il omet totalement de préciser la raison de ce refus pourtant inattendu et lourd de conséquences.
  • le 15/06/07: le rimonabant a gagné le « prix MEDEC de l’innovation thérapeutique » de l’année 2007. Ironiquement, cette annonce a eu lieu 2 jours après l’échec devant la FDA pour les incertitudes sur les risques psychiatriques.
  • le 09/03/2007: simple mention du rimonabant dans un article sur le système endocannabinoïde et la douleur.
  • le 14/11/2006: mon article préféré, celui qui annonce l’obtention par le rimonabant d’une AMM au Mexique. Le Quotidien choie ses médecins abonnés francophones, prescrivant au Mexique, les seuls intéressés par cette information.

La première grande limitation de cette étude est qu’elle n’est pas scientifique. Si elle l’a été un jour, en projet, elle l’est devenue de moins en moins au fur et à mesure que je creusais le sujet.

L’autre grande limitation est le moteur de recherche du Quotidien dont je ne connais aucune caractéristique, notamment la base de données qu’il permet d’explorer. Si ça se trouve, le Quotidien a publié des dizaines d’articles exposant leurs doutes sur la sécurité d’utilisation du rimonabant à partir du 13/06/07 (date de l’avis négatif des experts de la FDA) ou diffusant les alertes de sécurité des autorités sanitaires, notamment l’alerte de l’AFSSAPS du 11/07/08 et la nouvelle de la suspension d’AMM de ce produit. Si l’un de vous trouve un de ces articles, qu’il n’hésite pas à m’en faire part, je corrigerais bien volontiers mes données.

Je vous propose un petit jeu qui devrait être tout aussi éclairant qu’une fin d’article laborieuse.

Je vais vous fournir cinq couples d’extraits de textes traitant du rimonabant.

Cinq d’entre eux sont tirés d’articles du Quotidien du Médecin, les cinq autres de documents émanant de Sanofi-Aventis, (lettres aux actionnaires, communiqués de presse, mises à jour réglementaires…).

Devinez quelle est la source de chaque extrait, ça devrait être facile:


  • 1.a ). « Deux études pivot montrent l’intérêt d’Acomplia TM (rimonabant) pour une nouvelle approche de prise en charge du risque cardiovasculaire chez les personnes en surpoids ou obèses et chez les fumeurs. Les résultats des essais Rio-Lipids et Stratus-US annoncés aujourd’hui à l’occasion du congrès de l’American College of Cardiology. »

  • 1.b ). « RIO-Lipids et Stratus-US, deux études pivots dont les résultats viennent d’être présentés pour la première fois au cours du Congrès annuel de l’American College of Cardiology, suggèrent que le rimonabant est un traitement prometteur permettant à la fois de lutter contre l’obésité et d’aider à l’arrêt du tabagisme. »


  • 2.a ). « Le rimonabant est le premier antagoniste des récepteurs CB1 approuvé dans cette indication. Ces récepteurs sont présents dans le cerveau et les organes périphériques qui participent au métabolisme du glucose et des lipides, y compris tissu adipeux, foie, voies digestives et muscles. En bloquant sélectivement les récepteurs CB1, Acomplia freine la suractivation du système endocannabinoïde au rôle important dans la régulation du poids, de l’équilibre énergétique et du métabolisme glucido-lipidique. »

  • 2.b ). « Le rimonabant est le premier inhibiteur sélectif des récepteurs CB1 permettant de réduire la suractivité du système endocannabinoïde (système EC), récemment caractérisé. Les récepteurs CB1, qui font partie du système EC, sont situés dans le cerveau mais aussi dans les organes périphériques et notamment dans le tissu adipeux, le foie, les muscles, le pancréas et les voies digestives. Des recherches ont montré que le système EC joue un rôle important dans l’équilibre énergétique et qu’il intervient directement dans le métabolisme du sucre et des graisses. »


  • 3.a ). « Une suractivité du système EC entraîne un gain de poids et favorise le stockage des graisses dans les cellules et dans le foie. »

  • 3.b ). « La suractivité du système endocannabinoïde (système EC) dans le tissu adipeux et les muscles favorise l’accumulation de graisse et diminue la capture du glucose, ce qui peut accroître le risque de développer une résistance à l’insuline et une mauvaise tolérance au glucose. »


  • 4.a ). « L’étude RIO-Lipids est la première des quatre études de phase III du programme RIO destiné à évaluer la tolérance et l’efficacité du rimonabant sur la perte de poids et les facteurs de risque métabolique chez 6 600 obèses. »

  • 4.b ). « L’essai RIO-Lipids fait partie des quatre études de phase III constituant le programme RIO, qui évalue l’effet du rimonabant sur les facteurs de risque cardio-métabolique chez plus de 6600 patients en surpoids ou obèses. »


  • 5.a ). « L’approbation d’Acomplia se fonde sur des données dont celles du programme RIO : administré à raison d’un comprimé à 20 mg/j, Acomplia permet une réduction significative du poids et du périmètre abdominal, des taux d’HbA1c et de triglycérides ainsi qu’une augmentation des taux de cholestérol HDL. »

  • 5.b ). « Les résultats du programme RIO montrent qu’administré à raison d’un comprimé de 20 mg par jour ACOMPLIA® permet une réduction significative du poids et du périmètre abdominal, des taux d’HbA1c et de triglycérides, ainsi qu’une augmentation des taux de cholestérol HDL, le « bon » cholestérol. »


 

Theranos, the End of the Game

Depuis mai, je contemple en mangeant du pop-corn la descente aux enfers de Theranos, la start-up valorisée jusqu’à 9 milliards de dollars, qui promettait de révolutionner l’analyse biologique, et plus modestement le monde.

Sous le coup d’accusations de négligences graves, voire de malversations, Elisabeth Holmes a décidé d’arrêter son activité de laboratoire d’analyses biologiques, pour se concentrer sur la fabrication d’appareils d’analyse. Si l’on considère le peu d’enthousiasme soulevé lors de la présentation de son MiniLab en août dernier, la partie risque d’être difficile pour celle qui se présentait comme le nouveau Steve Jobs.

John Carreyrou peut être légitimement fier de son travail, puisque c’est lui qui a commencé à mettre en doute la fiabilité de Theranos en octobre 2015 dans cet article princeps.

Cette histoire est passionnante, non seulement d’un point de vue rétrospectif, lorsque l’on regarde le jeu des acteurs de cette pièce, mais aussi d’un point de vue prospectif.

En effet, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, la multiplications des analyses et des mesures de l’être humain ne conduit pas forcément à une meilleure santé. Cette histoire permet donc de bien considérer à leur juste mesure tous les marchands de e-santé qui pullulent en ce moment.  Quand à la folie de la Silicon Valley, c’est encore une autre histoire…

Mais il y a aussi une petite histoire dans l’histoire qui m’a fait bien sourire. C’est donc John Carreyrou du WSJ qui a levé le lièvre en octobre dernier. Je suis très admiratif devant son travail et j’espère que sa série d’articles lui vaudra son troisième prix Pulitzer (!). Un journaliste de Vanity Fair, Nick Bilton a écrit un fabuleux article sur cette affaire en septembre 2016, ainsi qu’un auto-panégyrique assez risible quelques jours plus tard.

Le premier article de Nick Bilton est repris un peu partout, l’auteur passe à la TV, bref, le WSJ finit par s’en agacer un peu:

L’article de Nick Bilton ne révèle rien de bien nouveau, hormis un peu de gossip, sur l’affaire Theranos. Par contre, il faut le reconnaître, il est incroyablement bien écrit. Quelle plume…

Les articles de John Carreyrou sont très factuels, et ils contiennent autant de « plume » qu’un article scientifique du NEJM sur une nouvelle technique d’ablation de fibrillation auriculaire. Que la virtuosité d’écriture soit presque plus révérée que la révélation sans fioriture de faits est assez symptomatique de notre époque connectée où la narration et l’apparence (épurée) l’emportent largement sur les données.

img_3302179.95€, ce n’est pas le prix du médecin, mais d’un machin connecté qui est le chat de Schrödinger de la santé, qui peut améliorer sans suivre ou traiter un marqueur de risque cardio-vasculaire.

Lifefizzz, le 1er défibrillateur coquin connecté

Je me suis inspiré de cette note sur ce si merveilleux 1er défibrillateur connecté!

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Lifefizzz souhaite révolutionner la prévention cardiovasculaire et augmenter les chances de survie des victimes d’arrêt cardiaque. Cette campagne de crowdfunding nous donnera un réel coup de pouce dans le développement du premier défibrillateur coquin connecté spécifiquement conçu pour la chambre des particuliers, où près de 80% des arrêts cardiaques ont lieu au lit durant l’activité sexuelle. Connecté pourquoi? Pour simplifier au maximum la maintenance pour le particulier, et nous assurer que le défibrillateur est opérationnel à tout moment et surtout en cas d’urgence. Nous sommes alertés à la moindre anomalie : batterie faible ou électrodes à changer, problème détecté….

Lifefizzz crée le 1er défibrillateur coquin connecté spécifiquement conçu pour votre activité sexuelle. Pour vous protéger, vous et vos proches et surtout pour vivre les moments heureux en toute sérénité…

Le défibrillateur existe depuis plus de 30 ans et peut sauver des vies. Lifefizzz le place là où il doit être, c’est-à-dire dans le lit des particuliers, où près de 80% des arrêts cardiaques ont lieu au cours de l’acte sexuel. Pour agir avant l’arrivée des secours, et avoir le plus de chances de sauver la victime.

Lorsqu’on s’équipe d’un défibrillateur, la maintenance est essentielle. C’est comme un sex-toy qui est souvent laissé de côté et peut ne pas fonctionner lorsqu’on en a réellement besoin. Lifefizzz veut absolument éviter ça. La connectivité, c’est un gage de fiabilité !

Nous avons pensé et designé le défibrillateur pour qu’il soit le plus simple possible d’utilisation.

Un design sobre et rassurant pour être placé dans votre lit, à l’image d’un sex-toy.

Pour avoir une activité sexuelle en toute tranquillité, utilisez le 1er défibrillateur coquin connecté, le Lifefizzz.

Nous avons besoin de vous pour le développer!

Voici notre premier prototype porteur de tellement de promesses!

La semaine prochaine, nous passons chez Bourdin!

Dictionnaire des idées connectées reçues #hcsmeufr #FrenchTech #DisruptiveTechnology

Je vais poser là quelques définitions connectées, inspirées par mes lectures de ces dernières semaines.

col-rouleVous avez 20-30 ans, vous voulez appâter du capital-risqueur (ou plus modestement manger gratos à un colloque connecté), ce petit dictionnaire est fait pour vous.

  • Badgers. Usez et abusez de mots ou d’acronymes anglais. Comme je le dis toujours, le français, c’est pour les badgers.
  • Barbe. En ce moment, ne vous rasez surtout pas! Si vous utilisez un blaireau, c’est que vous en êtes un.
  • CEO&Founder. Même aux toilettes, n’oubliez jamais, jamais, que vous êtes CEO&Founder de votre start-up, future-unicorn-française.
  • Comité scientifique. Engagez des cautions scientifiques, ça fait toujours bien. Mais ne faites pas comme Theranos, évitez quand même qu’elles se suicident (ça fait tache).
  • Commentaires (extatiques). Venons-en à  cette  masse salariale: économisez du temps et de l’argent pour les commentaires des utilisateurs extatiques qui sont un passage obligé dans la promotion de votre machin: demandez à vos proches de témoigner sur votre site super cool (par exemple un mari ou un pote).
  • Connecté. Il faut que votre machin soit connecté, même si ça n’apporte rien. Le non-connecté, c’est pour les badgers (comme le français).
  • voutch(Merci Dominique)

  • Cool. Soyez cool. Pas de cravate, tutoiement délicieusement asservissant de rigueur, que des prénoms, employez des mots simples (en général, vous ne pourrez pas faire autrement…), cultivez la proximité avec le gogo client potentiel comme si c’était un vieux pote sympa.

  • e-grégarité. Adhérez à un think tank et collez le hashtag qu’il faut là où il faut. #hcsmeufr, c’est le mieux. Car même si vous vendez un verre d’eau tiède, ils vont tous vous considérer comme un des leurs, un pote, un frère, vous retweeter, vous inscrire sur une liste de FrenchTech-expert,  dire que votre verre d’eau tiède est  une innovation disruptive (si et seulement si il est connecté, quand même). N’oubliez jamais cet adage: c’est ceux qui vivent d’un concept, qui en parlent le mieux.

frenchtecheautiedetwitter

  • Gogos consentants. Tapez de l’argent de manière intelligente: Orange Healthcare, Axa, des labos pharmaceutiques qui-veulent-développer-leur-environement-numérique, des boites de matos connecté, les gogos de Ulule… Adressez-vous aux gens qui ont des sous en fonction du machin que vous proposez. Ils vous en donneront, et diront du bien de vous dans tous les colloques connectés qu’ils financent par leur présence (ou ils vous donneront/feront donner un prix pour l’innovation disruptive de l’année). Il faudrait être bien con pour ne pas promouvoir un truc, même inutile, dans lequel on a mis des billes.
  • Histoire (pitch). Écrivez une histoire (ou un pitch), si possible poignante (enfant, vous avez tenté de défibriller votre grand-mère, mais comme l’appareil n’était pas branché depuis des mois, ça a fait pchittt, ou vous vous êtes blessés en essayant de couper du beurre trop froid, ou encore que vous avez peur des aiguilles…) et un pitch cool mais subtilement effrayant quand même (100% des arrêts cardiaques surviennent sur le nycthémère, une blessure peut s’infecter avec des BHRe, si on ne dose pas tous les mois les PSA, vous allez mourir d’un cancer…). Dites que vous œuvrez pour le bien de l’humanité, ça produit toujours son effet. Au mieux, associez-vous à une grande Cause, une association de patients…
  • Hypocrisie. Dites plein de choses gentilles sur l’organisation des colloques connectés dans des interviews cool. On vous ré-invitera probablement l’année d’après pour voir où en est votre projet (ma pauvre dame, pas avancé d’une onde wi-fi, vous savez, les pouvoirs publics…).
  • Inertie. Critiquez l’inertie des pouvoirs publics et dites que Hollande est nul, c’est aussi consensuel que dire que l’eau ça mouille, et  vos auditeurs acquiesceront tous, l’air grave (et pénétré). Rajoutez que le retard de notre pays s’accroit dramatiquement par rapport à nos voisins européens. Idem que pour l’eau-ça-mouille, mais en plus vous chatouillez la fibre patriotique qui sommeille en nous tous. Inquiétez-vous de la future élection présidentielle, mais sans vous mouiller politiquement (dire que Hollande est nul est une constatation qui n’a plus rien de politique).
  • Innovation disruptive. Dites vous bien qu’une règle d’or du milieu connecté, notamment dans la santé, qui ne produit rien d’utile et se nourrit que par lui-même et pour lui-même est de clamer que toutes les initiatives (les vôtres bien sûr, mais aussi celles des autres) sont des innovations disruptives. Méditez le texte suivant, tout y est:

 

THE GAME

In Silicon Valley, every company has an origin story—a fable, often slightly embellished, that humanizes its mission for the purpose of winning over investors, the press, and, if it ever gets to that point, customers, too. These origin stories can provide a unique, and uniquely powerful, lubricant in the Valley. After all, while Silicon Valley is responsible for some truly astounding companies, its business dealings can also replicate one big confidence game in which entrepreneurs, venture capitalists, and the tech media pretend to vet one another while, in reality, functioning as cogs in a machine that is designed to not question anything—and buoy one another all along the way.

Petite illustration des deux points précédents: remplacez photo du bébé par colloque connecté ou objet connecté. Vous toucherez du doigt ce que je veux vous faire ressentir. 

(Il est donc bien cute ton colloque connecté/ton objet connecté! Celui qui ne dira pas cela sera immédiatement considéré comme un déviant par le milieu connecté)

  • Journaliste. Pour le plan média, ne contactez que
    • 1) des journalistes qui ne connaissent strictement rien au sujet (un spécialiste de la politique pour un concept de défibrillateur, par exemple).
    • 2) des journalistes qui s’y connaissent un peu mais qui ont peur de ne plus avoir accès à d’éventuels scoops si ils réfléchissent un tout petit peu plus qu’ils ne devraient.
    • 3) des journalistes accros aux ménages (et pas au ménage) et/ou (pas incompatible ) au ctrl C+ctrlV.
    • 4) des potes de beuverie.
  • bourdin6bourdin5(les)Premiers. Autre concept ultra fondamental: faites toujours croire que vous êtes les premiers. TOUJOURS. on est toujours les premiers quelque part/dans un domaine/à un temps donné. Ne soyez pas trop cons, arrangez vous pour mettre ça en avant! (genre: OM: à jamais les premiers!)  Un pitch qui ne commence pas par Nous développons le premier machin […] ne vaut même pas le salaire du stagiaire bénévole qui l’a tapé avec deux doigts en utilisant des mots anglais pour faire cool (avec des lettres accentuées). Trouvez toujours le bon adjectif à accoler au nom du machin pour dire sans trop mentir que c’est le premier. Exemple:

1)Nous développons le premier fil à couper le beurre (un journaliste un peu futé pourrait voir que c’est un tout petit peu exagéré).

2)Nous développons le premier fil à couper le beurre connecté (ça passera…comme dans du beurre).

  • Rêve. Vendez aux venture capitalists un rêve qui existe déjà depuis longtemps, par exemple le fil à couper le beurre (connecté). L’argent économisé dans la R&D passera dans la masse salariale de votre start-up, ou au grand maximum dans le design du machin si vous êtes perfectionniste.
  • Révolution. Dites bien à tous vos interlocuteurs, que ça y est, que nous sommes le matin du grand soir de la e-santé. Promis, juré craché, c’est pour ce soir, je sens que ça vient.

(Merci @cardionumerique)

  • Se faire acheter par Google. Ayez toujours à l’esprit ce qui reste l’objectif final de tout créateur de start-up: #sefaireacheterparGoogle (pas Nokia, c’est tout pourri). Vendre 3 défibrillateurs connectés (même pas encore au stade de prototype) à des gogos ne rapporte rien. Par contre, vendre ce concept à un géant de la technologie avide d’être le premier dans un domaine potentiellement bankable (même de loin) et c’est le jackpot! Champions du Monde!
  • Statistiques. Citez des statistiques. Collez des pourcentages à chaque phrase. Si vous avez un peu de fonds devant vous, commandez un sondage inepte à IPSOS (78% des français sont pour le progrès dans la santé, seulement 3% connaissent le quantified self. Donc… même un débile profond (un non connecté) comprendra qu’il faut développer ce truc, le quantified self). Si vous n’avez pas de fonds, piquez les stats sur les sites des types de #hcsmeufr, ils font pareil. Là aussi, pas de scrupules, analysez les stats comme Doctolib et Withings. Les stats, ça fait top scientifique et personne ne viendra vous dire qu’elles sont au mieux fractalement stupides.
  • Superlatifs. Usez et abusez d’adjectifs positifs, voire de superlatifs, comme Steve et Tim. Même si vous ne présentez qu’un verre d’eau tiède, il se doit d’être qualifié de révolutionnaire, de connecté, d’innovation disruptive, minimaliste zen et rassurant, inspirant, qu’il va changer le paradigme, qu’il va faire bouger les lignes, qu’il va faire diminuer la production de CO2, qu’il ne contient ni gluten ni produits animaux, ni hydrogène, ni oxygène (la bombe à hydrogène, et les oxydants c’est pas cool), qu’il est recyclable, qu’il va faire changer le Monde (comme la mayonnaise de l’autre), qu’il ressemble à une Box…
  • Think tank. Permet de faire briller un CV quand on fait partie d’un. Sert à réfléchir sur les applications potentielles énormes de la e-santé, et la pénurie de force de travail que cette dernière va engendrer quand enfin on la développera sérieusement en France (5.1 millions d’emplois potentiels).
  • ZéroScrupule. Plus c’est gros, plus ça passe. Je ne reviens pas sur la genèse sombre de ce mécanisme politique fondamental, mais ne doutez pas, ne tremblez pas, lâchez-vous et racontez n’importe quoi en bannissant tout atermoiement. Hésiter c’est échouer.

Objet connecté, objet innovant?

Il y a quelques temps, j’avais dit d’une gélule connectée prenant la température corporelle qui avait fort impressionné un journaliste de BFM TV:

Nous sommes encore devant l’effet cannabique typique, mais ici particulièrement impressionnant, que les mots « santé connectée », « données biométriques » et « biotech » provoquent chez les non-médecins.

J’ai découvert un peu par hasard, enfin pas tellement, aujourd’hui c’est ma journée #FrenchTech, un financement participatif qui a rencontré un beau succès et semble se situer au milieu d’une plantation de plants de cannabis en feu…

Comme l’objet connecté en question est un défibrillateur, vous comprendrez aisément mon intérêt.

Prenez tranquillement le temps de lire l’article qui en parle et la page Ulule du projet, et revenez me voir après:

Bien installés? On va revoir tout cela en détail.

Le financement participatif a donc, comme je l’ai dit été un succès, puisqu’il a atteint 141% (21170€, quand même).

Le projet, les promoteurs, le pitch, la devise (protecting happiness), le design épuré de l’appareil, le mode de financement, tout est très très très cool.

pitchpitch1pitch3Tout le monde trouve d’ailleurs ce projet merveilleux, innovant, essentiel, tellement #jeunepousse #FrenchTech, #disruptif, et cerise sur le gâteau TV5 Monde soutient ce projet…

fnim(Impressionnant, ce ne sont que des géants de la défibrillation et de la rythmologie mondiale qui en parlent de façon aussi élogieuse)

(Un jeune CEO (et Founder?) à la barbe élégamment négligée en face de Bourdin: trop trop top cool. Le défibrillateur sait si il faut choquer, trop génial, dingue une INVENTION ASSEZ EXTRAORDINAIRE, idée brillante! Ceux qui savent, les défibrillateurs automatiques, ça existe depuis combien? 10, 15 ans environ?)

Je vous ai prévenu, difficile de faire plus cool (si on ne connait strictement rien au sujet).

D’un point de vue scientifique, rien à redire puisque 3 confrères cardiologues cools font partie du comité scientifique. Par ailleurs, les promoteurs comptent bien ne pas s’asseoir sur le cadre réglementaire:

cadreJe me suis demandé l’intérêt de la connexion de l’appareil, heureusement, le pitch de Ulule l’explique parfaitement:

pitch2Enfin, cerise sur le gâteau, l’abonnement à ce service révolutionnaire, j’y reviendrai plus tard, permet d’accéder à une plateforme communautaire cool permettant de lutter contre les facteurs de risque cardio-vasculaires:

pitch5Donc, ce défibrillateur ne sera pas vendu, mais loué. Les promoteurs ont commencé à en parler dans les commentaires:

coutOn peut même envisager cette révolution cool dans les endroits publics, comme une petite copropriété:

coproDescendu de l’intense coolitude que m’a inspirée ce projet, et je ne suis pas le seul, je me suis posé quelques questions.

Peut-on dire que ce défibrillateur est révolutionnaire, car le premier connecté spécifiquement conçu pour le domicile?

Et bien oui. En fait non. En y réfléchissant un peu, oui. Finalement… non.

En fait, tout est dans l’adjectif connecté. Tout repose dessus, et les promoteurs y tiennent comme à leur vie, à cet adjectif, car c’est lui qui fait toute la coolitude du projet. Ce défibrillateur est coolissime, donc un potentiel aimant à capital-risqueurs, car il est le « premier » quelque part. Pas le premier défibrillateur grand public, mais le premier à être connecté! Pour être cool, donc bankable, il faut toujours être premier, même si c’est en quelque chose de totalement non pertinent.

Ils l’ont quand même oublié dans le titre du projet de financement:

defdom(L’assertion est ici clairement trompeuse car il existe des défibrillateurs « grand-public », donc pour le domicile, depuis des années. C’est par conséquence très probablement une coquille…)

Car des défibrillateurs « grand public », il en existe des myriades, il suffit de chercher dans Google Shopping.

ylea(Je n’ai aucun lien avec ce site, que je n’ai jamais utilisé, c’est uniquement pour vous montrer qu’il n’y a nul besoin d’être professionnel de santé pour l’acheter, il suffit d’avoir un numéro…de carte de crédit)

Depuis le décret du 4 mai 2007 (9 ans, déjà…), toute personne est autorisée à s’en servir. Donc ils sont en vente libre, pas besoin d’être médecin. D’ailleurs, ils sont fait pour cela, car, comme ce défibrillateur cool révolutionnaire, ils parlent pour donner les instructions, et cela, ils le font, là aussi, depuis des années.

gdmere(Les défibrillateurs du marché sont faits pour être utilisés par tout le monde, grands-mères et petits-fils compris)

Mais des connectés, je n’en ai pas trouvés.

Mais qu’apporte donc la fameuse connexion? Et bien, un truc qui existe depuis des décennies sur tous les défibrillateurs entièrement automatiques, semi automatiques ou manuels, ça s’appelle l’autotest. Il suffit d’appuyer sur un bouton.

En fait, même pas, car pour le Zoll pris en exemple, l’autotest se fait automatiquement selon une périodicité que l’on peut programmer:

zoll(Je sais que c’est présenté de manière moins cool que sur Ulule et que ne pas avoir de connexion, c’est moins cool aussi, mais je pense que c’est tout aussi efficace, non?)

En résumé, je ne vois pas ce qu’apporte le fait que cet appareil soit connecté par rapport aux autotests qui existent depuis des années et qui maintenant sont automatisés.

Vous allez aussi me dire que le Zoll est plus moche, moins jobsien, moins #CEO, moins #FrenchTech, et vous n’aurez pas tort, il ne ressemble en effet pas à une Box. Après, je pense qu’on peut s’en moquer étant donné que son utilité principale est de sauver des vies, pas d’être beau.

Et la communauté de patients (ou de gens bien-portants mais inquiets) dont l’accès est permis par l’acquisition de cet appareil révolutionnaire? Je vais la faire courte, mais je pense que vous savez comme moi que des communautés de ce type, il y en a des dizaines sur la toile. Mais on peut accorder le bénéfice du doute à la jeune pousse, car comme leur communauté n’existe pas encore, on ne peut qu’imaginer qu’elle sera aussi cool que la présentation du produit.

hero(Trop cool de ne pas mettre de s à héros. Le français, c’est pour les blaireaux pas cools. Mais en anglais, il n’y a pas d’accent non plus…)

Et le prix? Les concepteurs parlent d’environ 30€ par mois, avec un coût initial non précisé. Pour 30€ par mois, on peut acheter le Zoll dont j’ai pris l’exemple en 52 mois, soit 4 ans et 1/3. Le Zoll est garanti 7 ans, pour vous donner une idée de la durée de vie de ces bêtes… Tout dépendra donc du coût initial.

(Cette vidéo date de 2008… Regardez la et ré-écoutez la séquence avec Jean-Jacques, pour en apprécier chaque mot! Sinon le formateur n’est pas top, tant mieux, car si il y arrive, alors tout le monde peut le faire)

Ah oui, au fait, j’oubliais, one more thing

Pour 1546.80€, le Zoll est équipé d’un système permettant de calibrer le massage cardiaque, c’est même probablement à la portée des grands-mères et des petits-fils.

Le premier défibrillateur cool connecté révolutionnaire le fait?

Il paraît que masser, ça peut aussi être utile en cas d’arrêt cardio-circulatoire (plus qu’une connexion wi-fi, en tout cas)

rcpPour un défibrillateur moins cher, il faut compter entre 1000 et 1500€ (3000€, c’est un défibrillateur plaqué or, Jean-Jacques). Est-ce qu’à terme, le coût du défibrillateur connecté sera de cet ordre? J’attends de voir ça avec stupeur et tremblements.

Je le dis, même si c’est une évidence, mais le Zoll, comme je l’imagine tous les défibrillateurs du commerce, ont depuis bien longtemps satisfait à toutes les normes européennes possibles et imaginables (il faudrait demander à Boris Johnson qui en est le grand spécialiste). Donc aucun besoin de financement pour les demander, ces fameuses normes.

Avec les 21170€ récupérés grâce au financement participatif, les promoteurs de ce projet pourraient acheter 13 Zoll bien plus performants que leur machin toujours en développement, une vingtaine en négociant, puis les revendre avec une étiquette cool et un petit bénéfice, ce serait probablement bien plus efficace en terme de santé publique, non?

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

emergency-defibrillator(Source)

Petites précisions (utiles).

J’ai beaucoup parlé de Zoll dans cette note, mais je n’ai aucun rapport, financier ou autre avec eux.

Si vous voulez en savoir plus sur les défibrillateurs (je n’ai pas détaillé), je vous conseille de parcourir un site sympa, notamment:

L’ANSM a publié en juin 2014 ce point d’information important sur les « défibrillateurs grand public ».

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

One more thing (c’est le second)

Je vous annonce en avant-première la création de ma start-up afin de commercialiser un concept révolutionnaire qui va faire pleurer sa mère, à Bourdin (je parle banlieue, mais ici, à Marseille, c’est cool). Vous n’êtes pas sans savoir que notre cœur bat durant toute notre vie, notamment la nuit, et que si les impulsions électriques qu’il génère s’arrêtent, nous risquons de MOURIR! (donc surtout la NUIT)

J’ai donc décidé de travailler sur un concept d’appareil connecté permettant l’enregistrement permanent du rythme cardiaque. Le recueil des  impulsions se ferait grâce à des électrodes, puis envoyées vers un Cloud puis vers un joli petit boitier épuré que vous pourrez mettre sur votre table de nuit. Si votre cœur s’arrête, retentira une alarme pour vous prévenir (Marimba par défaut)

(Je suis certain que vous avez cherché votre téléphone, sans pouvoir vous en empêcher quand la sonnerie a retenti)

La photo officielle du CEO&Founder:

col-roule(Je fixe entre mes doigts la vacuité actuelle de la #FrenchTech)

Jean-Jacques, j’attends ton coup de fil.

Mouhahahahahahahahaha