Il travaille à la mairie…

Et il prend la vie du bon côté, voyez-vous, « Ce que je fais, c’est pas fatiguant« , gros rire.

Il a d’ailleurs l’accessoire qui va avec son boulot: une Rolex sportive authentique qui pendouille négligemment au poignet gauche.

Car, « travailler à la mairie », ça veut surtout dire « faire des petits boulots au noir ailleurs ».

Il a fait un petit infarctus il y a une quinzaine d’années, et depuis, plus rien, malgré son tabagisme et sa vie de patachon.

A chaque fois qu’il vient me voir, c’est à dire pour les visites systématiques, comme pour les « alertes », il a des problèmes avec ses « petites ».

Une « petite », c’est une copine interchangeable de 20 ans de moins, et qui lui pose des problèmes éthiques et philosophiques insolubles.

L’actuelle, c’est une folle de sexe qui transforme ses samedis-dimanches en orgies. Le reste de la semaine, ils ne se voient pas.

Cela pose des problèmes à mon patient qui est délicat et raffiné: « Docteur, de bon matin, elle me réveille en me collant le machin sur la bouche, ça m’écœure presque, puis après, c’est toute la journée, j’ai du mal à suivre, j’ai quand même la soixantaine, y a pas de risque pour mon cœur ?!« .

J’ai fait abstraction du tableau, et j’ai prodigué quelques paroles de réconfort et quelques conseils, à la façon paternaliste et rassurante d’un vieux médecin de famille que rien ne surprend. J’ai toutefois oublié de demander le style du jardin de la dame en question: d’agrément, à l’anglaise, aquatique, aromatique, à la française, d’hiver, à l’italienne, médicinal, médiéval, méditerranéen, potager, public, secret, tropical, zen, zoologique? Le jardin à la française et surtout le zen s’accordent à merveille à ce type de pratiques, surtout très matinales.


Je l’ai aussi rassuré pour son coeur.

En plus, la dame prend de la cocaïne occasionnellement. Là, j’ai fait les gros yeux, surtout pas pour vous! Il m’a alors dit qu’il avait arrêté il y a bien longtemps, avant son accident, et que ça ne l’avait jamais intéressé, qu’il avait essayé « comme tout le monde« .

Le « comme tout le monde » m’a plongé dans un abîme de réflexions, « Dans quel monde on vit? ».

Il a par ailleurs voulu être rassurant: « Vous inquiétez pas,  Docteur, j’vais pas en reprendre, si elle fait ça d’vant moi, je lui arrache la tête!« .

C’est alors qu’il m’a subitement brandi sous le nez son portable avec en fond d’écran sa tendre dulcinée.

J’ai eu un mouvement de recul, d’abord de surprise, et ensuite après avoir vu la photo.

Petit silence, de toute évidence, il attendait un commentaire.

La première chose qui me soit venue à l’esprit devant la blondasse aux traits lourds et outrageusement maquillés qui me regardait sous l’inscription « Orange F » a été: « Mais, on dirait une pute! ».

Mais j’ai bien senti que ce n’est peut-être pas ce qu’il fallait dire. Le terme péripatéticienne, plus policé, et étymologiquement plus intéressant, ne m’est en effet pas venu à l’esprit sur le coup de l’émotion.

Deuxième option, et je n’ai pas trouvé mieux: « Elle est chaude!« .

Grand sourire, gros rire gras, description supplémentaire de galipettes, j’avais su dire les mots qui ont trouvé le chemin de son cœur et de son âme.

Il est parti rassuré, heureux de son existence, et gonflé à bloc pour une nouvelle fin de semaine torride. Beati pauperes spiritu.

Je lui ai donné rendez-vous en janvier pour son épreuve d’effort annuelle.

Après lui, j’ai vu une femme infirme moteur cérébrale que sa mère couve sans relâche depuis 50 ans, puis mon vieux pharmacien urémique.

Le vieux pharmacien

C’est un vieux pharmacien de 90 ans qui a rendu des services innombrables à plusieurs générations qui se sont succédées dans le quartier.

Avec son compère, le vieux généraliste, 7 ans de moins, ils sont les derniers représentants vivants parmi ceux que l’ont nommait les « notables ».

Ce n’étaient pas des « notables » à la Miller ou à la Chabrol, troubles, cachant des fautes inavouables, mais des gens qui rendaient service à la communauté, tout en vivant très confortablement au prix d’un travail quotidien acharné.

Probablement quand même, quelques histoires de fesses hétérosexuelles, par-ci, par-là. Bien plus rarement un divorce difficile exposé en place publique, comme le sous-entendent perfidement ces petites affichettes qui ont un jour fleuri dans le quartier: « Mme le Dr.* recherche ménages à faire ».

Catholiques pratiquants, Madame, plus que Monsieur, le plus souvent, cela va sans dire.

Souvent leurs enfants sont médecins, ou pharmaciens, ou vice versa.

J’ai la redoutable charge de suivre les deux.

A travers la porte de ma salle d’examen, je sais que l’un ou l’autre vient d’arriver, car j’entends le concert  de voix déférentes et pleines de sollicitude qui les accueillent.

Le vieux médecin, ça va, nos relations se sont d’emblée posées sur des bases saines et franches. Au grand effroi de Madame, nous appelons un chat un chat, et nous avons donc abordé au cours de la dernière consultation la question de sa mort (et de la mienne, par la même occasion, pour établir une élégante symétrie).

Par contre, avec le vieux pharmacien, c’est nettement plus coton.

Il a une insuffisance rénale terminale qui l’essouffle au moindre pas et qui  nécessiterait une dialyse qu’il refuse catégoriquement. Je constate à chaque fois des oedèmes, un galop, une turgescence jugulaire, une dyspnée à 3 mètres, mais comme la créatininémie a perdu 1 point, tout va très bien Madame la Marquise…

Aucun néphrologue auquel mon prédécesseur et moi l’avons présenté ne lui convient: parle trop fort, trop gros, trop…. Enfin bref, ils ne sont biens qu’avant de prononcer le mot tabou: dialyse. A chaque fois je dois lui faire la leçon pour qu’il se rende à une consultation qui n’aboutit que sur la prise d’un prochain rendez-vous devant lequel il renâcle.

Par contre, bien que n’ayant pas de problème cardiaque instable, il continue à venir me voir; son médecin traitant, purement administratif, étant son fils, spécialiste non clinicien. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que c’est parce qu’il m’aimait bien. Pas étonnant, il sait bien que ce n’est pas moi qui irait le dialyser (je l’ai eu fait, en réa).

Il me consulte donc systématiquement la semaine avant sa visite chez le néphrologue pour que je lui fasse le bon de transport (pas envie d’aller au secrétariat), une ordonnance car il n’a plus de médicaments à la maison (un comble!), et que je lui impose les mains pour faire descendre sa créatininémie (Bernadette Soubirous, en bas de l’escalier première porte à gauche).

Je lui fais la morale, alors il me regarde avec ses yeux ictériques de chien urémique battu, et je capitule. Il ne veut même plus que j’écrive au néphrologue: « Je n’apporterai pas le courrier! ».

Aujourd’hui, on a parlé religion après ma capitulation. Il était étonné que je sois athée: « Ah bon, vraiment, vraiment?? Bah oui, vraiment, vraiment ».

Le sujet de la prochaine consultation, urémie et littérature classique?

A Place Where Cancer Is the Norm

C’est le titre d’un article remarquable et poignant du NYT sur un centre anticancéreux de Houston, Texas.

Le MD Anderson Cancer Center est énorme, au delà de tout ce que l’on peut imaginer: 17000 membres du personnel s’occupent chaque année de 90000 patients au sein d’un complexe de 864000 m².

Mais ce centre qui a la démesure du Texas et des texans recèle aussi une humanité immense, que l’on peut à peine discerner en lisant les quelques histoires racontées par le NYT.

Dans ce lieu, le cancer frappe indifféremment soignés et soignants.

Ceci explique aussi cela.

Cet article sur le cancer me touche, car je pense tous les jours à ma mère qui attend avec terreur la prochaine fois et à une cousine qui vient de commencer la lutte. Je pense aussi à mes deux grands-pères, dont un, jusqu’à la fin, n’a pas su contre quoi il se battait et reculait. Je pense aussi à la seconde épouse de mon grand-père, que je considérais comme ma grand-mère. Je pense aussi parfois à sa première épouse, ma « vraie » grand mère, décédée autour de la trentaine à la fin des années 40, dans des souffrances inimaginables.

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A Place Where Cancer Is the Norm. By Gina Kolata. Published: October 25, 2009. The New York Times.

Lost in Transmission

J’ai trouvé un article assez caustique sur le NEJM de ce jour.

Enfin une causticité feutrée et retenue, à la façon NEJM, qui n’est ni Prescrire, ni le Canard.

Cet article, disponible librement en ligne avant publication, constate dans 3 cas précis que des informations émises par la FDA disparaissent avant d’avoir pu atteindre le public.

Ces informations, contenues dans les dossiers d’AMM, sont synthétisées et condensées pour pouvoir constituer les notices que l’on trouve dans les boites de médicaments.

Le problème, et c’est assez curieux, c’est que ce processus de sélection est confié aux firmes pharmaceutiques, puis après négociation et approbation avec la FDA, la notice est diffusée.

Et là, très curieusement, certaines informations « gênantes » disparaissent au cours de ce processus au nez et à la barbe des experts de la FDA.

Ces informations ne sont pas anodines, puisqu’il s’agit de données de mortalité (dans 1 cas) et d’efficacité (dans les 2 autres cas).

Étonnant, non?


Il faut faire confiance à l’industrie pharmaceutique.

L’industrie pharmaceutique nous veut du bien.

Il faut faire confiance à l’industrie pharmaceutique.

L’industrie pharmaceutique nous veut du bien.

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L.M. Schwartz and S. Woloshin. Lost in Transmission — FDA Drug Information That Never Reaches Clinicians. (10.1056/NEJMp0907708)