Amplifier l’inexistant.

J’ai parcouru récemment deux histoires un peu similaires sur deux molécules radicalement différentes.

Dans les deux cas, tout l’enjeu est pour les industriels qui commercialisent ces produits de faire croire qu’ils sont efficaces dans les indications étudiées.

Première histoire, le dernier avatar de la carrière médiatique d’une merveilleuse molécule qui guérit tout et tous, l’ivabradine.

La revue d’un syndicat de cardiologues (auquel je ne suis pas affilié, mais que je reçois quand même. Devinez d’où vient l’argent qui me permet de recevoir cette revue d’un très haut niveau scientifique?) est accompagnée ce mois-çi d’un tiré à part à la gloire de cette nouvelle panacée.

Le tiré à part est bien entendu « réalisé grâce au soutien de Biopharma ».

De grands noms de la cardiologie y disent tout le bien qu’ils pensent de ce produit.

Je vous rappelle que l’essai BEAUTIFUL qui a étudié cette molécule est négative, c’est à dire que pour le critère principal de l’étude, le seul intéressant, l’ivabradine ne fait pas mieux que le placebo (j’en avais déjà parlé ici, ici, et ici). C’est aussi le cas pour les 8 (!) critères secondaires dans la population générale.

Dans un sous groupe pré-spécifié (les patients dont la fréquence cardiaque est supérieure à 70 bpm), l’ivabradine ne fait pas mieux non plus pour le critère principal. Par contre, elle fait mieux que le placebo pour trois critères secondaires : admission à l’hôpital pour infarctus du myocarde, admission à l’hôpital pour infarctus du myocarde fatal ou non ou angor instable et revascularisation coronaire.

Bien entendu, toute la communication du labo passe pudiquement sur les échecs répétés du produit, notamment sur les critères principaux pour se concentrer sur les succès « majeurs » observés dans un sous groupe, pour des critères secondaires.

A Waterloo, un de nos braves grognards a terrassé un anglais tuberculeux en combat singulier. Victoire totale!


Deuxième histoire: les mésaventures du telmisartan.

TRANSCEND a étudié son intérêt contre un placebo comme alternative aux IEC chez les patients intolérants à ces derniers.

La conclusion des auteurs est la suivante:

Telmisartan was well tolerated in patients unable to tolerate ACE inhibitors. Although the drug had no significant effect on the primary outcome of this study, which included hospitalisations for heart failure, it modestly reduced the risk of the composite outcome of cardiovascular death, myocardial infarction, or stroke.

De mon point de vue, critère principal négatif, intérêt « modeste » sur un critère secondaire, donc pas d’intérêt comparé au placebo.

Cette étude aurait pu avoir un enterrement discret, mais c’était encore trop pour certains commentateurs du « Lancet » qui contestent même la notion d’effet « modeste ».

Theheart.org résume cette controverse qui peut paraître un peu technique, mais qui sur le fond est fondamentale.

En effet, elle fait s’interroger sur la pertinence de certaines conclusions publiées, conclusions que souvent les médecins se contentent de lire, et sur la pertinence clinique d’un résultat d’essai thérapeutique.


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Lisa Nainggolan. Lancet correspondence questions TRANSCEND reporting . theheart.org. [Clinical Conditions > Hypertension > Hypertension]; Feb 12, 2009. Accessed at http://www.theheart.org/article/941369.do on Feb 14, 2009

Pour quelques billets de plus…

Doucement mais surement je mets à jour ma liste de blogs médicaux intéressants sur Delicious.

L’externalisation (terme très « crise 2.0 ») des liens sur Delicious a pas mal d’intérêts, notamment d’éviter d’avoir une colonne immensément haute (244 liens à ce jour!) et de pouvoir les partager facilement (Cf. le lien du wiki Médecine et Web 2.0 vers mon compte Delicious).

Mais il y a un inconvénient: l’absence d’une liste de liens directement disponible sur ce blog. J’ai toujours l’impression qu’il manque quelque chose, tant l’existence même de ces liens me semble importante pour l’écosystème de tout blog. Un blog sans lien, c’est un peu une araignée sans toile.

C’est pourquoi, je vais probablement multiplier mes coups de cœur pour tel ou tel blog que j’aurais découvert récemment (mais qui n’est pas forcément récent) .

Ne soyez pas fâchés si vous n’en faites pas partie.

J’exclus notamment de principe tout les « grands anciens » que je côtoie et je lis/lie depuis plusieurs mois ou années. On commente les uns chez les autres, ils sont en première place dans mon agrégateur et je pense qu’on forme une petite communauté soudée et sympathique.

Pour en revenir au but de ce billet, voici trois blogs que j’ai donc découvert récemment et dont j’apprécie beaucoup la lecture:

L’orchestre rouge (ter)

Je vais encore me faire un copain parmi mes correspondants généralistes.

Jusqu’à présent, il m’arrivait:

  • de pas leur écrire. En fait surtout quand j’endosse ma défroque de praticien attaché. Si vous vous dites que parce qu’en libéral j’ai intérêt à être « commercial », et donc de brosser le correspondant dans le sens du poil, et bien vous avez tort. En libéral je tape mes courriers, à l’hôpital, royaume en voie de paupérisation aiguë, je les écris, et je déteste ça (je sais que je suis illisible).
  • de ne pas être diplomate. C’est ma nature profonde. « Nature peinture », comme on dit parfois. Moi, c’est plutôt l’écru ou le caissonnage apparent sur du béton gris (très « maristes de La Verpillière », ou de Lyon, pour ceux qui connaissent). Du genre, merci de ne pas changer mon traitement et d’en instaurer un peu efficace, probablement dicté par le string ficelle de la visiteuse médicale. Parfois, quand je suis en forme, j’imprime et je joins avec mon courrier les recommandations sur lesquelles je me suis appuyé.
  • de détourner un patient. Je l’ai fait qu’une seule fois en 7 ans. J’en suis à la fois fier et honteux.
  • de faire ponter des patients sans les prévenir. Là aussi, au CHU exclusivement. En fait, à ma décharge, le processus m’échappe très largement après la réalisation de la coronarographie. Quand le copain coronarographiste m’appelle, je suis souvent en dehors de l’hôpital, et je n’ai plus sous la main les coordonnées du médecin généraliste. En général, après que tout soit fini, j’écris une petite bafouille du genre « Merci de m’avoir adressé M. X que je revois avec plaisir après son quintuple pontage aorto-coronarien... ». Je fais ce que je peux pour m’accrocher aux branches…
  • de faire hospitaliser un patient pour leur faire « une complète »: coronarographie, fibroscopie bronchique et coloscopie. Le patient avait mal à la poitrine, crachait et c….. du sang, si vous voyez ce que je veux dire. Petite précision, il n’était pas (encore) anémié. J’ai quand même appelé mon correspondant pour lui demander la permission. Je ne suis pas totalement sans gène…
  • de les écœurer en obtenant une place en 3 minutes 30, alors qu’ils n’y sont pas arrivés en 1h30, après avoir parlé à la femme de service, l’infirmière, la surveillante, l’externe, le faisant fonction d’interne non francophone, l’interne francophone mais en train de manger, l’assistant en pleine surveillance d’examen, le praticien hospitalier à la piscine et le chef de service aux Maldives pour le congrès francomtois de cardiologie. J’ai pris cardio, mais j’aurais pu prendre n’importe quelle spécialité, puisque le plus souvent j’ai été co-assistant avec ceux qui détiennent les clés des chambres hospitalières. Vous voulez une place en néphro ou en médecine interne??

Mais il y a peu, j’ai bien involontairement alimenté le moulin populaire du « Mon généraliste, il est nul« .

Je vois pour une première fois une brave dame rougeaude (un peu) et obèse (beaucoup), hypertendue bien équilibrée pour un bilan.

Son généraliste me précise qu’elle est sous Monotildiem et Tenstaten. Bon, elle est parfaitement équilibrée.

Je lui demande si elle prend d’autres médicaments: « Oui, 4 Efferalgan 500 pour mon arthrose« .

Ma réponse fuse sans que j’aie eu le temps de la censurer « Mais, il y a plein de sel dedans! Un gramme par comprimé, je crois« .

Elle me regarde les yeux ronds « Mais il me demande de suivre un régime sans sel…« 

Et après, toute rouge et sûre de son bon droit immémorial de patiente injustement collée à un régime, elle tangue sans fin en médisant sur le confrère.

« M’enfin, M’enfin…« 

Je tente de remonter le flot de ses récriminations à toutes rames, sans succès.

Difficile de lui faire comprendre qu’il est normal que je sois pointu sur ce sujet, puisque je ne fais que cela depuis 1998. Lundi encore, j’ai demandé à mon infirmière de consultation ce qu’elle prescrirait à une de mes patientes gênée par une toux sèche (non cardiaque!). Encore plus difficile de lui dire que je tiens un blog et que justement, dans une note du 21 janvier 2009, j’avais fait allusion à un poster que j’avais trouvé je ne sais plus comment sur Google. Elle serait venue me voir un peu avant, je n’aurais pas su.

« M’enfin, M’enfin…« 

« Oui, bon, ça va, tais-toi, tu as raison, il est nul ton généraliste, mais je vais quand même lui faire un courrier avec des mots simples… »

Et merde, je me suis encore fait un copain…

(Bien entendu, je ne lui ai pas dit que son généraliste était nul! En l’occurence, il est très bien, gentil et compétent. Par contre, en fin de journée, j’avais envie qu’elle s’arrête de causer, d’où cette phrase fantasmée. Par contre, j’ai encore touché du doigt toute la simplicité de ma tâche, et toute la difficulté de la sienne, bien que nous ayons le même métier)

Better red than Dead

Une anecdote m’est revenue ce matin sur la formation des jeunes internes et les difficultés considérables auxquelles ils se heurtent au début de leur carrière.

Premier choix, un soin intensif cardiologique en CHU.

Mon assistant passait sa vie en salle de cathétérisme, le PH préparait l’agrégation, le patron était absent (et pour le coup, c’était tant mieux…), et mon co-interne était tout aussi inexpérimenté que moi.

Heureusement, les infirmières étaient aguerries.

Un système communiste s’est alors installé en douceur (c’est suffisamment rare pour être signalé) dans ces soins intensifs durant mes 3-4 premiers mois.

Je leur demandais ce qu’il fallait faire quand un patient arrivait. Avec mes connaissances théoriques, j’essayais de valider/d’améliorer ce qu’elles me proposaient, puis je signais la prescription collégiale.

Je n’étais pas interne des soins intensifs, mais secrétaire de la cellule des soins intensifs.

Ce fut une période très difficile dans ma vie de jeune médecin.