Les entrées.

Voir les patients à l’entrée dans un établissement a toujours quelque chose d’inattendu, un peu comme Forrest Gump et sa boite de chocolats: « My momma always said, « Life was like a box of chocolates. You never know what you’re gonna get. »« .

Récemment, j’ai eu deux chocolats consécutifs assez étonnants.

Le premier est un ancien patient que je suivais à l’hôpital depuis des années en compagnie de son épouse. 84 ans, mauvais caractère mais attachant. L’an dernier, je lui découvre des lésions tritronculaires sévères d’indication chirurgicale. Il voit l’anesthésiste, le chirurgien, la date d’admission est programmée. Puis le chirurgien m’appelle car le patient n’est pas entré à la date prévue. Je le fais appeler par une des infirmières, un peu par lâcheté car je me doutais un peu du pourquoi de sa défection.

En fait, il m’en voulait de ne pas avoir prévenu son médecin traitant. Je ne vais pas me trouver de fausses excuses, j’ai essayé de l’appeler une demi-douzaine de fois, sans jamais tomber sur lui. J’aurais pu lui laisser un message, j’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait, et je me sentais un peu coupable de ne pas avoir insisté. Bref, le patient ne voulait absolument plus entendre parler de moi, tout en sachant ce que cela signifiait pour sa santé. Je pense surtout qu’il avait une trouille bleue de l’intervention, et qu’il l’a transformée en colère contre moi (analyse psy personnelle à 2 balles).

Il a néanmoins continué consciencieusement à accompagner sa femme à ma consultation. il me disait bonjour, restait un peu renfrogné pendant la consultation, puis nous nous saluions. Je faisais la bise à son épouse en les raccompagnant. La situation était curieuse, je sentais une discrète tension, mais nous n’avons jamais parlé de lui au cours des consultations.

Je ne suis pas jaloux, j’ai toujours accepté que « mes » patients (qui ne m’appartiennent pas) aillent voir ailleurs. Mais c’est vrai que cette rebuffade aussi violente qu’en grande partie inattendue m’avait laissé quand même une petite once de ressentiment. J’étais embêté pour son avenir. Mais le bonhomme est têtu, et je ne voulais pas remettre cette histoire sur la table en pleine consultation avec son épouse. C’est vrai aussi que je n’ai jamais pris contact avec son généraliste à la suite de cet incident, ce qui, avec le recul, était une erreur. Je me suis quand même demandé si il voyait « quelqu’un d’autre », en espérant bien que oui.

La relation médecin malade est un vaste océan parfois calme, parfois non, mais toujours animé de courants ocultes puisants et parfois contradictoires.

Et voilà t’y pas que je le reçois, tout récemment ponté. On s’est fait tous les trois la bise, et ils m’ont raconté. Ce qui était prévisible est advenu: nouveau syndrome coronarien, et pontage en urgence. Il a vu sa vie défiler devant ses yeux. Il n’a vu personne depuis 1 an. Je lui ai demandé malicieusement qui il voulait que je prévienne comme cardiologue traitant: « Ben vous, voyons!« . Je lui ai bien précisé que je ne lui mettais aucune pression, et qu’il était libre de son choix. Il n’ a pas changé d’avis. Par contre il va changer son généraliste, qu’il juge « trop vieux ».

Deuxième patient, une patiente.

De tonnes de soucis médicaux.

D’abord une grosse dépression pendant 10 ans, puis des tas de problèmes « organiques »: diabète, coronaropathie, insuffisance rénale…

J’avoue que j’ai décroché pendant 2 à 3 secondes, jusqu’à ce que j’entende un « Heureusement que j’ai rencontré #@$¤ù il y a 10 ans!« 

Pardon, qui ? Untel ? (son médecin traitant)

Non, Christ!

Ah!

Ensuite, j’ai eu droit à Christ-miséricordieux-ressuscité-descendu-de-sa-Croix-qui-pardonne-tous-les-pêchés qui a guérit sa dépression en 10 secondes.

Quand je suis sorti de sa chambre, elle clamait encore ses louanges.

A priori le petit Jésus n’est pas généraliste, mais spécialiste avec un DES de psychiatrie. En tout cas, il n’est ni cardiologue (je suis déçu), ni néphrologue, ni endocrinologue, parceque pour la coronaropathie, l’insuffisance rénale, et le diabète, il est vraiment nul.

Petite remarque annexe: quand les gens disent « Christ », sans article (« Le Christ »), une petite lumière rouge (pas celle du tabernacle) s’allume instantanément dans mon esprit: attention, grave!