Grandeur et décadence du CHU

Je suis certain d’attirer l’attention avec ce titre pourtant aussi creux que grandiloquent et caricatural, mais je n’ai pas trouvé mieux.

Je ne vais pas me lancer dans une analyse complète de la situation avec thèse, antithèse et synthèse, mais donner deux exemples.

Le premier, celui de la patiente de la phlegmatia caerulea dolens de la note précédente.

Je n’ai pas donné de détails car j’étais un peu pris par le temps, mais cette patiente est enceinte de 5 mois environ, avec une grossesse non suivie car non désirée. Cela va même au delà, car elle ne voulait même pas que je jette un coup d’œil à sa veine cave inférieure pour ne pas voir son bébé sur l’écran. Elle ne voulait même pas que je parle de « ce qu’elle avait dans le ventre » avec l’interne de chirurgie vasculaire qui était avec moi. Nous nous sommes regardés perplexes, et nous avons donc communiqué par signe devant l’écran. J’ai promis à la patiente que nous « n’en » parlerions pas, et je lui ai conseillé de fermer les yeux. Elle a ensuite imputé ce qu’il lui arrivait à une punition divine pour « ce qu’elle avait fait ».

Le cœur du bébé battait. Là s’arrêtent mes connaissances obstétricales.

L’interne a descendu le lit de la patiente avec une aide soignante dans ma salle de doppler. Je suis certain qu’il n’a même pas envisagé d’appeler le service des brancardiers, qui, je le pense lui aurait ri au nez. « Ahah, elle est bien bonne celle la, amener un lit rapidement d’un point de l’hôpital à un autre!! ». C’est tellement normal de ne pas pouvoir compter sur les brancardiers, qu’on ne pense même plus à faire appel à eux en cas de transport non prévu et dument enregistré sur informatique au moins 24 heures à l’avance.

Malgré cela, je suis certain que cette femme qui a trois problèmes majeurs à la fois: vasculaire, gynécologique et psychiatrique, sera prise en charge de façon optimale. C’est là que le CHU est imbattable, dans la convergence de spécialités pourtant diverses. Il y a toujours quelqu’un au CHU qui s’intéresse à une maladie, aussi rare soit-elle. Je connais personnellement une spécialiste de la drépanocytose, un spécialiste de la génétique du Marfan, et un spécialiste du prolapsus du feuillet P2 de la mitrale. Si un jour j’ai un patient drépanocytaire ayant une maladie de Marfan, et qui me serait adressé pour une insuffisance mitrale par prolapsus mitral, je saurais qui appeler pour le traiter de façon optimale.

Autre point fondamental, mais je n’insiste pas, on ne fait rien (ou presque rien) qui soit aiguillonné par le goût de l’argent.

Là réside la grandeur du CHU.

Maintenant la décadence.

C’est peut-être que je vieilli, et que je deviens un peu maniaque, mais j’ai l’impression qu’une épidémie de je-m’en-foutisme méticuleux et appliqué gagne année après année, inéluctablement, l’ensemble des couches du personnel hospitalier.

Je ne vais pas en développer les causes, j’en laisse le soin à d’autres, qui d’ailleurs, soit dit en passant, ne connaissent souvent de l’hôpital , le vrai, pas celui de l’étage moquetté de la direction, que les 3-4 jours qu’ils y ont passés après leur naissance.

Là aussi, laissez-moi l’illustrer par l’exemple de ma consultation.

Première patiente, adressée de l’hôpital de semaine de diabétologie avec le petit courrier suivant:

Photobucket

Vous reconnaitrez une lettre typique d’externe. Lisible, aucune demande médicale nette, aucune posologie, visiblement aucune compréhension du motif même de la consultation, aucun nom de signataire.

Bon, c’est classique, j’ai fait pareil, et ces lettres sont parfaitement banales au CHU, c’est même la norme. La surveillance hèle le premier externe qui pointe son nez le matin à 10h45 et lui désigne un coin de table pour écrire un courrier pour « la consultation cardio » que la dame aura dans l’après midi. L’externe n’y comprend rien, mais il s’exécute en remplissant sa page de détails exotiques et superflus pour la consultation (j’adore le détail de la « gamma unit »), en omettant évidemment l’essentiel, ici le pourquoi de la consultation (excusez du peu!) et la posologie des traitements.

Comme d’habitude, je vous ai déjà dit que cette transmission très médiocre de l’information médicale est la norme au CHU, je prends mon téléphone pour joindre l’interne. La semaine dernière, je m’étais fait envoyer sur les roses car j’ai osé demander (gentiment) un résultat d’examen que l’interne n’avait visiblement pas récupéré. Cette semaine, j’ai eu plus de chance. L’interne était gentille, bien qu’elle ait été incapable de me donner un motif bien clair expliquant la consultation: « Ce sont les médecins qui l’ont demandée« , s’est-elle même excusée. Encore une interne étrangère aux affaires de son service, non pas par paresse ou par désintérêt, mais parce qu’il n’y a de toute évidence aucune coordination entre les différents praticiens. Cette fois ci, donc, j’ai quand même eu pas mal de chance car l’interne avait le résultat d’une échographie cardiaque « récente » (début 2008). Mais malheureusement pas celui de la scintigraphie cardiaque datant d’avril 2008. Dommage, car c’est justement ce que je voulais chez cette patiente diabétique. Je n’ai même pas demandé si elle en avait passé une récente, cela aurait été tout de même un peu indécent. N’ayant donc presque aucune donnée à ma disposition, je n’ai rien fait de plus pour la patiente.

Cette dame, comme beaucoup, bénéficie chaque année d’examens cardio-vasculaires qui ne sont pas disponibles quand elle voit le cardiologue. La consultation du cardiologue étant devenue, de toute évidence un simple réflexe pavlovien, habité par aucune parcelle d’intelligence et de réflexion. C’est la norme, là aussi. D’une année sur l’autre, je suis presque certain que des résultats « inquiétants » passent totalement à la trappe.

Autre dame, autre histoire, même vacation, un avis pré anesthésie et une consultation de suivi. La patiente est adressée par le même service de diabétologie que la précédente. Sa pochette de dossier ne comporte pas moins de 3 cahiers cliniques successifs. Pas parce qu’il est trop gros, mais parce qu’on a perdu ce dossier déjà 2 fois, obligeant à chaque fois à recommencer un nouveau cahier. Je retrouve ma dernière consultation isolée sur le troisième cahier. Je parie qu’à l’époque (fin 2008), je n’avais donc pas eu son dossier. En me relisant, je ne rappelle qu’elle n’avait pas grand-chose hormis son diabète. D’ailleurs, je n’avais pas prévu d’examens complémentaires. Mon cœur se met à battre la chamade quand je remonte le temps, et ouvre donc le second cahier: la consœur qui l’avait vue, elle aussi sans dossier, marque en 2003 « infarctus antérieur en 1998 ». Merde, voila un antécédent qu’il ne fallait pas louper, et qui change du tout au tout. En 2008, je l’ai considérée comme pas grave alors qu’elle avait un gros antécédent cardiaque. Je transpire. Je remonte encore le temps et feuillette le premier cahier, que ni la consœur, ni moi n’avons donc jamais ouvert.

Grand ouf. Elle n’a jamais fait d’infarctus. Une coronarographie, faite devant des douleurs atypiques en 1997 était même strictement normale. En 1998, elle est revenue pour les mêmes douleurs, sans élévation des enzymes ni modification ECG, et on n’avait même pas jugé bon de refaire une coronarographie.

Je demande quand même un bilan cardio-vasculaire pour la surveillance de son diabète. Je lui demande si elle a fait un tel bilan alors qu’elle était hospitalisée en diabétologie en janvier 2008. Elle ne sait pas, moi non plus car il n’y a aucune information dans le courrier « médical ». Je prescris une scintigraphie ne sachant pas si elle a été faite, et certain que si je téléphone, je n’aurais pas la réponse.

Bon, une patiente de fin de vacation ne vient pas. Une de mes infirmières l’appelle sur son portable, elle croyait que c’était demain. Parfait, le CHU n’est donc pas le seul atteint, c’est une très maigre consolation. On lui propose donc un  autre rendez-vous. Problème, est-ce une patiente qui est déjà venue me voir (son nom me disait quelque chose) ou est-ce une nouvelle patiente. J’ai posé cette simple question pour savoir si on devait lui donner un autre rendez-vous avec moi ou un autre. Pour mes infirmières de consultation, c’était une nouvelle patiente car sans dossier archivé. Mais pas pour le secrétariat qui avait, lui, un numéro de dossier. Entre la consultation et le secrétariat, il y a une distance de 4.5 mètres. J’ai regardé le dossier, c’était bien une patiente que j’avais vue en juillet 2008.

Chaque semaine, je dis bien chaque semaine, je déterre ce genre de conneries qui sont devenues la norme dans l’hôpital où je travaille.

Dans cette note, j’ai répété 5 fois le mot « norme » (c’est donc la sixième fois), et c’est peut-être la différence avec l’hôpital d’il y a quelques années, l’anormal y est devenu la norme.

Et je ne crois pas que mon vécu actuel soit uniquement du à une éventuelle idéalisation de mes jeunes années qui ne sont tout de même pas si anciennes que cela (j’ai fini mon assistanat en 2004).

Au dernières nouvelles, la procédure de certification se déroule bien et tout le monde s’en félicite.

20 Replies to “Grandeur et décadence du CHU”

  1. /mode « ingé gestion de crise ON »:
    Bon ca c’est le constat. Ca merde. Ok on devrait faire quoi? (après qvoir pendu la qualiticienne bien sûr).

  2. Mes lettres d’externe sont plus courtes (héhé), mais je mets toujours en premier le motif de l’examen car à la limite c’est le plus important.

    Pour le reste…Lawrence tu travailles dans le Sud, mais viens à Nancy et tu découvriras le CHU le plus déficitaire, en manque permanent de personnel, un bordel incroyable mais tu pourras découvrir le petit ruisseau artificiel du batiment de cardiovasculaire en forme d’onde qRs juste à l’entrée…

    Grandeur et décadence.

    Les CHU meurt et c’est pas de notre faute… (de la mienne en tout cas)

  3. mon cher ami, mais c’était déja exactement comme ça avant. Sauf que plus de la moitié des patients oubliaient de venir, dans l’indifférence générale, et l’on voyait peu de patients en une consultation, sauf exception ou il venaient tous et là, franchement on râlait.

    Ca n’a pas beaucoup bougé. Les pochettes de dossier sont toujours petites, en papier craqué, et les papiers sont dans tous les sens. Et encore, les petites mains capables d’écrire les lettres sont aussi la pour ranger les dossiers. Imaginez le bazar dans le privé, puisque le rangement du dossier médical n’est le travail de personne.

    Vient encore compliquer cela le dossier informatisé. Car alors les éléments se partagent sans se recouper entre informatique et papier.

    Quand au patient dans tout cela, bien que ce soit SON dossier, il n’a aucun rôle à jouer. Il est étranger la plupart du temps a ce qu’on lui fait, et n’est même pas capable de donner des indications sur un examen de la veille. ALors que dire d’un infarctus de 98 ou d’une scinti de 2008. Faut pas rêver, mon cher, non plus ! la réalité va bien au dela de nos angoisses les plus folles non ?

  4. L’externe qui a écrit ce courrier, même s’il un jeune D2, a le QI d’une huître, je suis désolée… Ouvrir le dossier médical et demander le motif de cs ne demande quand même pas un gros effort physique ni intellectuel…
    Et faut jamais demander aux infirmières si un patient est déjà connu, mais aux secrétaires, ce sont des pros pour ça 😉

    @ Serillo : un ruisseau en forme de QRS ? Attention, c’est du lourd, c’est pas le ficus de trente ans d’âge dans un pot dégueulasse !

  5. comme dirait un technocrate l’hopital se doit de construire un système efficient d’information médicale , j’aime beaucoup l’hopital de jour de diabèto qui coche la case épreuve d’ effort dans le bilan systématique et adresse des hémiplègiques, paraplègiques, déments précoces ,obèses > à 160 kg ou petites dames n’ayant jamais vu un cycle à mois de 10 mètress

  6. C’était long à lire et très impressionnant. Il ne vaut mieux pas lire ça avant de se coucher, car j’ai rêvé de cette patiente cette nuit.

    J’ai été patiente dans 2 CHU. J’y ai toujours rencontré des médecins formidables toujours à la pointe du progrès. C’est là oú j’ai rencontré mon dentiste d’ailleurs où il était assistant. Je l’ai suivi parce qu’il a son cabinet maintenant. Je suis très étonnée quand il me dit qu’il n’envoie quasiment plus de patients au CHU dentaire. J’ai lu sur le télétexte qu’une équipe du CHU de notre ville a réussi à « cultiver » des mâchoires et a greffé la mâchoire sur un patient qui avait un cancer. J’étais très contente. Je crois que toutes ces personnes que j’ai rencontrées m’ont donné envie de devenir chirurgien maxillo-facial dans une autre vie bien sûr. Mon dentiste me dit souvent que je suis devenue ingérable, parce que je suis trop consciente des possibilités. Il ne comprend pas que je puisse m’intéresser à la chirurgie.

    Quant à la lenteur administrative des CHU, on la connaît. Cela ne m’offusque pas plus que ça. L’essentiel c’est d’être entouré de collaborateurs compétents qui se rappellent. De plus, je pense que tout patient motivé collabore.

    Bonne chance demain pour ta présentation !

  7. Le CHU, ce gigantesque bordel où malheureusement je devrai retourner pour 6 mois avant de m’en sauver définitivement… Ton article donnerait du grain à moudre à mon tuteur de médecine générale, intégriste convaincu anti-hôpital en éet anti-CHU en particulier… 😉

  8. « Bon, une patiente de fin de vacation ne vient pas. Une de mes infirmières l’appelle sur son portable, elle croyait que c’était demain.[…] Pour mes infirmières de consultation, c’était une nouvelle patiente car sans dossier archivé. Mais pas pour le secrétariat qui avait, lui, un numéro de dossier. Entre la consultation et le secrétariat, il y a une distance de 4.5 mètres. J’ai regardé le dossier, c’était bien une patiente que j’avais vue en juillet 2008. »

    Pas si décadent que ça le système, on te donne même des infirmières… Tu les ranges bien TES infirmières une fois qu’elles ont terminé de faire les secrétaires au téléphone ?
    Je sais que c’est un abus de langage courant et dont on pourrait dire qu’il est bénin. Mais c’est tout de même caractéristique et révélateur.

    Allez, j’ai fini mon caca nerveux.

  9. >Trublion: on dit aussi ‘mon chef’, ‘mon patron’, ‘mon boucher’, ‘mon cardiologue’, ça n’a rien de péjoratif 😉

  10. J’ai toujours dit que le terme de « qualité » était mauvais pour les certifications ISO & co. Il ne s’agit pas de qualité mais de rigueur, voire de rigidité administrative. Evidemment, c’est moins vendeur.

    1. Je suis en train d’écrire un « Dictionnaire impertinent de la médecine ». Pas de date de sortie prévue.

      Pour « Qualité », j’ai écrit « Nom donné à l’ensemble des processus qui permettent d’empêcher le travail. Dans sa forme la plus pure, la Qualité s’appelle grève du zèle.

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