L’inégalité en santé

J’ai discuté récemment avec un monsieur de soixante-dix ans environ, alors que je lui faisais son doppler.

Il est diabétique mal équilibré et ancien tabagique (environ 50 paquets-année, sevré depuis 5 ans). Il doit bien faire ses 110 kg et a une hygiène de vie finalement peu éloignée de celle de mes caramels mous au beurre salé dans leur boite.

Ses carotides sont pourtant en excellent état, bien plus que celles du jeune homme dont je parlais hier.

Encore un mystère de la génétique…

Il m’a raconté une histoire terrible.

Il est suivi par un angiologue (…) en ville et un cardiologue à l’hôpital.

Son angiologue lui conseille d’aller voir un chirurgien vasculaire en clinique, un « champion », pour prendre en charge un anévrysme de l’aorte.

Après une consultation, le patient est donc hospitalisé.

Le chirurgien tourne alors autour du pot en lui expliquant que l’intervention prévue est très délicate, et que peut-être, il lui faudra lui demander « un petit supplément », sans préciser de chiffre, ni les modalités.

Le brave monsieur se renseigne auprès d’autres patients autour de lui: c’est 700 €, et c’est en liquide.

Il ne peut pas payer, ayant une retraite de 1500€.

Il sort de la clinique sans qu’on lui ait rien fait, pour des motifs à la fois obscurs et embrouillés.

Il va voir son cardiologue à l’hôpital qui lui fait un bilan, et constate que l’anévrysme n’a pas atteint le diamètre à partir duquel il existe une indication reconnue d’intervention par chirurgie conventionnelle ou par endoprothèse.

Il est donc suivi régulièrement depuis…

Parfois, c’est bien de ne pas avoir les moyens, ça évite d’être pris en charge par des truands.

C’est le second chirurgien vasculaire que je raye de mon carnet de correspondants; pas grave, ceux du CHU sont honnêtes, gentils et compétents.

J’ai aussi rayé un endocrinologue pour négligence et absence de déontologie et un chirurgien cardiaque pour incompétence il y a quelques années. Aucun regret là non plus.

Ce qui est fort heureusement très peu depuis mon premier jour d’internat il y a maintenant 11 ans.

Il existe une composante souvent majeure mais très souvent sous-estimée de la qualité d’un médecin, la qualité de son carnet d’adresses. Le meilleur médecin du monde peut tuer aussi facilement son patient que le plus déplorable si il l’envoie à un truand incompétent.

Et c’est parfois difficile de discerner le bon grain de l’ivraie parmi nos confrères. Mais comme je l’ai déjà dit, il existe une sorte de « sagesse des foules » qui permet à la communauté des médecins d’isoler discrètement les rares brebis galeuses. Quand on parle entre nous, on partage nos impressions sur tel ou tel confrère. Une information initiale qui peut-être douteuse est en effet rapidement confirmée ou non par d’autres échos. Évidemment, c’est une raison supplémentaire de ne pas travailler en solitaire, et de privilégier les groupes de pairs, voire les réunions informelles. Bien entendu, ce type particulier de sagesse des foules est à mon sens incompatible avec internet, qui est pourtant un terreau fertile pour ses autres applications:   Verba volant, Scripta manent.