Les Furtifs de Alain Damasio ( et un peu de Horde aussi)

J’ai donc enfin fini Les Furtifs de Alain Damasio. J’ai mis plusieurs mois pour le lire pas tellement car il est imposant (687 pages), mais parce que sa lecture est difficile et se mérite, un peu comme La Horde du Contrevent du même auteur.

La Horde est un récit de science-fiction qui décrit la quête immense d’un groupe d’humanoïdes qui remontent le vent dans leur monde qui semble avoir la forme d’un ruban. Leur quête est ingrate, aride, exigeante, et nécessite une volonté de fer permanente, et le génie de Damasio est de rendre tout ceci palpable car la lecture de La Horde est ingrate, aride, exigeante, et nécessite une volonté de fer permanente. Quand je suis enfin arrivé au bout, j’ai été déçu (je ne dirai pas pourquoi), mais j’étais tellement content d’y être arrivé… Ce roman m’a fait la même impression qu’en haut d’une côte raide faite en vélo, qui est devient jubilatoire quand on se retourne, mais qui reste un peu vide de sens, quand même. La Horde est souvent aride, mais le texte comporte des passages extraordinaires d’inventivité, de poésie, de fulgurances littéraires qui m’ont quand même souvent fait penser que, certes, j’en bavais, mais que Damasio est un grand auteur.

Comme La Horde, Les Furtifs sont un roman polyphonique où chaque personnage a un langage facilement reconnaissable. Le génie de Damasio tient à sa capacité de jouer avec les mots, la ponctuation, voire la typographie pour créer des personnages « totaux ». Petit défaut, cette utilisation totale de la langue rend la lecture des Furtifs difficile, un peu comme pour La Horde. Pour compliquer encore la lecture, Damasio adore se lire écrire, et saupoudrer son récit de philosophie parfois d’autant plus indigeste qu’elle se réfère à un monde de science-fiction dans le cas de La Horde. Pour Les Furtifs, sa philosophie m’a paru un peu trop envahissante dans le domaine du langage. J’ai failli jeter l’éponge au milieu du chapitre « Tà ».

Par contre, autant La Horde était dénué de message politique et se situait dans un monde imaginaire, autant une des grandes qualité des Furtifs est de décrire notre monde dans quelques années. Damasio décrit une France dont l’Etat, dépassé aurait laissé l’essentiel du pouvoir à de grandes sociétés privées, par exemple Orange qui a « racheté » la ville d’Orange ou Civin (Vinci de façon assez transparente) a racheté une partie de Porquerolles. Ces sociétés fondent leurs bénéfices sur la privatisation de l’espace public, et sa répartition en zones plus ou moins agréables à vivre en fonction du forfait souscrit. Chaque être humain est devenu une mine de données exploitées par ces grandes sociétés, ce qui implique un contrôle permanent actif et passif sur l’individu. Le monde décrit est d’autant plus effrayant qu’il me semble parfaitement plausible et que l’action se passe dans le sud de la France avec des sociétés existantes. Tout est un peu trop manichéen, et Damasio tombe parfois dans la facilité, mais j’ai adoré cette facette du récit. Je me suis pris à vouloir participer à une ZAD, ça n’a duré qu’une fraction de seconde, mais c’est dire comme Damasio est entraînant quand il parle de lutte. Il néglige un peu la pollution qui risque de nous tuer avant que Orange rachète Orange, dommage, ça aurait pu ajouter un peu de piquant chimique à l’histoire.

Les Furtifs ont été désignés livre de l’année 2019 par le Magazine Lire, et les critiques sur Babelio sont plutôt positives parfois dithyrambiques.

Un livre fascinant, une langue merveilleuse, mais qui se mérite.

The testaments

Je viens de finir The Testaments de Margaret Atwood, la suite de « The Handmaid’s tale ». J’ai un avis un peu mitigé, contrairement à la plupart des critiques qui sont très positives (je dirige vers certaines d’entre elles en fin d’article).

D’abord je veux séparer le fond de la forme.

Je trouve tout texte écrit en anglais littéraire fabuleux de part mon faible niveau dans cette langue, mais même en considérant ce biais, Margaret Atwood écrit vraiment très bien. Elle utilise des mots désuets, rares, ce qui rend la traduction un peu complexe mais colle très bien avec l’ambiance de Gilead. La narration à trois voix est une réussite, mais Margaret Atwood en use et abuse pour tomber finalement un peu dans la facilité. Le rythme de la narration va du lent au très vif, et je me suis une fois retrouvé à pester car une action se terminait en bas de page et était suivie par un changement de narrateur. Vous savez, cette petite frustration qui survient quand une action particulièrement prenante se fige, et que le narrateur passe à tout autre chose ensuite…  

J’ai trouvé le fond bien plus discutable. Pour résumer, The Handmaid’s Tale était un récit envoutant, glaçant et débordant de signifiant. Je me surprenais à penser au récit après avoir arrêté de lire et même de citer certaines expressions marquantes par exemple « Sous son œil /under his eye ». The Testaments, en voulant cocher toutes les cases qu’on attendait que Margaret Atwood coche, gagne en évidence ce que le récit perd en suggestion et en envoutement. Un peu comme dans la série. Montrer la violence est souvent moins effrayant que de la suggèrer. The Handmaid’s Tale m’évoque un film comme Fight Club, alors que The Testaments me fait plutôt penser à un téléfilm d’un samedi après-midi pluvieux, notamment sa fin. Les bondieuseries étaient glaçantes dans le premier roman, elles sont prétexte à sourire dans le second. 

Autre problème, mais je ne peux rester qu’allusif sans raconter l’histoire , est le formidable personnage de Tante Lydia. Elle est citée 105 fois dans The Handmaid’s Tale,  tout en restant presque toujours en arrière-plan (contrairement à la série où la formidable Ann Dowd propulse son personnage au centre de la scène) mais la terreur qu’elle engendre est réelle. Tante Lydia est aussi au premier plan dans The Testaments, mais le rôle que lui fait tenir Margaret Atwood me paraît totalement incohérent. Comme je l’ai lu une fois, cette suite répond maladroitement à des questions que nous ne nous posions pas.

Quelques critiques intéressantes:

The Guardian 

NYT

BBC

Goodreads

NPR

Le retour du syndrome MGEN

Un journaliste de Rue 89 m’a récemment contacté pour un article de ce blog écrit il y a maintenant plus de 10 ans, le très fameux « Syndrome MGEN« .

Il est surtout fameux à ma petite échelle puisqu’il est mon article le plus consulté, un peu plus de 150000 vues alors que son dauphin est à 16300. Je me suis un peu étonné d’être contacté pour un texte aussi ancien. Le journaliste souhaitait écrire un article (à paraitre) sur ce syndrome avec le parti pris que cette vision médicale méprisante pouvait induire une perte de chance pour le patient travaillant pour l’éducation nationale. De fait je n’ai pu qu’acquiescer. Toute interférence dans la relation médecin-patient, et les stéréotypes en sont une majeure, ne peut que l’altérer. Combien de patients n’ont pas eu de prise en charge optimale parce qu’ils portaient sur le front l’étiquette « syndrome méditerranéen »?

Je parle de parti pris, mais ce présupposé journalistique semble avoir été rapidement confirmé car notre journaliste a estimé que 95% des médecins utilisant ce terme étaient franchement méprisants pour les professeurs. J’ai répondu un peu amusé, puis je me suis de fait assez rapidement retrouvé dans la position de devoir me justifier. Difficile d’expliquer que je ne suis pas comme les autres alors que la popularité de cette notion vient en partie de ma note. Je ne suis pas méprisant, contrairement aux autres. Ben oui mais non.

Chaque mot a une signification pour soi même, il a été raffiné à un moment donné avec un matériel brut qui vous appartient, mais ce n’est pas cela qui compte, c’est ce que tous ceux qui le lisent ou l’écoutent y rattachent qui compte. Votre mot vous échappe, il est compté pesé divisé avec un vécu différent du votre, à un moment différent et vous êtes jugé. Mais il n’empêche,  même analysé avec un prisme différent du votre, il reflète quand même un peu que vous pensez, et pire, il peut conforter les autres dans leur façon de voir.

Le jugement m’énerve mais il fait réfléchir. Il oblige à se poser des questions sur notre façon de percevoir le monde, et j’espère contribue à l’améliorer. J’ai dit au journaliste que ne regrettait pas cette note, car, je me justifie encore, je n’y vois aucune malice, aucun mépris, mais que je ne l’aurais jamais écrite en 2019. L’autocensure induite par la bien-pensance me gène autant que la censure. Notamment car si personne ne dit rien de peur du jugement collectif, comment jauger ses idées à l’aune de la rencontre avec l’autre? J’ai demandé à un moment au journaliste si il n’avait pas dit ou écrit des choses qu’il regrettait maintenant, il m’a répondu que ce n’était pas le sujet de l’article. Ce n’est pas faux, ce n’est pas le sujet, mais c’est le fond ultime de son questionnement. On ne se rend compte de ses biais qu’en les partageant.

Ma prochaine consultation avec un prof? Bah, elle sera comme toutes les autres.

Captain Willard Redux

Deux suggestions de fond musical à écouter tout en lisant cette note.

Bien sûr:

Mais j’ai une petite préférence pour celle-ci qui allie tradition et modernité, concept tellement japonais:

Bonne lecture!

Je reprends la plume pour faire une petite revue, surtout pour donner mes premières impressions, sur une montre. Il s’agit d’une Seiko, la SLA033 ou SLA033J1 qui est une ré-édition d’une montre de plongée des années 70, la 6105.

La 6105 est surtout connue pour son apparition au poignet du personnage principal du film « Apocalypse Now », le Captain Willard, joué magistralement par Martin Sheen, d’où son surnom parmi les collectionneurs, la « Willard ».

(source)

La 6105 n’a pas été choisie par hasard par les accessoiristes du film de Coppola car il s’agissait d’une montre quasi indestructible et relativement peu onéreuse, qui a joui d’une grande popularité parmi les GI partis au Viet-Nam. Ce site propose pour les curieux une revue très détaillée sur les montres utilisées lors de cette guerre. Vous pouvez donc imaginer la nostalgie qui entoure cette montre sur les forums spécialisés.

Cette montre est aussi connue au Japon pour avoir accompagné l’explorateur Naomi Uemura dans son périple au Pôle Nord.

La caractéristique principale de la 6105 est sa forme de son boitier qui évoque une carapace de tortue ou un coussin. Les multiples variations produites plus récemment par Seiko ont donc logiquement porté le surnom affectueux de « Turtle« . Autre caractéristique, la position de la couronne qui se situe au niveau de la marque de 4h au lieu de l’habituelle position à 3h.

Pendant très longtemps, Seiko est resté largement en dessous de mon radar qui comme pour beaucoup d’amateurs de montres restait braqué vers la Suisse, voire l’Allemagne. J’ai appris à apprécier cette marque, capable de produire des montres et des mouvements à quasiment tous les prix (de 100€ à 6000€), de tous types (quartz solaire ou non, spring-drive, Kinetic, automatique, manuel…) et pour tous les goûts.

(la montre du fils aîné et la mienne)

Le seul point commun de cette gamme immense est, il me semble,  un rapport qualité-prix imbattable. Si vous recherchez des montre d’exception, Seiko possède deux filiales,  Credor et Grand Seiko, mais là, on entre dans un autre monde. Quoique, depuis quelques années, les prix les plus élevés de Seiko tendent à se rapprocher des prix les plus bas de Grand Seiko. Seiko utilise sur ses modèles haut de gamme des techniques traditionnellement réservées à Grand Seiko, par exemple le polissage Zaratsu qui permet au métal d’avoir des reflets indemnes de distorsion.

(source)

En avril-mai dernier, j’ai entendu parler de la SLA033, une ré-édition de la 6105 que Seiko s’apprêtait à mettre en vente en juillet. Lors des 2 années précédentes, Seiko a sorti avec apparemment beaucoup de succès la SLA017 et la SLA025, ré-éditions de deux modèles des années 60. L’actuelle tendance lourde de l’industrie horlogère, qui suit finalement l’industrie cinématographique, est de ressortir ses anciens succès. On sacrifie donc la créativité sur l’autel de la sécurisation des revenus. Malgré tout, j’ai adoré son aspect très années 70 avec sa forme asymétrique (souvenez-vous des écrans TV sur les tapisseries…) et ses aiguilles en bâton. J’ai aussi beaucoup aimé le travail de Seiko qui tout en respectant l’aspect de la 6105 a modernisé l’ensemble de la montre en utilisant un mouvement et des matériaux modernes de grande qualité.

La SLA033 est par ailleurs assemblée dans l’atelier Shizuku-Ishi, habituellement dédié à la fabrication des Grand Seiko. J’ai donc, après une longue période de réflexion et de recherche, décidé l’achat d’une SLA033, qui malheureusement n’est produite qu’à 2500, soit une goutte d’eau par rapport aux chiffres de production de Seiko. Autrement dit, assez peu de chance qu’un exemplaire atteigne la vitrine d’un revendeur Seiko (Seiko-Aix devait en recevoir 5, et j’ai été le dernier à placer ma commande).

Je l’ai au poignet depuis hier et je ne suis pas du tout déçu. J’adore son look très 1970 (certains vont détester, et je comprends parfaitement), et sa qualité de fabrication. Le travail du boitier est fabuleux avec une alternance harmonieuse de courbes concaves et convexes, de surfaces polies et brossées. Les aiguilles des heures et minutes ont 3 facettes afin d’améliorer leur visibilité, l’aiguille des secondes est très originale avec son extrémité en forme de feu de circulation. Ah oui, quand même, toutes les revues remarquent avec des tremolos dans les lignes que la lunette bénéficie d’un polissage zaratsu. Ce n’est vraiment qu’un argument commercial, car la surface circulaire polie est tellement faible qu’on ne peut y voir un quelconque reflet sans distorsion.

Son poids de 131,5 g et sa hauteur de 13 mm la rendent très agréable à porter (bien plus que la Sea-Dweller 16600 qui est déjà imposante sur mon poignet). Enorme surprise, mais tous les gens qui l’ont essayée le confirment, son diamètre pourtant très impressionnant de 45 mm  ne pose absolument aucun problème. Cette plongeuse est parfaitement portable, même sous une chemise. On la remarque, certes, mais portée, elle sait se faire remarquablement discrète. C’était pourtant ma grande crainte, car je m’étais fixé comme limite un diamètre maximal de 42mm (taille de la Speedmaster « classique »). Malgré la canicule, le bracelet en silicone est très agréable. Je n’ai pas encore testé la précision, mais le calibre 8L35 qui la fait vivre a plutôt bonne réputation.

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Pour en savoir plus, quelques liens utiles:

La revue de Deployant.

La revue (et la comparaison avec la 6105)de l’excellent Fratello Magazine.

La revue de Hodinkee.

Une note très sympa de passion Horlogère sur les « Turtle »