Medec et Canard

Alors que mes 15 minutes m’occupent l’esprit pendant des heures, je tombe sur un article sur le Medec dans mon Canard du mercredi.

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Le Canard Enchaîné, édition du 11 mars 2009, page 4.

Merde, pourvu qu’ils ne parlent pas de la session Web 2.0!

En fait, ils épinglent le congrès sur son absence totale d’indépendance vis à vis de l’industrie pharmaceutique et alimentaire.

Ah bon ?!

C’est vrai que c’est qui m’avait marqué l’an dernier, ce côté très comice agricole en plus de l’omniprésence de l’industrie pharmaceutique à laquelle j’étais déjà habitué dans les congrès de cardio.

L’article critique aussi, en sous-entendu, le fait que la FMC soit totalement inféodée à ces deux industries dans ce congrès en particulier et en France en général (98% de la FMC est financée par l’industrie pharmaceutique, précise le Canard).

Je remarque aussi que les leaders d’opinion, venus prêcher la bonne parole sont rétribués « environ 1500 euros le laïus« .

Mazette, moi, on ne m’a même rien proposé…

Mais enfin, pour 750€ (j’ai un bon rapport qualité/prix), j’aurais bien volontiers animé une session sur l’indépendance de la formation médicale, et sur l’exemple de la revue Prescrire, curieusement pas au programme cette année. Peut-être l’an prochain?

Et je plains le leader d’opinion qui va parler doctement de ce sujet: « L’’utilisation de déodorants / antitranspirants ne constitue pas un risque de cancer du sein » à la séance du 11 mars, parainnée en effet, comme le signale le Canard par Unilever qui commercialise les marques Rexona et Axe. Je pense que cette session devrait innocenter sans trop surprise ces produits…

Une remarque sans rapport, « 17000 médecins », ça me parait vraiment énorme…

Grandeur et décadence du CHU

Je suis certain d’attirer l’attention avec ce titre pourtant aussi creux que grandiloquent et caricatural, mais je n’ai pas trouvé mieux.

Je ne vais pas me lancer dans une analyse complète de la situation avec thèse, antithèse et synthèse, mais donner deux exemples.

Le premier, celui de la patiente de la phlegmatia caerulea dolens de la note précédente.

Je n’ai pas donné de détails car j’étais un peu pris par le temps, mais cette patiente est enceinte de 5 mois environ, avec une grossesse non suivie car non désirée. Cela va même au delà, car elle ne voulait même pas que je jette un coup d’œil à sa veine cave inférieure pour ne pas voir son bébé sur l’écran. Elle ne voulait même pas que je parle de « ce qu’elle avait dans le ventre » avec l’interne de chirurgie vasculaire qui était avec moi. Nous nous sommes regardés perplexes, et nous avons donc communiqué par signe devant l’écran. J’ai promis à la patiente que nous « n’en » parlerions pas, et je lui ai conseillé de fermer les yeux. Elle a ensuite imputé ce qu’il lui arrivait à une punition divine pour « ce qu’elle avait fait ».

Le cœur du bébé battait. Là s’arrêtent mes connaissances obstétricales.

L’interne a descendu le lit de la patiente avec une aide soignante dans ma salle de doppler. Je suis certain qu’il n’a même pas envisagé d’appeler le service des brancardiers, qui, je le pense lui aurait ri au nez. « Ahah, elle est bien bonne celle la, amener un lit rapidement d’un point de l’hôpital à un autre!! ». C’est tellement normal de ne pas pouvoir compter sur les brancardiers, qu’on ne pense même plus à faire appel à eux en cas de transport non prévu et dument enregistré sur informatique au moins 24 heures à l’avance.

Malgré cela, je suis certain que cette femme qui a trois problèmes majeurs à la fois: vasculaire, gynécologique et psychiatrique, sera prise en charge de façon optimale. C’est là que le CHU est imbattable, dans la convergence de spécialités pourtant diverses. Il y a toujours quelqu’un au CHU qui s’intéresse à une maladie, aussi rare soit-elle. Je connais personnellement une spécialiste de la drépanocytose, un spécialiste de la génétique du Marfan, et un spécialiste du prolapsus du feuillet P2 de la mitrale. Si un jour j’ai un patient drépanocytaire ayant une maladie de Marfan, et qui me serait adressé pour une insuffisance mitrale par prolapsus mitral, je saurais qui appeler pour le traiter de façon optimale.

Autre point fondamental, mais je n’insiste pas, on ne fait rien (ou presque rien) qui soit aiguillonné par le goût de l’argent.

Là réside la grandeur du CHU.

Maintenant la décadence.

C’est peut-être que je vieilli, et que je deviens un peu maniaque, mais j’ai l’impression qu’une épidémie de je-m’en-foutisme méticuleux et appliqué gagne année après année, inéluctablement, l’ensemble des couches du personnel hospitalier.

Je ne vais pas en développer les causes, j’en laisse le soin à d’autres, qui d’ailleurs, soit dit en passant, ne connaissent souvent de l’hôpital , le vrai, pas celui de l’étage moquetté de la direction, que les 3-4 jours qu’ils y ont passés après leur naissance.

Là aussi, laissez-moi l’illustrer par l’exemple de ma consultation.

Première patiente, adressée de l’hôpital de semaine de diabétologie avec le petit courrier suivant:

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Vous reconnaitrez une lettre typique d’externe. Lisible, aucune demande médicale nette, aucune posologie, visiblement aucune compréhension du motif même de la consultation, aucun nom de signataire.

Bon, c’est classique, j’ai fait pareil, et ces lettres sont parfaitement banales au CHU, c’est même la norme. La surveillance hèle le premier externe qui pointe son nez le matin à 10h45 et lui désigne un coin de table pour écrire un courrier pour « la consultation cardio » que la dame aura dans l’après midi. L’externe n’y comprend rien, mais il s’exécute en remplissant sa page de détails exotiques et superflus pour la consultation (j’adore le détail de la « gamma unit »), en omettant évidemment l’essentiel, ici le pourquoi de la consultation (excusez du peu!) et la posologie des traitements.

Comme d’habitude, je vous ai déjà dit que cette transmission très médiocre de l’information médicale est la norme au CHU, je prends mon téléphone pour joindre l’interne. La semaine dernière, je m’étais fait envoyer sur les roses car j’ai osé demander (gentiment) un résultat d’examen que l’interne n’avait visiblement pas récupéré. Cette semaine, j’ai eu plus de chance. L’interne était gentille, bien qu’elle ait été incapable de me donner un motif bien clair expliquant la consultation: « Ce sont les médecins qui l’ont demandée« , s’est-elle même excusée. Encore une interne étrangère aux affaires de son service, non pas par paresse ou par désintérêt, mais parce qu’il n’y a de toute évidence aucune coordination entre les différents praticiens. Cette fois ci, donc, j’ai quand même eu pas mal de chance car l’interne avait le résultat d’une échographie cardiaque « récente » (début 2008). Mais malheureusement pas celui de la scintigraphie cardiaque datant d’avril 2008. Dommage, car c’est justement ce que je voulais chez cette patiente diabétique. Je n’ai même pas demandé si elle en avait passé une récente, cela aurait été tout de même un peu indécent. N’ayant donc presque aucune donnée à ma disposition, je n’ai rien fait de plus pour la patiente.

Cette dame, comme beaucoup, bénéficie chaque année d’examens cardio-vasculaires qui ne sont pas disponibles quand elle voit le cardiologue. La consultation du cardiologue étant devenue, de toute évidence un simple réflexe pavlovien, habité par aucune parcelle d’intelligence et de réflexion. C’est la norme, là aussi. D’une année sur l’autre, je suis presque certain que des résultats « inquiétants » passent totalement à la trappe.

Autre dame, autre histoire, même vacation, un avis pré anesthésie et une consultation de suivi. La patiente est adressée par le même service de diabétologie que la précédente. Sa pochette de dossier ne comporte pas moins de 3 cahiers cliniques successifs. Pas parce qu’il est trop gros, mais parce qu’on a perdu ce dossier déjà 2 fois, obligeant à chaque fois à recommencer un nouveau cahier. Je retrouve ma dernière consultation isolée sur le troisième cahier. Je parie qu’à l’époque (fin 2008), je n’avais donc pas eu son dossier. En me relisant, je ne rappelle qu’elle n’avait pas grand-chose hormis son diabète. D’ailleurs, je n’avais pas prévu d’examens complémentaires. Mon cœur se met à battre la chamade quand je remonte le temps, et ouvre donc le second cahier: la consœur qui l’avait vue, elle aussi sans dossier, marque en 2003 « infarctus antérieur en 1998 ». Merde, voila un antécédent qu’il ne fallait pas louper, et qui change du tout au tout. En 2008, je l’ai considérée comme pas grave alors qu’elle avait un gros antécédent cardiaque. Je transpire. Je remonte encore le temps et feuillette le premier cahier, que ni la consœur, ni moi n’avons donc jamais ouvert.

Grand ouf. Elle n’a jamais fait d’infarctus. Une coronarographie, faite devant des douleurs atypiques en 1997 était même strictement normale. En 1998, elle est revenue pour les mêmes douleurs, sans élévation des enzymes ni modification ECG, et on n’avait même pas jugé bon de refaire une coronarographie.

Je demande quand même un bilan cardio-vasculaire pour la surveillance de son diabète. Je lui demande si elle a fait un tel bilan alors qu’elle était hospitalisée en diabétologie en janvier 2008. Elle ne sait pas, moi non plus car il n’y a aucune information dans le courrier « médical ». Je prescris une scintigraphie ne sachant pas si elle a été faite, et certain que si je téléphone, je n’aurais pas la réponse.

Bon, une patiente de fin de vacation ne vient pas. Une de mes infirmières l’appelle sur son portable, elle croyait que c’était demain. Parfait, le CHU n’est donc pas le seul atteint, c’est une très maigre consolation. On lui propose donc un  autre rendez-vous. Problème, est-ce une patiente qui est déjà venue me voir (son nom me disait quelque chose) ou est-ce une nouvelle patiente. J’ai posé cette simple question pour savoir si on devait lui donner un autre rendez-vous avec moi ou un autre. Pour mes infirmières de consultation, c’était une nouvelle patiente car sans dossier archivé. Mais pas pour le secrétariat qui avait, lui, un numéro de dossier. Entre la consultation et le secrétariat, il y a une distance de 4.5 mètres. J’ai regardé le dossier, c’était bien une patiente que j’avais vue en juillet 2008.

Chaque semaine, je dis bien chaque semaine, je déterre ce genre de conneries qui sont devenues la norme dans l’hôpital où je travaille.

Dans cette note, j’ai répété 5 fois le mot « norme » (c’est donc la sixième fois), et c’est peut-être la différence avec l’hôpital d’il y a quelques années, l’anormal y est devenu la norme.

Et je ne crois pas que mon vécu actuel soit uniquement du à une éventuelle idéalisation de mes jeunes années qui ne sont tout de même pas si anciennes que cela (j’ai fini mon assistanat en 2004).

Au dernières nouvelles, la procédure de certification se déroule bien et tout le monde s’en félicite.

Phlegmatia caerulea dolens

Ou phlébite bleue.

J’ai vu ma première ce matin.

Vraiment très impressionnant, c’était exactement comme celle-ci et celle-là.

En plus, le contexte social entourant la jeune patiente était lui aussi dramatique.

Pour en savoir plus sur cette complication heureusement rare, je vous conseille la lecture de cet article très complet.


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