Chawan (suite)

Boire du thé dans un chaman ancien, ça se mérite…

Les premiers temps, quand je versais du thé chaud, s’élevait une odeur de terre/pierre assez prononcée. Pas désagréable, mais prononcée quand même.

Je me suis demandé si ça faisait partie de l’expérience: thé vert et odeur de la terre du Japon, mystique millénaire…

Puis comme toujours, j’ai retrouvé que ce sujet quand même particulièrement pointu avait donné lieu à des tutoriels, et même des débats dans l’immensité du web:

https://chano-yu.com/how-to-maintain-tea-bowls/

https://www.quora.com/Does-clay-ever-go-bad-What-if-it-smells-a-little

https://community.ceramicartsdaily.org/topic/14935-native-clay-odd-smell/

J’ai suivi les conseils: utilisation quasi quotidienne, nettoyage à l’eau claire, puis séchage minutieux et l’odeur de terre/pierre s’estompe progressivement. Elle est même devenue harmonieuse avec l’odeur un peu herbeuse du Sensha.

Un bel exemple de chadamari ou puits à thé qui retient bien les miettes de thé quand on arrive en fin de bol.

Chawan

Depuis quelques temps, je cherchais un bol japonais pour boire le thé.

J’ai bien à la maison et au travail un mug orange Finlandek fonctionnellement parfait, mais il me manquait quelque chose, un petit supplément d’âme, peut-être…

Après quelques recherches j’ai découvert le terme de chawan,  qui désigne un bol servant à préparer et à boire du thé. J’ai été attiré d’emblée par les chawan noirs et plus particulièrement par une technique de cuisson qui se nomme raku.

Evidemment, ce qui frappe en premier est le caractère grossier, asymétrique, bancal, inhomogène des  bols à thé japonais, qui s’oppose violemment à l’esthétique occidentale qui recherche plutôt la symétrie, l’homogénéité, l’efficacité.

Puis j’ai creusé, et plus j’ai creusé, et plus j’ai découvert que ces bols, sous des dehors rustiques et grossiers, étaient subtilement sophistiqués, comme souvent avec l’art japonais, bien au-delà de notre perception occidentale. Notre sophistication est cognitive, la japonaise est sensorielle, voire sensuelle.

Tout d’abord, il existe des tas de formes de bols. Ensuite, les japonais ont créé une anatomie du bol fruit apparent de milliers d’années d’observation et de contemplation (j’espère qu’ils ont quand même pris le temps de boire leur sencha entre deux). La lèvre (kuchi zukuri) de certains bols n’est pas lisse comme chez nous, et forme de douces collines. Les bols raku  peuvent avoir cinq collines (gogaku, de go, cinq et gaku montagne).

Ce bol ( un goki-gata, sauf erreur) originaire de Kyoto n’est pas un raku, mais on aperçoit les collines. C’est un plaisir de les parcourir du bout de l’index.

L’intérieur du bol à thé peut comporter des méplats, des arrêtes, qui semblent être là par hasard. Et non…

La flèche pleine délimite deux zones: le chasen en dessous, dans cet exemple il est vernis, et le chakin au dessus. Un chasen est aussi un petit fouet de bambou utilisé lors de la cérémonie du thé pour battre la poudre de thé (matcha). On comprend mieux le vernis qui protège la poterie. Le chakin est le linge utilisé pour sécher le bol. Vous imaginez bien le petit mouvement circulaire réalisé avec le tissu entre le pouce et l’index.

La flèche pointillée délimite le chasen et le chadamari qui est un petit puits de thé. Ce puits a pour fonction de recueillir les résidus de thé et éviter que nous les avalions en fin de bol. J’ai testé, ça marche bien. Vous pouvez aussi méditer en faisant tourner ces résidus dans le chadamari

Ces bols représentent un exemple typique du Wasi-Sabi.

Et c’est là que ça devient encore plus fort. Je ne vais pas paraphraser Wikipédia, et je ne suis pas très fort en méditation, mais la pensée wasi-sabi me va bien.

Le wabi-sabi relie deux principes : wabi (solitude, simplicité, mélancolie, nature, tristesse, dissymétrie…) et sabi (l’altération par le temps, la décrépitude des choses vieillissantes, la patine des objets, le goût pour les choses vieillies, pour la salissure, etc.). Le wabi fait référence à la plénitude et la modestie que l’on peut éprouver face aux phénomènes naturels, et le sabi, la sensation face aux choses dans lesquelles on peut déceler le travail du temps ou des hommes.

J’aime bien mon bol, il vieillira avec moi et se couvrira de cicatrices. J’ai toujours aimé les objets qui ont vécu. La perfection est inhumaine. Suprême pragmatisme des japonais, si par hasard je le brise, ce ne sera pas un malheur, plutôt un bonheur, car je pourrais le transformer en objet kintsugi, symbole de résilience. L’échec, la maladie, la senescence et la mort font partie de la vie.

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Pour en savoir plus:

http://flyeschool.com/content/japanese-tea-bowl-parts (un excellent site+++)

https://www.sazentea.com/en/blog/lexicon/welcome-to-the-world-of-raku-tea-bowls.html (surtout centré sur le raku)

https://www.nippon.com/en/views/b02318/the-deep-stillness-of-a-raku-tea-bowl.html

https://www.nippon.com/fr/people/e00111/

https://raku-yaki.or.jp/e/index.html

Les Furtifs de Alain Damasio ( et un peu de Horde aussi)

J’ai donc enfin fini Les Furtifs de Alain Damasio. J’ai mis plusieurs mois pour le lire pas tellement car il est imposant (687 pages), mais parce que sa lecture est difficile et se mérite, un peu comme La Horde du Contrevent du même auteur.

La Horde est un récit de science-fiction qui décrit la quête immense d’un groupe d’humanoïdes qui remontent le vent dans leur monde qui semble avoir la forme d’un ruban. Leur quête est ingrate, aride, exigeante, et nécessite une volonté de fer permanente, et le génie de Damasio est de rendre tout ceci palpable car la lecture de La Horde est ingrate, aride, exigeante, et nécessite une volonté de fer permanente. Quand je suis enfin arrivé au bout, j’ai été déçu (je ne dirai pas pourquoi), mais j’étais tellement content d’y être arrivé… Ce roman m’a fait la même impression qu’en haut d’une côte raide faite en vélo, qui est devient jubilatoire quand on se retourne, mais qui reste un peu vide de sens, quand même. La Horde est souvent aride, mais le texte comporte des passages extraordinaires d’inventivité, de poésie, de fulgurances littéraires qui m’ont quand même souvent fait penser que, certes, j’en bavais, mais que Damasio est un grand auteur.

Comme La Horde, Les Furtifs sont un roman polyphonique où chaque personnage a un langage facilement reconnaissable. Le génie de Damasio tient à sa capacité de jouer avec les mots, la ponctuation, voire la typographie pour créer des personnages « totaux ». Petit défaut, cette utilisation totale de la langue rend la lecture des Furtifs difficile, un peu comme pour La Horde. Pour compliquer encore la lecture, Damasio adore se lire écrire, et saupoudrer son récit de philosophie parfois d’autant plus indigeste qu’elle se réfère à un monde de science-fiction dans le cas de La Horde. Pour Les Furtifs, sa philosophie m’a paru un peu trop envahissante dans le domaine du langage. J’ai failli jeter l’éponge au milieu du chapitre « Tà ».

Par contre, autant La Horde était dénué de message politique et se situait dans un monde imaginaire, autant une des grandes qualité des Furtifs est de décrire notre monde dans quelques années. Damasio décrit une France dont l’Etat, dépassé aurait laissé l’essentiel du pouvoir à de grandes sociétés privées, par exemple Orange qui a « racheté » la ville d’Orange ou Civin (Vinci de façon assez transparente) a racheté une partie de Porquerolles. Ces sociétés fondent leurs bénéfices sur la privatisation de l’espace public, et sa répartition en zones plus ou moins agréables à vivre en fonction du forfait souscrit. Chaque être humain est devenu une mine de données exploitées par ces grandes sociétés, ce qui implique un contrôle permanent actif et passif sur l’individu. Le monde décrit est d’autant plus effrayant qu’il me semble parfaitement plausible et que l’action se passe dans le sud de la France avec des sociétés existantes. Tout est un peu trop manichéen, et Damasio tombe parfois dans la facilité, mais j’ai adoré cette facette du récit. Je me suis pris à vouloir participer à une ZAD, ça n’a duré qu’une fraction de seconde, mais c’est dire comme Damasio est entraînant quand il parle de lutte. Il néglige un peu la pollution qui risque de nous tuer avant que Orange rachète Orange, dommage, ça aurait pu ajouter un peu de piquant chimique à l’histoire.

Les Furtifs ont été désignés livre de l’année 2019 par le Magazine Lire, et les critiques sur Babelio sont plutôt positives parfois dithyrambiques.

Un livre fascinant, une langue merveilleuse, mais qui se mérite.

The testaments

Je viens de finir The Testaments de Margaret Atwood, la suite de « The Handmaid’s tale ». J’ai un avis un peu mitigé, contrairement à la plupart des critiques qui sont très positives (je dirige vers certaines d’entre elles en fin d’article).

D’abord je veux séparer le fond de la forme.

Je trouve tout texte écrit en anglais littéraire fabuleux de part mon faible niveau dans cette langue, mais même en considérant ce biais, Margaret Atwood écrit vraiment très bien. Elle utilise des mots désuets, rares, ce qui rend la traduction un peu complexe mais colle très bien avec l’ambiance de Gilead. La narration à trois voix est une réussite, mais Margaret Atwood en use et abuse pour tomber finalement un peu dans la facilité. Le rythme de la narration va du lent au très vif, et je me suis une fois retrouvé à pester car une action se terminait en bas de page et était suivie par un changement de narrateur. Vous savez, cette petite frustration qui survient quand une action particulièrement prenante se fige, et que le narrateur passe à tout autre chose ensuite…  

J’ai trouvé le fond bien plus discutable. Pour résumer, The Handmaid’s Tale était un récit envoutant, glaçant et débordant de signifiant. Je me surprenais à penser au récit après avoir arrêté de lire et même de citer certaines expressions marquantes par exemple « Sous son œil /under his eye ». The Testaments, en voulant cocher toutes les cases qu’on attendait que Margaret Atwood coche, gagne en évidence ce que le récit perd en suggestion et en envoutement. Un peu comme dans la série. Montrer la violence est souvent moins effrayant que de la suggèrer. The Handmaid’s Tale m’évoque un film comme Fight Club, alors que The Testaments me fait plutôt penser à un téléfilm d’un samedi après-midi pluvieux, notamment sa fin. Les bondieuseries étaient glaçantes dans le premier roman, elles sont prétexte à sourire dans le second. 

Autre problème, mais je ne peux rester qu’allusif sans raconter l’histoire , est le formidable personnage de Tante Lydia. Elle est citée 105 fois dans The Handmaid’s Tale,  tout en restant presque toujours en arrière-plan (contrairement à la série où la formidable Ann Dowd propulse son personnage au centre de la scène) mais la terreur qu’elle engendre est réelle. Tante Lydia est aussi au premier plan dans The Testaments, mais le rôle que lui fait tenir Margaret Atwood me paraît totalement incohérent. Comme je l’ai lu une fois, cette suite répond maladroitement à des questions que nous ne nous posions pas.

Quelques critiques intéressantes:

The Guardian 

NYT

BBC

Goodreads

NPR