Didier

J’ai un nouveau ancien copain, il s’appelle Didier.

Malheureusement, il a un cancer du larynx et il ne peut pas payer les dépassements d’honoraires des médecins d’une clinique de Lille car sa carte bleue est bloquée. Si je lui avance 1500€, promis, il me les remboursera dans 72h.

Ce coup, appelé « arnaque nigériane » est vieux comme le monde, puisque internet n’a fait que permettre le développement d’une escroquerie datant du XVIIIième, les fameuses « Lettres de Jérusalem« .

L’arnaque est donc ultra-classique, mais je me suis dit que plus on la diffuse, et moins des gens se feront avoir.

Le nom de « mon ami » ne m’est pas inconnu, en fait. C’est même un confrère avec qui j’ai échangé en 2014.

Sa boite mail est identique, à une lettre près. Par exemple didier.ddupont@orange.fr contre didier.dupont@orange.fr. Je lui ai demandé à plusieurs reprises l’adresse exacte de la clinique afin que je puisse lui envoyer des bonbons (je fus un peu cynique), sans succès. Par contre, il m’a fait parvenir assez rapidement le RIB de « l’établissement », qui entre deux messages a changé de nom, et surprise, le compte est domicilié dans une banque maltaise.

J’imagine un rabatteur qui bosse pour une grosse organisation et qui « travaille » à partir d’un cybercafé (son adresse IP est apparemment bien connue dans le monde de l’arnaque et le localise dans la banlieue parisienne).

Ils doivent avoir des objectifs de rendements, un contrôle qualité, et des certifications car après l’avoir un peu baladé, je n’ai plus de nouvelles de lui…

J’ai signalé le compte à Orange, et au service Signal-Spam.

J’ai aussi prévenu le confrère. 

Initiation à l’hypnose

Hier je racontais sur Twitter une consultation que j’ai faite avec un enfant autiste hyperactif. Et comme l’histoire a intéressé pas mal de monde, je vais la développer un peu ici.

Je vois donc un enfant de 11 ans pour un bilan cardiovasculaire. Ce n’est pas mon habitude, mais je connais son adorable famille depuis des années.

La consultation s’est étonnamment bien déroulée, à tel point que la famille m’a proposé en riant de les accompagner à chacune de ses (nombreuses) consultations futures.

En fait, je n’ai strictement rien fait d’extraordinaire. Je l’ai observé à son entrée dans la salle et je l’ai écouté. Il était à ce moment précis intéressé par trois choses: les couleurs, les chiffres et les glaces. Je lui ai montré tranquillement les couleurs qu’il voulait voir en écho-doppler, je lui ai fait tenir la sonde et décidé quand appuyer sur les boutons. Pour les chiffres, je lui ai fait calculer combien de pinces il restait à accrocher aux électrodes ECG en sachant qu’il y en a en tout 10, et que j’en avais déjà accroché 4. Pour les glaces, c’était un peu plus difficile. Je lui ai dit que 1 électrode=1 médaille sur la poitrine=1 glace.

En fin de consultation, j’ai fait une expérience. Je lui ai fait un cadeau qui me plaisait, un bateau en papier avec son ECG (j’ai pensé à JR). Il ne l’a même pas regardé.

Rien de fou, donc, et j’ai bien conscience que cette consultation aurait pu être un calvaire pour lui et sa famille, comme celle de la veille.

Je me suis servi de son univers pour créer une bulle sécurisante.

En fait, j’ai utilisé les rudiments d’une technique qui suscite pas mal de fantasmes, l’hypnose.

L’hypnose spectacle permet de prendre le contrôle partiel d’un individu. L’hypnose médicale, au contraire, redonne le pouvoir au patient, au sein d’une bulle de sécurité que le praticien construit avec lui.

L’hypnose médicale m’a interpellé, car elle permet réellement de remettre le patient au centre de son processus de soin, nous sommes donc aux antipodes du néant intersidéral que m’évoque cette expression quand je la lis dans les procédures HAS de certification.

J’ai vu passer il y a quelques mois un patient opéré d’une cure de faux-anévrisme fémoral sous hypnose, et je me suis demandé si cette technique pourrait m’être utile pour optimiser les soins des patients algiques et/ou anxieux en post-opératoire, ou au cours de soins douloureux.

J’en ai parlé il y a quelques temps sur Twitter et deux semaines plus tard je me retrouvait dans le cabinet d’une consoeur qui pratique l’hypnothérapie à côté et aussi en soutien de son activité classique de médecin généraliste. Quand je suis sorti de son cabinet, je me suis dit qu’elle était l’honneur de la Médecine humaine et humaniste.

On a parlé 2h30, et j’ai trouvé sa démarche passionnante. J’ai aimé son approche à la fois rigoureuse et imaginative. Pas besoin d’avoir un don, ou un pendule en améthyste, de faire avaler aux patients des granules sucrées magiques, pas besoin non plus de pentagramme sur le plancher. Elle écoute ses patients, et crée une bulle sécurisante avec eux. Bon, il faut bien avouer que la consoeur m’a vraiment impressionné par son imagination et sa capacité à susciter des images ayant un sens pour le patient (épave au fond de la mer=catastrophe passée, mais elle héberge maintenant une vie éclatante de couleurs). Je ne m’en sens pas incapable, mais je perçois le travail qu’il me reste à accomplir pour arriver à son niveau. Elle a su me montrer qu’il n’y avait littéralement rien de sorcier dans l’hypnose.

Tu te mets en hypnose tous les jours quand tu fais un trajet habituel en voiture. Une fois arrivé, as-tu conscience du trajet parcouru ou de sa durée? Non? Et bien, c’est parce que tu t’es mis sans t’en rendre compte en état de conscience modifiée 😯 .

Cet exemple m’a marqué, et je me suis rendu compte que tous les soignants utilisent l’hypnose, sans s’en rendre compte: « je vais faire une petite piqure » (suggestibilité), « racontez-moi ce que vous faites dans la vie » (hyperabsorption de l’attention), « ça va brûler un petit peu -alors qu’on fait un gros trou- (dissociation), voix douce, gestes calmes…

J’ai envie d’aller plus loin.

Je suis totalement incapable de faire rentrer quelqu’un en état hypnotique. Depuis notre conversation, j’ai lu un excellent bouquin sur l’hypnose qu’elle m’a conseillé, mais le quotidien trépidant et la rédaction de mon mémoire pour le DU d’assistance cardiaque m’ont beaucoup occupé, je ne suis donc arrêté en chemin.

Hier,  devant ce petit bout de chou, je me suis souvenu de ce que la consoeur m’a dit, et je pense que ça a modifié mon approche avec des conséquences heureuses. Avant notre rencontre, j’aurais fait ce que j’ai toujours fait avec les rares enfants que j’ai croisé en consultation: faire un bateau en papier, dessiner un visage au marqueur sur un gant gonflé… Mais hier, le bateau en papier ECG me l’a bien montré en fin de consultation, c’était à moi d’entrer dans son univers et pas à lui de rentrer dans le mien.

Promenades culturelles

L’exposition sur Nicolas de Staël se tient jusqu’au 23 septembre dans le magnifique Hôtel de Caumont à Aix. J’avais déjà pu apprécier la beauté du cadre pour l’expo Turner en 2016 et Canaletto en 2015..

Je ne connais que peu d’oeuvres de Nicolas de Staël, je voulais donc aller un peu plus loin. Il y a longtemps, un confrère que je respecte énormément m’avait dit que ses toiles n’étaient composées que de quelques carrés de couleur, mais que les gens tombaient en pâmoison devant. Il avait quand même failli en acheter une. L’expo est magnifique, même si certaines oeuvres m’ont laissées perplexe. Comme il se doit, certains cartels sont écrits sous ectasy. J’ai souvent remarqué que plus une oeuvre était vide, plus le texte du cartel était riche, voire baroque et halluciné, et inversement (mention spéciale à La table rose).

Ces photos me font penser à cet article du NYT qui s’intéresse à « l’instagramisation » des visites culturelles. Je ne fais pas mieux que les autres, je parcours les salles l’iPhone à la main, l’application Appareil Photo ouverte. Après, j’écris des notes et je dis que j’y étais, alors que je n’y étais vraiment que comme porte-iPhone. Le fait de ne plus regarder directement des oeuvres mais des images d’oeuvres est quand même assez fascinant, puisqu’en fonction des performances du capteur ou de l’inclinaison de l’écran de l’ordinateur portable, l’oeuvre est totalement modifiée.

Cette photo du Soleil, volée sur Twitter est-elle plus proche de l’oeuvre de Staël que la mienne?

Seconde expo, en fait plus une installation, « Amor Fati » de JR au J1. Je croise assez souvent les oeuvres de JR, et j’ai notamment beaucoup aimé quand il a fait disparaître la pyramide du Louvre.

Cette viste m’a aussi permis de découvrir le J1 qui est laissé dans son jus de friche industrielle (je pense notamment au double tourniquet noir qui sert d’entrée et qui est fort peu engageant). L’installation est un immense bassin noir où le visiteur regarde naviguer un bateau en papier dont la coque est ornée de son regard. Pour 7€, j’ai pu faire naviguer mon bateau faire partie d’une oeuvre de JR (et regardé un court-métrage avec Bob de Niro, visible ici pour 0€). Je soupçonne un peu JR d’avoir rattaché artificiellement son oeuvre avec la tragédie des migrants pour complaire aux bobos en quête de compassion facile. Je me suis contemplé dans cette oeuvre, qui contrairement à ce qu’en a dit JR est très instagrammable (qu’instagrammable?) et je n’y ai rien vu.

Amor Fati #JR #J1 #amorfati #marseille #instagrammable

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Ceci dit, déambuler dans cette installation qui flatte les objectifs des téléphones n’est pas désagréable du tout et la vue tout au bout du J1 est magnifique.

Petite anecdote sur ma relation avec le J1. J’ai eu une brève phase Tinder. Ça mériterait presque une note à part entière. Bref, la seule personne avec qui j’ai pu aller au-delà de deux lignes de discussion était vive, marrante, cultivée et elle travaillait dans le domaine culturel. 100% de réponses positives, et j’avais l’impression que je lui plaisais bien par ailleurs. Physiquement, je ne sais pas trop, elle ne m’a envoyé que de petits morceaux de son anatomie (ça, c’est très sympa). Son dernier message après avoir vu ma photo que je m’étais finalement résolu à lui envoyer était un conseil d’aller visiter le J1.

Et bien c’est fait.

(Encore une métaphore sur le pouvoir des images).

Dernière visite, l’expo Picasso à la Vieille Charité. Le cadre est magnifique et j’ai été impressionné par la richesse de l’expo. À faire, vraiment.

Hormis la grande qualité des oeuvres, prêtées en majorité par le Musée Picasso, l’expo éclaire avec simplicité (rappelez-vous ce que je vous ai dit sur la relation inversement proportionnelle entre une oeuvre et son cartel) les influences qui ont baigné Picasso tout au long de son immense oeuvre.

 

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Ecris ton cartel.

Robert Ryman (1930 – )

Sans titre

printemps 1974

Laque glycérophtalique sur toile marouflée sur panneaux de bois

182 x 546 cm

Triptyque

Achat, 1985

Numéro d’inventaire : AM 1985-19

La polychromie suggérée qui émane de ce triptyque évoque le Jugement dernier de Rogier van der Weyden et la Mort de Sardanapale de Delacroix.  On retrouve dans les larges coups de pinceau de Ryman l’évocation métaphysique d’une spirale -ascendante chez Delacroix et descendante chez van der Weyden- aspirant irrésistiblement le spectateur vers sa propre granularité obscure. Comme il l’écrit à son ami Roy Lichtenstein: « J’ai voulu ré-interprêter les deux oeuvres dont je t’ai tant parlé, mais il ne me restait plus que du blanc et de la mescaline ».

Néandertal

Son corps est couvert de poils

sa chevelure est celle d’une femme

les touffes de ses cheveux

poussent comme des épis de blé.

Il est vêtu comme le dieu Soumouqan.

Il ne connaît ni les hommes ni les pays

sa seule compagnie est l’animal

avec les gazelles il broute l’herbe

avec les hardes il s’abreuve aux points d’eau.

Auprès des sources, en compagnie des bêtes sauvages

son cœur se réjouit.

Un jour, un chasseur le rencontre à l’abreuvoir

un deuxième, puis un troisième jour.

En le voyant le chasseur se trouble

son visage pâlit.

Il retourne chez lui avec les bêtes,

la peur est entrée dans son cœur,

son visage est semblable

au visage de celui qui fit un lointain voyage.

Le chasseur va vers son père

il ouvre la bouche et dit :

« Mon père, j’ai vu un homme étrange venu des collines,

il est le plus fort dans le pays et d’une grande vigueur.

Sa vigueur et sa force sont comme celles d’Anou.

Il parcourt les plaines et les collines

il broute l’herbe avec la harde,

avec elle il s’abreuve aux points d’eau.

J’ai eu peur et je n’ai pas osé m’approcher de lui.

Il a recouvert les trappes que j’ai creusées

il a détruit les filets que j’ai tendus

il a aidé les bêtes à s’échapper de mes mains.

Il me prive de la chasse. »

On pourrait imaginer que la rencontre entre les homo sapiens et leurs cousins, les néandertaliens se soit passée ainsi. La durée qui sépare l’extinction de ces derniers (-35000) et la rédaction de l’Épopée de Gilgamesh (-1700) rend quand même peu probable la persistance dans la mémoire humaine d’une telle rencontre.

L’exposition qui se tient actuellement au Musée de l’Homme jusqu’au 07/01/19 tente de rapprocher nos deux espèces en soulignant leurs similitudes. Les néandertaliens pouvaient probablement communiquer, ils gravaient les roches, enterraient leurs morts et se soignaient. L’exposition tente de nuancer l’image de brute sauvage poilue que nous avons tous dans notre imaginaire.

Le « clou » de l’exposition est une représentation d’une femme néandertalienne, Kinga, habillée par agnès b.

Cette reconstitution se veut être la plus juste possible, et il est vrai que dans une foule, personne la remarquerait.

Entre 1,5 et 2,1% de notre génome est d’origine néandertalienne, non seulement car nous avons un ancêtre commun, mais aussi car les néandertaliens et les H. sapiens se sont multipliés ensemble, se retrouvant en quelque sorte après une première divergence. La disparition des néandertaliens reste un mystère. Les avons-nous fait disparaître sciemment ou non? Intégrés? Les avons-nous contaminés avec des maladies contre lesquelles ils n’étaient pas protégés?

J’ai trouvé l’exposition un peu trop orientée vers les enfants. Je suis resté un peu sur ma faim, notamment sur ce point:

Comment sait-on que les Néandertaliens se soignaient?

Twitter m’a donné un premier élément de réponse, certains primates se soignent actuellement:

Puis, en faisant quelques recherches, j’ai trouvé la façon dont les scientifiques ont élaboré cette hypothèse: ils ont analysé le tartre des dents des néandertaliens. Ce tartre montrait une alimentation volontiers végétale avec pour certains individus par ailleurs « malades » la présence de plantes médicinales comme le peuplier (précurseur de l’aspirine), ou même un peu de penicillinum. C’est dommage, j’aurais bien aimé retrouver cette info dans l’exposition (je l’ai peut-être loupée).

Neanderthals Self-Medicated? (National Geographic)

Neanderthals had Medicinal Remedies (labroots.com)

Prehistoric ‘Aspirin’ Found in Sick Neanderthal’s Teeth (National Geographic)

J’imagine la surprise des scientifiques qui dans 35000 ans vont analyser notre tartre et en déduire qu’on se soignait avec du sucre. Ils vont peut-être en déduire une des raisons de notre disparition.

Je vous conseille aussi de lire cet excellent article du Guardian qui balaye en peu de lignes les connaissances actuelles sur notre cousin et ancêtre.

The ingrained notion – that there has only ever been one species of human being, Homo sapiens – is a latterday fiction born of our own self-important view of ourselves. Think instead of the bar scene from Star Wars with all those various people playing and drinking, says the Israeli palaeontologist Yoel Rak. That gives a far better flavour of our evolutionary past.

Pourquoi je suis allé voir cette exposition, alors que je n’ai pas de passion dévorante pour la Paléoanthropologie?

Il y a des années, j’ai lu un mauvais plagiat des déjà très mauvais Dan Brown,  La Nostalgie des Dragons de Démosthène Kourtovik que je ne peux que vous conseiller de ne pas lire. L’histoire qui se déroule à notre époque décrit la lutte sans merci de plusieurs organisations pour la possession d’une mystérieuse momie découverte par des nazis (et oui..). L’une de ces organisations est en fait un groupe de néandertaliens vivant discrètement parmi nous…

Le roman est donc mauvais, mais j’avais beaucoup aimé l’idée de ces néandertaliens survivant à notre époque.

Et des années plus tard, je croise Kinga dans un article parlant de l’expo…