Exposition Schiele et Basquiat

La place de Jean-Michel Basquiat dans l’Art, et les prix qu’atteignent ses toiles, le seul baromètre à observer, finalement, m’ont toujours interrogé. Je me suis toujours dit que je loupais quelque chose, que je devais voir autre chose que des gribouillis d’héroïnomane, que je ne comprenais pas le message qu’il voulait faire passer, bref que je passais à côté d’un génie.

Cela m’a même été difficile d’écrire « gribouillis d’héroïnomane » tant l’admiration universelle, entraine chez moi une certaine crainte d’être désigné par des doigts accusateurs. Chaque fois que j’entends commenter, et se pâmer devant un Basquiat, je me demande si le Roi est nu, ou non. Paradoxalement, c’est ce questionnement qui me fait courir voir toutes les oeuvres de Basquiat qui sont à ma portée, c’est pour les deux toiles de la Fondation Carmignac que j’y suis allé, et évidemment, je ne pouvais pas louper l’exposition actuelle à la Fondation Louis Vuitton.

J’ai beaucoup aimé l’oeuvre de Schiele que je connaissais à peine. Son sens des corps et le trouble intérieur que l’on devine en regardant ses oeuvres sont poignants. Sa fin tragique, fauché quelques jours après son épouse enceinte par la grippe espagnole en 1918, aussi. J’ai pris peu de photos, tout concentré que j’étais sur le match à venir contre Basquiat, mais Schiele m’a marqué.

L’expo Schiele est très intimiste, beaucoup de crayonnés délicats, parfois diaphanes, de petit format. Quand on passe chez Basquiat le choc est d’autant plus frappant: d’immenses toiles ou morceaux de planches aux couleurs criardes. Nous sommes accueillis par le fameux crâne (untitled 1982) qui a été vendu récemment pour 110 millions de dollars à un milliardaire japonais. Dans le même espace, deux autres crânes l’accompagnent.

Un détail touchant, que l’on trouve chez tous les exégètes, le petit Jean-Michel a appris l’anatomie dans « The Gray’s Anatomy » (la série, c’est avec un e) à la suite d’une hospitalisation après avoir été renversé par une voiture. Basquiat représente souvent ses sujets en esquissant leur cage thoracique. Les toiles ont souvent un contenu social fort. On imagine très bien le quotidien de Basquiat, fils d’immigrés dans un Brooklyn sordide, hanté par des policiers blancs qui ne sont pas là que pour le servir et le protéger.

J’aime bien cette toile: le flic blanc menaçant, presque spectral avec sa cage thoracique et son pelvis apparents, la barrière en fer au bord du trottoir d’une rue sombre. Le thermos est un peu incongru, mais cet objet quotidien des policiers n’est pas rassurant, il manque plus qu’un donut et tout y est. « La Hara » est le terme argotique portoricain (ou haïtien?) pour désigner la police. On voit aussi l’influence que le vaudou a eu sur Basquiat: un univers spirituel inquiétant, habité de morts pas tout à fait morts.

Devant certaines toiles (notamment celles tendues sur des palettes), je m’imaginais Jean-Michel hilare de les avoir vendues pour un bon paquet de dollars à des bobos new-yorkais. Dommage que tout cet argent se soit transformé en poudre blanche. Je me suis souvent demandé ce que Basquiat serait devenu sans sa rencontre avec Warhol.

Aurait-il eu un destin aussi brillant (artistiquement parlant, je veux dire)?Les toiles peintes en commun sont assez passables.

Mais il est indéniable que Jean-Michel a bien profité du carnet d’adresses de Andy. Ils ont bien dû se marrer en pissant ensemble sur des plaques en cuivre, et surtout en les vendant.

Ses toiles, et celles de Warhol se veulent souvent être une critique de la société de consommation, mais comme pour Banksy, le message a été mangé et digéré par le marché. Rien ne représente plus la richesse maintenant que d’avoir un Basquiat, un Warhol ou un Banksy dans son salon. Même plus, d’ailleurs, les toiles sont maintenant achetées par des groupes d’investisseurs afin d’en tirer un juteux bénéfice, et non plus pour leur beauté, leur message, les sentiments qu’ils font naitre chez l’observateur. Un 1/2000ième de Basquiat, ça vous tente? Retour sur investissement garanti!

“Dealers have to store it, then they sell it to collectors who have to store it, then they donate it to museums that have to store it,” said Todd Levin, an art adviser in New York.
[…]

Art collecting, which suggests a personal vision of art expressed in a stockpiling of works that reflect certain themes or interests, has morphed into art investing, which keeps pieces tucked away, in crates, until they have appreciated in value and then may be displayed and sold. “Sophisticated buyers get no pleasure from something in a crate in a facility,” said Thomas C. Danziger, an art lawyer in New York. Still, he added, “no one buys a seven-figure work of art just for pleasure.”

(NYT). 

La toile de dessous? Á droite un marchand d’esclaves, au milieu un bateau doré voguant sur l’eau et à gauche un crâne christique. Wouhaaaaaa, la puissance évocatrice de cette toile et le choc du message…

Parmi les dernières toiles de l’exposition, Riding with Death est la plus touchante, la plus sobre, la plus spectrale.

1988, Warhol est mort bêtement en février 1987 et Basquiat part à la rencontre de la mort sur un cheval mort, avec sa seringue et ses aiguilles.

En sortant, en remontant les allées cossues du XVIième, j’ai retrouvé un petit bateau en papier dans la poche intérieure de mon manteau: Amor fati.

La vie est une suite d’expositions visitées pour mieux la comprendre.

4 Replies to “Exposition Schiele et Basquiat”

  1. Bonjour,

    Il y a toujours un doute concernant la modernité.

    Je suis allé voir l’exposition Basquiat avec un a priori très fort (contre).

    Je n’ai pas été déçu : il y a quelque chose. Je ne sais pas quoi mais il y a une force et une signature reconnaissable. Sauf pour certaines miniatures sans intérêt. L’accrochage dans ces grandes salles monumentales est aussi un choc.

    Basquiat ne fera pas école : il est unique.

    Quant à Schiele, je me suis rendu compte, au delà de ce que je savais déjà (un a priori plutôt peu favorable au vu des toiles du musée du Belvédère à Vienne), qu’il était aussi un « grand » peintre et un coloriste. ses verts et ses bleus sont magnifiques.

    Tu noteras qu’un des autoportraits de Schiele ressemble à Basquiat.

    Mais c’est la seule raison peut-être d’avoir réuni les deux peintres.

    Bonne journée

  2. Merci ! Votre ressenti est d’autant plus intéressant que je vais voir ces expos lundi … avec une amie plasticienne qui je l’espère , devrait m’éclairer face au monde pas toujours accessible de Basquiat
    Là , on quitte un art « lissé , policé « , pour prendre en pleine face la vision de la société que nous livre cet artiste : de temps en temps c’est thérapeutique !
    Anne

  3. Une spéculation indécente et une fiscalité encore plus indécente.
    En France, exonéré d’ISF jusqu’en 2017, l’art est aujourd’hui purement et simplement exclu de l’assiette de l’impôt sur la fortune immobilière issu de la loi de finances pour 2018.
    Bien moins dangereux que le compte en Suisse.

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