Au coeur des ténèbres

Toute l’Europe avait contribué à la création de Kurtz ; et par degrés j’appris que, comme c’était tout indiqué, l’Association Internationale pour la Suppression des Coutumes Sauvages lui avait confié la préparation d’un rapport, pour sa gouverne future. Et de plus, il l’avait écrit. Je l’ai vu. Je l’ai lu. Il était éloquent, vibrant d’éloquence, mais trop tendu, à mon sens. Dix-sept pages d’écriture serrée, il en avait trouvé le temps ! Mais ce dut être avant que ses – disons ses nerfs – se détraquent, lui faisant présider certaines danses nocturnes couronnées par des rites inavouables qui – pour autant que j’ai pu le comprendre par ce que j’ai entendu malgré moi à diverses reprises, – lui étaient offerts – vous saisissez ? – à lui, M. Kurtz. Mais c’était un beau morceau d’écriture. Le paragraphe d’ouverture, toutefois, à la lumière d’informations ultérieures, me frappe maintenant comme de mauvais augure. Il commence par l’argument que nous autres Blancs, du point de développement auquel nous sommes arrivés, « doivent nécessairement leur apparaître (aux sauvages) comme une classe d’êtres surnaturels – à notre approche ils perçoivent une puissance comme d’une déité », etc. « Par le simple exercice de notre volonté nous pouvons exercer un pouvoir bénéfique pratiquement sans limites », etc. De ce point il s’élevait et m’entraînait. La péroraison était magnifique, bien que difficile à se rappeler, comme vous pensez. Elle me donnait l’idée d’une Immensité exotique gouvernée par une auguste Bienfaisance. Elle me donna des picotements d’enthousiasme. C’était là le pouvoir sans bornes de l’éloquence, des mots, des mots nobles et brûlants. Il n’y avait pas une suggestion pratique pour interrompre le cours magique des phrases, à moins qu’une espèce de note au bas de la dernière page, gribouillée évidemment beaucoup plus tard, d’une écriture tremblée, ne pût être regardée comme l’exposé d’une méthode. C’était très simple, et à la fin de cet appel émouvant à tous les sentiments altruistes qu’il faisait flamboyer devant vous, lumineux et terrifiant, comme un éclair dans un ciel serein : « Exterminez toutes ces brutes ! »

 

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« Un soir que j’entrais avec une bougie je fus saisi de l’entendre dire d’une voix un peu tremblée, « je suis là couché dans le noir à attendre la mort ». La lumière était à un pied de ses yeux. Je me forçais à murmurer, « bah, des bêtises ! » debout au-dessus de lui, comme pétrifié.

« De comparable au changement qui altéra ses traits, je n’avais jamais rien vu, et j’espère ne rien revoir. Oh, je n’étais pas ému. J’étais fasciné. C’était comme si un voile se fût déchiré. Je vis sur cette figure d’ivoire une expression de sombre orgueil, de puissance sans pitié, de terreur abjecte – de désespoir intense et sans rémission. Revivait-il sa vie dans tous les détails du désir, de la tentation, de l’abandon pendant ce moment suprême de connaissance absolue ? Il eut un cri murmuré envers une image, une vision – il eut par deux fois un cri qui n’était qu’un souffle :

« « Horreur ! Horreur ! »

« Je soufflai la bougie et je sortis de la cabine. Les pèlerins dînaient au carré et je pris place en face du Directeur, qui leva vers moi un regard interrogateur, que je parvins à ignorer. Il se renversa un peu, serein, avec ce sourire particulier dont il scellait les profondeurs inexprimées de sa petitesse. Une pluie continue de petites mouches ruisselait sur la lampe, sur la nappe, sur nos mains et sur nos visages. Soudain le boy du Directeur passa son insolente tête noire par l’encadrement de la porte et dit d’un ton de mépris cinglant :

« « Missié Kurtz – lui mort. »

 

Joseph Conrad

Au coeur des ténèbres.

 

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« Au coeur des ténèbres« , version intégrale en format PDF (235 ko).

 

Un article du journal « le Monde »

 

« Au coeur des ténèbres » et « Joseph Conrad » sur Wikipedia.

Tchotchke

J’aime beaucoup ce terme plus ou moins dérivé du yiddish.

Pas très facile à prononcer pour un francophone, il est néanmoins précieux car il résume en un seul mot, presque une interjection, tous les petits cadeaux publicitaires de peu de valeur et plus ou moins débiles que les firmes pharmaceutiques déversent dans nos mains tendues (et parfois avides).

Je sais, je sais, en français existe le beau mot « babiole », mais tchotchke a un petit je ne sais quoi de plus.

Je pense qu’il rappelle le bruit que fait une pichenette pour éjecter dans la poubelle un stylo publicitaire laissé sur le bureau par une visiteuse médicale. Tchotchke!

Clés USB, CD « éducatifs », règles ECG, stéthoscopes, calepins, stylos, livres, trousses de manucure (si si, j’en ai une), éphémérides, agendas….

La liste est infinie.

Mais les cadeaux promotionnels peuvent atteindre une valeur qui dépasse largement celle, usuelle, des tchotchkes. Il y a bien des restrictions qui ont permis de supprimer les cadeaux les plus chers et les plus visibles, mais tout le monde sait comment minorer le prix d’un repas dans un grand restaurant.

En ce moment, les tchotchkes sont dans la ligne de mire de ceux qui veulent assainir les relations entre l’industrie et les médecins.

Cela peut paraître futile de se battre contre des stylos et des règles ECG, mais pourtant c’est fondamental.

Toute tentative de nettoyage de ces écuries d’Augias doit commencer par là.

Je ne vais pas revenir sur les études sociologiques qui montrent les relations complexes de dépendance qui se tissent entre celui qui offre un cadeau et celui qui le reçoit, et ce, qu’elle que soit la valeur marchande du cadeau. Vous en trouverez deux exemples ici et ici.

Je veux simplement insister sur le fait que le tchotchke est un excellent moyen de mettre le pied à l’étrier de la dépendance des jeunes médecins en devenir, comme les externes et les internes. Après, au fur et à mesure de l’avancement dans la carrière hospitalière, la subornation augmente avec la valeur de cadeaux, faits, bien entendu « en toute convivialité » ou pour promouvoir une « synergie au service des patients ».

Le texte du NEJM dont j’ai donné la référence est intéressant, car il suggère l’inutilité de l’auto-régulation par l’industrie pharmaceutique, comme les fameuses chartes dont la seule finalité est de ne pas être respectée (notamment l’hilarante charte de la visite médicale de 2004), ou des demi-mesures prises par les autorités universitaires.

Les choses bougent néanmoins aux États-Unis, comme le montrent les articles du NEJM du NYT et du WSJ Health Blog.

Et en France?

Pas de bruit, pas de mouvement. On entendrait un tchotchke à l’autre bout du CHU…


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Steinbrook, R. Physician-Industry Relations-Will Fewer Gifts Make a Difference? N Engl J Med 2009 360:557-559.


No Mug? Drug Makers Cut Out Goodies for Doctors

By Natasha Singer

The New York Times

Published: December 31, 2008.


Harvard Medical School to Strengthen Conflict of Interest Rules.

Posted by  Jacob Goldstein

The WSJ Health Blog

Published: February 3, 2009.


Pour approfondir, les indispensables nofreelunch.org et formindep.org.


C’est si vrai…

Si je vous ai raconté ces détails sur l’astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro, c’est à cause des grandes personnes. Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? » Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s’écrient : « Comme c’est joli ! »


Le Petit Prince.

Antoine de Saint-Exupéry.

Fin de la traque

Mais aussi un message d’espoir pour les tortionnaires et génocidaires actuels ou futurs.

Une ordure peut vivre tranquillement jusqu’à sa mort, de mort naturelle, sans être inquiété par la justice des hommes.

L’histoire du Docteur Aribert Heim, le tristement célèbre « Dr. Tod »:

Uncovering Lost Path of the Most Wanted Nazi

By Souad Mekhennet and Nicholas Kulish

The New York Times

Published: February 5, 2009.