Visite au MAC de Lyon

Le MAC de Lyon propose L’Antidote, une expo Adel Abdessemed jusqu’au 08/07/18. J’étais allé voir celle du Centre Pompidou en 2012 et j’avais été notamment marqué par Décor et aussi par la violence contenue (dans tous les sens du terme) dans ses oeuvres.

L’exposition de Lyon est réussie (on en parle ici et ici, par exemple). De celle de Pompidou, je n’ai retenu que Décor, j’aurai d’autres traces pour celle-là. J’ai beaucoup aimé ses dessins, moins ses vidéos. J’aime bien le petit frisson de cruauté ou  de douleur que procurent certaines oeuvres (souvent, cela engendre une polémique).

J’adore absolument ce dessin. (j’aimerais tellement qu’il soit accroché dans mon bureau…)

Les cartels sont très originaux… Remarquez aussi le terme courtesy qui est utilisé en français, ce qui est un juste retour des choses puisqu’il est issu du vieux français cortoisie.

Un exemple de vidéo, très très Abdessemed (j’ai mal pour le propriétaire du pied).

Nuance, 2014

Mention spéciale pour Shams, une oeuvre monumentale en argile qui décrit un univers où des soldats surveillent des travailleurs d’origine africaine dans un chantier boueux. Le spectateur, en immersion dans l’oeuvre,  marche un peu dans l’argile, d’ailleurs.

Un film explique comment l’oeuvre a été réalisée.

Je pensais partir du MAC, en ne gardant que Abdessemed, mais la visite de la collection permanente et de l’exposition de Julie Rocheleau m’ont aussi impressionné.

D’abord Julie Rocheleau qui illustre sous des dehors colorés et acidulés la réalité cruelle du cancer du sein.

Les collections permanentes sont aussi excellentes.

Un beau Erró

Je fais partie d’une oeuvre de Laura Lamiel

Je n’avais jamais vu de graffitis de SAMO (alias notamment de Basquiat), maintenant oui grace à cette oeuvre de HenryFlint.

C’est de Alan Charlton, ça me fait penser à un Soulages low-cost, mais vous reverrez cette oeuvre un peu plus tard dans cette note…

J’ai beaucoup aimé Kolkoz de Samuel Boutruche et Benjamin Moreau. Il s’agit d’abord de props disséminés dans l’ensemble du musée. J’ai demandé à un gardien  le pourquoi du comment. Il m’a dirigé vers une pièce où se trouvent 3 fauteuils confortables et 3 consoles en face d’une glace sans teint. Le joueur se déplace virtuellement dans le musée, récupère des props, et doit tuer les deux autres joueurs. Ce « jeu » est très inspiré de Half-Life, notamment car on trouve dans les musées (le virtuel et le réel ) l’emblématique pied de biche.

Vous reconnaissez le Alan Charlton?

J’ai essayé de défoncer le crâne du petit garçon qui jouait avec moi, sans succès puisqu’il m’a tué avec son revolver.

Cette interpénétration du réel et du virtuel est assez dérangeante, mais fait réfléchir.

Petite anecdote. Il y a quelques mois, les fils et moi revenions en voiture d’une boutique de maquettes située dans une grande zone commerciale bien connue de la région marseillaise. Nous avons été tous les trois frappés par une scène observée par les vitres de la voiture, totalement banale, mais qui nous a instantanément parlé. Un cuisinier en uniforme fumait dans l’arrière cour de son restaurant. Il se dandinait sur ses jambes.  À quelques pas de lui, de grands conteneurs poubelles à 4 roues. Nous nous sommes dit qu’il faudrait neutraliser ce cuisinier, lui piquer ses vêtements et cacher le corps dans la poubelle, comme dans Hitman…Vous pouvez  donc imaginer ce que j’ai ressenti en parcourant Kolkoz

J’ai aussi beaucoup aimé Mesk-ellil de Hicham Berrada qui est une pièce sombre où pousse du jasmin de nuit (Mesk-ellil) qui exhale un parfum incroyable.

Plus classique, Concerto for four pianos de Arman.

Bref, un super musée qui montre qu’une oeuvre d’art contemporain n’est pas qu’un assemblage « random » d’objets (pour aller voir ça, je vous conseille le MAC de Marseille), mais qu’il y a de l’humain derrière.

L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire.

Pierre Soulages

Visite de la Fondation Carmignac

Un article du journal Le Monde m’a appris que l’homme d’affaires Édouard Carmignac avait ouvert au public une splendide collection d’art dans sa propriété de Porquerolles.

(Portrait d’ Édouard Carmignac par Basquiat)

Coupler plage, ballade sous les eucalyptus et art contemporain m’a semblé être une bonne idée.

J’ai donc réservé une visite guidée sur le site de la Fondation Carmignac . Je ne sais pas quelle sera l’affluence du site cet été, mais la Fondation limite le nombre de visiteurs à 50 par demi-heure afin d’optimiser la découverte des œuvres, donc à mon avis, il n’est pas inutile de réserver.

L’accueil est très atypique, puisqu’il se fait littéralement au bord du chemin. Nous sommes accueillis avec une boisson rafraîchissante (eau citronnée avec une pointe de menthe) et le personnel est très agréable. La visite des jardins est rendue un peu chaotique car de larges espaces sont encore chantier et les œuvres ne sont pas particulièrement mises en valeur.

Nous nous sommes retrouvés un moment au milieu des engins de chantier au bout d’un chemin. Avec le temps, j’imagine que tout sera balisé, aplani et rendu net.

Le bâtiment de la Fondation est une magnifique propriété à la fois imposante et discrète. Les espaces d’exposition sont superbes, et le fameux bassin qui sert de puits de lumière est une réussite esthétique. Le prix à payer pour ce puits de lumière est la chaleur un peu pesante qui règne dans la pièce à l’aplomb.

Autant en finir tout de suite, tout était très bien, sauf la guide qui était vraiment pas top. On aurait dit qu’elle venait juste de lire les articles de Wikipédia sur Lichtenstein, Basquiat et Wharhol et qu’elle essayait de s’en rappeler. Juste avant de commencer la visite, elle nous a fait remarquer qu’il était très difficile de maintenir les groupes compacts. Je n’ai pas trop compris sa remarque, car en général, le visiteur d’une expo qui a fait la démarche de choisir une visite guidée est plutôt grégaire. Puis, en milieu de visite j’ai compris pourquoi, et nous avons fait comme d’autres, en poursuivant seuls.

La collection est magnifique, l’agencement des salles est homogène et met en valeur les œuvres. Je ne suis pas fan, mais il y a plusieurs espaces dédiés au photojournalisme (là, il paraît que la guide était incollable). La profusion de  grands artistes est étourdissante.

J’ai aussi découvert le travail hyperréaliste de Tony Matelli, qui dans la série Weed représente en bronze peint des herbes banales, avec une absolue perfection . Voir cette plante sortir d’un coin de mur dans cette ambiance sobre, minérale et aseptisée a quelque chose de magique.

La visite se fait pied nus. Et là gros moment de gène, car j’avais les pieds couverts de petits bouts rectangulaires d’algues séchées. J’ai donc laissé de petits tas d’algues devant un Basquiat, un Botticelli, un Warhol, un Lichtenstein, un autre Basquiat…

Je ne me suis rendu compte qu’après la visite que des lingettes étaient à disposition pour se nettoyer les pieds avant de descendre voir les œuvres.

(Maurizio Cattelan)

Le concept de rentrer en communion avec la terre et les œuvres est un peu bobo de gauche, mais marcher sur la pierre fraîche après avoir traversé le jardin et ses labours écrasés par le soleil est délicieux. 

(Keith Haring)

(Alexander Calder)

La collection complète rassemble environ 300 œuvres, et nous n’en avons vu que 80… Une rotation sera donc organisée afin de pouvoir l’admirer dans son ensemble. Par ailleurs certaines œuvres (un Lichtenstein un Botticelli et peut-être un Keith Harring) sont prêtées. Ceci  présage donc de retrouver un plaisir sans cesse renouvelé dans la visite de cette belle Fondation.

Je n’avais jamais vu de Basquiat en vrai, hormis une série de piss paintings, lors d’une expo au MAC de Lyon, mais j’étais resté pisse-froid…

Comme je suis imperméable à son travail malgré l’engouement qui l’entoure, je me suis dit que voir une oeuvre en vrai allait peut-être me bouleverser. Ceci a presque été la motivation principale de ma visite à la fondation, tant les oeuvres de Basquiat sont rares dans les collections publiques européennes. Je ne sais toujours pas si l’empereur est nu, en tout cas, je ne ressens toujours rien devant un Basquiat. 

Promenades culturelles

L’exposition sur Nicolas de Staël se tient jusqu’au 23 septembre dans le magnifique Hôtel de Caumont à Aix. J’avais déjà pu apprécier la beauté du cadre pour l’expo Turner en 2016 et Canaletto en 2015..

Je ne connais que peu d’oeuvres de Nicolas de Staël, je voulais donc aller un peu plus loin. Il y a longtemps, un confrère que je respecte énormément m’avait dit que ses toiles n’étaient composées que de quelques carrés de couleur, mais que les gens tombaient en pâmoison devant. Il avait quand même failli en acheter une. L’expo est magnifique, même si certaines oeuvres m’ont laissées perplexe. Comme il se doit, certains cartels sont écrits sous ectasy. J’ai souvent remarqué que plus une oeuvre était vide, plus le texte du cartel était riche, voire baroque et halluciné, et inversement (mention spéciale à La table rose).

Ces photos me font penser à cet article du NYT qui s’intéresse à « l’instagramisation » des visites culturelles. Je ne fais pas mieux que les autres, je parcours les salles l’iPhone à la main, l’application Appareil Photo ouverte. Après, j’écris des notes et je dis que j’y étais, alors que je n’y étais vraiment que comme porte-iPhone. Le fait de ne plus regarder directement des oeuvres mais des images d’oeuvres est quand même assez fascinant, puisqu’en fonction des performances du capteur ou de l’inclinaison de l’écran de l’ordinateur portable, l’oeuvre est totalement modifiée.

Cette photo du Soleil, volée sur Twitter est-elle plus proche de l’oeuvre de Staël que la mienne?

Seconde expo, en fait plus une installation, « Amor Fati » de JR au J1. Je croise assez souvent les oeuvres de JR, et j’ai notamment beaucoup aimé quand il a fait disparaître la pyramide du Louvre.

Cette viste m’a aussi permis de découvrir le J1 qui est laissé dans son jus de friche industrielle (je pense notamment au double tourniquet noir qui sert d’entrée et qui est fort peu engageant). L’installation est un immense bassin noir où le visiteur regarde naviguer un bateau en papier dont la coque est ornée de son regard. Pour 7€, j’ai pu faire naviguer mon bateau faire partie d’une oeuvre de JR (et regardé un court-métrage avec Bob de Niro, visible ici pour 0€). Je soupçonne un peu JR d’avoir rattaché artificiellement son oeuvre avec la tragédie des migrants pour complaire aux bobos en quête de compassion facile. Je me suis contemplé dans cette oeuvre, qui contrairement à ce qu’en a dit JR est très instagrammable (qu’instagrammable?) et je n’y ai rien vu.

Ceci dit, déambuler dans cette installation qui flatte les objectifs des téléphones n’est pas désagréable du tout et la vue tout au bout du J1 est magnifique.

Petite anecdote sur ma relation avec le J1. J’ai eu une brève phase Tinder. Ça mériterait presque une note à part entière. Bref, la seule personne avec qui j’ai pu aller au-delà de deux lignes de discussion était vive, marrante, cultivée et elle travaillait dans le domaine culturel. 100% de réponses positives, et j’avais l’impression que je lui plaisais bien par ailleurs. Physiquement, je ne sais pas trop, elle ne m’a envoyé que de petits morceaux de son anatomie (ça, c’est très sympa). Son dernier message après avoir vu ma photo que je m’étais finalement résolu à lui envoyer était un conseil d’aller visiter le J1.

Et bien c’est fait.

(Encore une métaphore sur le pouvoir des images).

Dernière visite, l’expo Picasso à la Vieille Charité. Le cadre est magnifique et j’ai été impressionné par la richesse de l’expo. À faire, vraiment.

Hormis la grande qualité des oeuvres, prêtées en majorité par le Musée Picasso, l’expo éclaire avec simplicité (rappelez-vous ce que je vous ai dit sur la relation inversement proportionnelle entre une oeuvre et son cartel) les influences qui ont baigné Picasso tout au long de son immense oeuvre.

 

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Ecris ton cartel.

Robert Ryman (1930 – )

Sans titre

printemps 1974

Laque glycérophtalique sur toile marouflée sur panneaux de bois

182 x 546 cm

Triptyque

Achat, 1985

Numéro d’inventaire : AM 1985-19

La polychromie suggérée qui émane de ce triptyque évoque le Jugement dernier de Rogier van der Weyden et la Mort de Sardanapale de Delacroix.  On retrouve dans les larges coups de pinceau de Ryman l’évocation métaphysique d’une spirale -ascendante chez Delacroix et descendante chez van der Weyden- aspirant irrésistiblement le spectateur vers sa propre granularité obscure. Comme il l’écrit à son ami Roy Lichtenstein: « J’ai voulu ré-interprêter les deux oeuvres dont je t’ai tant parlé, mais il ne me restait plus que du blanc et de la mescaline ».