Grandiose.

Une après midi de consultations dans un service de cardiologie réputé au CHU.

Ça en jette, einh?

Si on se rapproche un peu, ça en jette déjà un peu moins: le médecin qui la fait est un praticien attaché, et c’est moi.

Ça fait déjà moins rêver.

Un « praticien attaché », c’est « l’attaché » d’il y a quelques années.

Encore un coup des distingués linguistes du ministère, qui faute d’améliorer un statut, qu’il soit financier ou autre, se sentent absolument obligés de lui trouver une dénomination plus clinquante. Le nom a changé, le statut aussi il parait, mais rien n’a changé en pratique.

L’attaché, quand j’étais interne, c’était un vieux cardiologue libéral qui ne quittait sa salle de consultation que pour aller chercher son rare courrier et son bulletin de salaire au secrétariat du service.

Enfin, pas seulement, je suis quand même réducteur.

Parfois il sortait de sa salle à 15h30, à la fin de sa vacation, pour chercher l’interne afin lui faire prendre dans un service déjà plein un des trois patients vus, patient qu’il lui semblait important d’hospitaliser.

Je me suis toujours demandé l’intérêt de venir passer un après midi  à l’hôpital pour y faire exactement comme au cabinet, mais presque bénévolement (50 euros la vacation) alors qu’en libéral il y a tant à faire (et à gagner).

Plus rarement, l’attaché venait aux séances biblio du soir, quand soit il était très motivé, ou que vraiment, vraiment, il n’avait strictement rien à faire, non seulement au moins une après-midi par semaine mais aussi un soir par mois.

D’un autre côté, leur faible activité leur permet souvent de former les externes assistant à leurs consultations. Mais bon, en cardio, il n’y a jamais eu d’externe aux consultations…

Maintenant je suis attaché, pardon, praticien atttaché, et je n’en fais pas plus, pas moins non plus que ces « vieux cardiologues » dont je me moquais avec mes co-internes.

Et je ne sais pas non plus pourquoi je le fais…

J’ai décidé de vous faire rêver, et comme ce soir le Dr House revient, je vais vous raconter ma consultation.


– 13h30

J’arrive 30 minutes en avance. Pas fait exprès. Je devais déposer des lettres à la Poste, et j’ai prévu un gros délai pour trouver une place dans un quartier bondé de voitures. Les praticiens attachés, comme presque tous les autres membres du personnel n’ont pas de place attribuée dans l’enceinte de l’hôpital, lui aussi bondé de voitures. « Manque de pot », je trouve une place tout de suite. Je fais donc le poireau au secrétariat en attendant mon premier patient. Bon d’un autre côté il n’y a que 4 patients. En fonction de mon état de forme, cela me réjouit (quand je n’ai pas envie de travailler) ou me désespère (quand j’ai envie de travailler). Là, ça me désespère.


– 14h20

La  patiente de 14h30 arrive. Elle est adressée par un service, avec un beau courrier, vingt ans, plutôt mignone, mais strictement rien de cardio. Ah oui, la patiente de 14h00 n’a pas daigné venir, presque normal.

– 14h30

Je raccompagne la jeune fille à la porte de ma salle de consultations.


– 15h30

La patiente de 15h00 a déjà 30 minutes de retard. Je continue à glander sur Internet au secrétariat.


-15h45

La patiente arrive. C’est une petite dame. Enfin, un peu de travail, je vais pouvoir rendre service à la communauté cet après-midi ! Youpi !

Elle s’excuse (c’est rare) car elle sort juste d’un examen « au premier étage ». Je suis content; au premier il y a les explorations vasculaires (où je suis aussi praticien attaché), c’est donc une vasculaire, la consultation promet d’être plutôt intéressante.

Je fais mon sourire le plus éclatant: « Que puis-je pour vous ? ». « Je suis venue de moi même pour faire le bilan ». Pointe de déception: « Vous n’avez pas de courrier de votre médecin traitant ? ». « Si, pardon, il est là ». Elle me tend alors une ordonnance bizone ou est écrite cette simple phrase: « Merci de réaliser une consultation pneumologique ». Déjà, le courrier médical en une phrase, je déteste, mais en plus c’est même pas pour moi ! Au premier, il y a aussi les explorations fonctionnelles respiratoires…

Je lui précise que la pneumologie n’est même pas dans cet hôpital, mais dans un autre.

« Enfin, je ne vais pas aller jusqu’à là-bas!? »

« Ah? Au revoir, Madame, au plaisir ».


-15h48

J’appelle la dernière patiente dans la salle d’attente (celle de 15h30). Elle a un nom en plusieurs morceaux et pas d’origine française, ce qui explique probablement que  les secrétaires n’ont pas retrouvé le dossier de cette jeune patiente, pourtant déjà venue une fois voir le patron.

C’est une lycéenne qui dit avoir un problème de valves.

OK, on avance, malgré de nombreuses approximations approximatives dans son interrogatoire. Elle conclut toutes ses réponses par un « je ne sais pas, je comprends pas ce qu’elle veut ».

« Elle », c’est a priori une infirmière scolaire qui désire que je lui fasse un certificat pour le sport à l’école.

Un certificat pour lui permettre ou la dispenser d’en faire? Le mystère en reste un.

« Et vous savez ce qu’est votre problème de valves? »

« Je ne sais pas, c’est pour l’EPS, le rugby, la boxe… »

« Vous avez un traitement? »

« Non »

« Le professeur a dit qu’il devait vous revoir? »

Bon, c’est déjà ça, elle a rien de bien grave.

Je lui demande alors si cette infirmière a fait un courrier

« Je ne sais pas, c’est pour l’EPS, le rugby, la boxe… »

Je lui demande si cette infirmière a contacté son médecin traitant.

« Je ne sais pas, je comprends pas ce qu’elle veut, c’est pour l’EPS, le rugby, la boxe… ».

J’insiste, finalement, après avoir réfléchi, elle me tend une page froissée et déchirée d’un éphéméride de table ou est griffonné « TMS EPS consultation cardiologique ».

C’est ça, le courrier.

(TMS ??)

Bon…

On a perdu son dossier, je ne sais donc pas ce qu’elle a (ça c’est pas glorieux pour le CHU), j’ai un torchon en guise de courrier (ça, c’est pas glorieux pour ceux qui se disent professionnels de santé et qui pensent s’occuper d’elle convenablement). Je n’ai aucune envie de faire un quelconque certificat dans ces conditions.

Je fais un petit courrier poli mais ferme de demande d’explications claires et écrites.

Si cette patiente revient un jour, j’espère bien qu’on aura retrouvé son dossier d’ici là.


-16h00

Je quitte le service par les escaliers (les ascenseurs marchent aléatoirement), encore plus désespéré que d’habitude.


Voilà, j’espère vous avoir fait rêver et donné envie de devenir « praticien attaché ».

Jouer au Docteur.

Jouer au Docteur, c’est plus facile qu’avant grâce à Internet.
Mais ça peut être dangereux.
Pour les jeunes gens dont parle le NYT dans l’article suivant, ce n’est pas par plaisir de la découverte qu’ils jouent au Docteur, c’est par nécessité.


“I’ve hit a couple of trees,” Mr. Williams said. “But I’m trying not to.”

(Article découvert via « Le Monde »)


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For Uninsured Young Adults, Do-It-Youself Health Care.

By Cara Buckley

The New York Times

February 18, 2009.