Ctrl C/Ctrl V

Le 29 septembre dernier, s’est tenu un Atelier de Presse organisé par une agence de relations publiques (RP), Capital Image, et financé par deux laboratoires pharmaceutiques, Amgen et GSK.

Vous trouverez l’intégralité de ce dossier ici.

Le but de cet atelier était de faire connaître à la presse l’existence et les caractéristiques principales d’un nouveau traitement ciblé de l’ostéoporose qui n’est pas encore commercialisé en France (Prolia®, denosumab).

Bien entendu, l’enjeu ultime est que les journalistes invités parlent de ce traitement afin d’en soutenir la prescription quand il sera commercialisé.

Ce dossier ne présente donc qu’un point de vue très positif sur le traitement, ce qui est bien entendu pas trop surprenant.

Je remarque quand même qu’il est extrêmement bien fait et didactique. N’oublions pas qu’il est avant tout destiné à des journalistes qui ne sont pas forcément des professionnels de santé.

Comme j’avais ce dossier en mains, je me suis demandé de quelle façon et comment il allait être repris et diffusé par la presse sur internet. J’ai donc dès le 29/09 organisé une veille documentaire sur la toile en utilisant Google Alerts en combinant plusieurs mots-clés, comme le ferait une araignée dans un documentaire de David Attenborough. Entre deux patients, je faisais aussi parfois des recherches manuelles, en fonction de l’inspiration du moment.

Cette veille exclut donc de facto tout média non représenté sur la toile (ce qui est quand même de plus en plus rare), mais tend vers une certaine exhaustivité.

Toutefois, si vous avez eu connaissance d’un écho de cette réunion dans un média que je n’aurais pas cité, merci de m’en faire part.

Autre remarque importante, je ne connais rien à l’ostéoporose, bien plus, ce sujet ne m’intéresse pas plus que ne le ferait un vieil os rongé abandonné par un chien. Je ne vais donc pas vous parler du fond mais plutôt de la forme, et notamment comment une information médicale relayée par une agence de RP se diffuse sur la toile.

Au bout de 11 jours de veille, ma chasse a été assez décevante, puisque je m’attendais à voir un article dans un grand média, ce qui n’a pas été le cas. Mais je ne désespère pas, et j’attends notamment la date de commercialisation effective de ce médicament qui va probablement stimuler l’ardeur journalistique.

Les plus rapides à réagir, c’est à dire le lendemain, le 30/09, ont été les journalistes de Destination Santé avec cet article Quand l’os se dévoile.

L’article ne cite pas l’Atelier Presse, ni le dossier, ni l’agence de communication. Par contre, il laisse entendre que le texte relate une réunion qui s’est tenue au cours des prestigieux Entretiens de Bichat, puisqu’on trouve en fin d’article la mention suivante: Source: Entretiens de Bichat, 29 septembre 2010.

Cela n’est pas tout à fait exact, puisque le programme officiel ne mentionne aucunement cet Atelier Presse du 29 septembre (ni aucune présentation sur l’ostéoporose ce jour là).

Il aurait été plus vrai, mais aussi moins prestigieux d’indiquer qu’il s’agissait d’une réunion qui s’était déroulée en marge des Entretiens de Bichat.

Je sais, je pinaille, mais les mots sont importants, on le verra un peu plus tard.

En parlant de mots, l’article de Destination Santé sent le souffle de l’épopée et évoque irrésistiblement l’œuvre d’un Malraux, d’un Kessel, d’un Capote où l’immense talent de l’écrivain ne l’emporte que de haute lutte sur le travail d’investigation journalistique.

Attention, à la décharge de ces trois monstres sacrés, l’équipe de Destination Santé est particulièrement fournie, puisqu’elle ne comporte que des journalistes ayant leur carte professionnelle délivrée par la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes professionnels et que l’ensemble du contenu est élaboré en droite ligne des recommandations du Conseil scientifique. Il est validé par le Rédacteur en chef et Directeur de la publication avant sa diffusion.

Le Conseil scientifique, à lui tout seul, est assez impressionnant.

On ne peut donc qu’imaginer la qualité des écrits d’une telle armada de talents, chapeautés par comité scientifique énorme et validé in fine par le Rédacteur en chef et Directeur de la publication.

Pour s’en rendre un peu compte, comparons le texte du dossier de presse et celui de l’article de Destination Santé:

Aujourd’hui la moitié des médicaments qui reçoivent une autorisation de mise sur le marché sont issus des biotechnologies. (Destination Santé)

Aujourd’hui plus de 50% des médicaments qui reçoivent une Autorisation de Mise sur le Marché sont issus des biotechnologies. (Dossier de Presse)

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La biotech permet aujourd’hui de mieux comprendre comment fonctionnent nos cellules ainsi que les mécanismes biologiques des maladies. (Destination Santé)

La biotechnologie permet de mieux comprendre les mécanismes biologiques et physiopathologiques des maladies. (Dossier de Presse)

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« Les différents outils de la biotechnologie ont permis de pallier les limites de la chimie. Celle-ci en effet, est, incapable de reproduire les protéines naturellement présentes chez l’Homme. Leur structure particulière, leur poids et leur complexité les rendent inimitables », précise le Pr Jean-Hugues Trouvin, président du Groupe d’experts sur les médicaments biologiques et biotechnologiques à l’Agence européenne du Médicament. (Destination Santé)

« Les différents outils de la biotechnologie ont permis de pallier aux limites de la chimie qui ne peut reproduire les protéines naturellement présentes chez l’Homme du fait de leur structure moléculaire, de leur poids et de leur complexité » indique le Pr Jean-Hugues Trouvin, président du groupe d’experts sur les médicaments biologiques et biotechnologiques à l’EMA à Londres (European Medicines Agency). (Dossier de Presse)

Remarque ancillaire, je me demande comment un président du groupe d’experts de l’EMA qui a probablement statué sur cette molécule en 2009 peut ainsi apporter sa contribution et sa caution à une publication purement commerciale. Je trouve cela particulièrement dérangeant.

//

En 1995, des chercheurs du laboratoire américain Amgen, travaillent au décodage du génome humain. Ils vont en fait découvrir une toute nouvelle voie de signalisation, qui régule le métabolisme osseux. Dans un premier temps, ils identifient le gène de l’ostéoprotégérine. (Destination Santé)

Au début des années 90, les équipes de recherche d’Amgen participent au programme mondial de séquençage du génome humain. Ils vont découvrir une nouvelle voie de signalisation régulant le métabolisme osseux. En travaillant sur la physiologie de l’os, ils observent une augmentation de la densité osseuse chez des souris ayant reçu un gène en cours d’identification, celui de l’ostéoprotégérine ou OPG. (Dossier de Presse)

//

Dans un premier temps, ils identifient le gène de l’ostéoprotégérine. Cette protéine exprimée par les ostéoblastes – des cellules spécialisées dans la construction de l’os – inhibe la résorption osseuse. Poursuivant leurs recherches, ils montrent qu’une surexpression de ce gène augmente la densité osseuse des souris. A l’inverse, les rongeurs qui sont incapables d’exprimer le gène en question présentent une faible densité. (Destination Santé)

Dans un premier temps, les chercheurs vont identifier un gène, celui de l’ostéoprotégérine. En poursuivant leurs recherches, ils observent que les radiographies des souris chez qui ce gène est « surexprimé » montrent des os très denses et solides ; à l’inverse, les rongeurs chez qui l’on a supprimé le gène en question présentent des os très fragiles et poreux. (Dossier de Presse)

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Aujourd’hui moins de 50% des patients adhèrent à leur traitement pendant plus d’un an. Enfin 80% des femmes ne reçoivent pas le traitement dont elles auraient pourtant besoin, dans la première année suivant une fracture liée à l’ostéoporose. (Destination santé)

Si l’on considère l’ensemble des données, il en est une qui peut surprendre au regard des conséquences de la maladie : aujourd’hui, 80% des femmes ne reçoivent pas de traitement dans l’année qui suit une fracture liée à l’ostéoporose(6) et seules 50% des femmes continuent à suivre leur traitement un an après son instauration. (Dossier de Presse)

Si vous me permettez une image musicale, il y a même un peu de Rachmaninov dans cette réinterprétation pour laquelle la souplesse et la longueur des doigts sont primordiales car les touches C et V sont assez éloignées de celle de Ctrl.

Comme vous pouvez le constater, j’ai un piqué un peu limite sur la touche Ctrl, mais il est vrai que je n’ai pas ma carte de journaliste.

La qualité rédactionnelle et la rigueur journalistique de cet article sont donc en définitive tout à fait limitées, malgré les hautes ambitions rédactionnelles affichées, puisqu’il ne s’écarte pas d’un iota du dossier de presse financé par les laboratoires. L’exercice me rappelle en effet mes médiocres résumés de textes lorsque je préparais le bac de français. Pourtant, cela n’a pas empêché un certain succès dans les jours qui ont suivi sa publication.

Car ce texte a par la suite bénéficié d’une diffusion plus ou moins intégrale sur les pages suivantes:

Donc, que du copié/collé d’un texte déjà très largement inspiré par un dossier de presse…

Une page se différencie, celle de La République des Pyrénées qui est ma préférée car elle est vraisemblablement fortement inspirée du texte de Destination Santé. L’article reprend le même titre, la plupart des phrases, mais son auteur en modifie certaines. Par exemple la première devient De nombreux médicaments recevant une autorisation de mise sur le marché viennent des biotechnologies.

La première phrase du dossier de presse, Aujourd’hui plus de 50%… est donc devenue Aujourd’hui la moitié…., puis De nombreux médicaments…. J’aime aussi beaucoup les deux derniers paragraphes de l’article qui n’ont strictement rien à voir avec le sujet de l’article.

Ça doit être cela le jeu du téléphone arabe journalistique, avec une petite pointe de cadavre exquis.

Je vous passe quelques fils RSS sans intérêt…

Si j’étais Monsieur Amgen ou Monsieur GSK, je ne serais pas pour l’instant particulièrement heureux de l’impact qu’a eu cet atelier journalistique sur la toile.

L’ostéoporose n’est en effet probablement pas la priorité principale des haïtiens et des béninois, et la qualité globale des médias francophones qui ont relayé l’information est particulièrement médiocre, même à l’aune du publi-rédactionnel. Par ailleurs, je n’ai pour l’instant retrouvé qu’un seul article original (mouhahahahaha), celui de Destination Santé, inspiré par cet Atelier de Presse.

J’espère seulement qu’ils auront plus de chance dans les semaines qui viennent (je fonde beaucoup d’espoirs sur Rhumatologie Pratique, ou équivalents) ou qu’ils n’ont pas payé trop cher l’agence de RP.

Si l’on considère cet exemple d’un point de vue un peu plus éloigné, il pose le problème du contournement de la loi sur la publicité sur les produits de santé. En effet, toute publicité pour ce médicament est formellement interdite en France dans les médias destinés au grand public. Or, qu’est-ce qui, sur le fond, différencie cet article qui reprend presque mot pour mot un dossier de presse élaboré par les fabricants du médicament d’une publicité? Rien. Toutefois, le nom du médicament n’est pas cité. Mais on sait qu’il s’agit d’une thérapie ciblée, contre l’ostéoporose et que c’est Amgen qui l’a développée. A partir de là, il devient presque accessoire de nommer la molécule. Toute la différence se fait sur la forme, puisque ce texte est signé par des journalistes et qu’il est identifié fièrement comme tel. Et c’est seulement pour cela qu’il ne tombe pas sous le coup de la loi.

Pour information, et comparaison, voici la Charte des devoirs professionnels des journalistes français (Source):

Un journaliste, digne de ce nom,

– prend la responsabilité de tous ses écrits, même anonymes ;

– tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents, la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ;

– ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d’honneur professionnel ;

– n’accepte que des missions compatibles avec la dignité professionnelle ;

– s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque ;

– ne touche pas d’argent dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées ;

– ne signe pas de son nom des articles de réclame commerciale ou financière ;

– ne commet aucun plagiat, cite les confrères dont il reproduit un texte quelconque ;

– ne sollicite pas la place d’un confrère, ni ne provoque son renvoi en offrant de travailler à des conditions inférieures ;

– garde le secret professionnel ;

– n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée ;

– revendique la liberté de publier honnêtement ses informations ;

– tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ;

– ne confond pas son rôle avec celui du policier.

Paris, Juillet 1918 – révisée en janvier 1938

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

10/10/10: quelques modifications stylistiques et quelques rajouts.

J’ai aussi oublié de remercier chaleureusement celui qui m’a transmis ce dossier de presse et qui reste persuadé, malgré toutes ses années de métier, qu’un journaliste ne doit pas se contenter de faire Ctrl C/Ctrl V.

(Source indéterminée)

 

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Ajouts ultérieurs:

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

11 thoughts on “Ctrl C/Ctrl V”

  1. J’ai vu le VM du labo GSK hier, il m’a présenté le produit sans vraiment le faire (il ne doit pas encore avoir le droit), et a tenté de me mettre l’eau à la bouche en en disant le moins possible, tout en en parlant un peu… Ca ne m’a pas paru révolutionnaire, c’est en sous-cutané, et le nom n’est pas parlant… J’attendrai, comme d’habitude, quelques années avant de prescrire ce nouveau médicament…

  2. Une question un peu hors sujet, mais comment une « Autorisation de Mise sur le Marché » se déroule-t-elle? Combien de temps cela peut-il prendre? Y a-t-il une différence pour obtenir l’autorisation entre un médicament « invention » française et un médicament « invention » étrangère (par exemple d’un pays de l’UE)?

    J’utilise le mot « invention », mais pas sûr si le terme est exact.
    Bonne soirée

    1. Je ne connais pas le délai moyen, mais il doit beaucoup dépendre du médicament et du nombre d’aller-retours d’infos entre les agences et le labo.
      Le LEEM donne un bon résumé du processus: http://www.leem.org/medicament/autorisation-de-mise-sur-le-marche-315.htm

      Autres liens:
      http://www.anmv.afssa.fr/procedures/proceduresamm.asp
      http://www.infectiologie.com/site/medias/enseignement/seminaires_desc/2007-octobre/DESC-Octobre-07-AMM-vittecocq.pdf

  3. Bonjour Jean-Marie,

    Du temps ou je trouvais de l’intérêt au label HonCode, j’avais signalé Destination Santé à la Fondation HON. En effet, se faisant passer pour une agence de presse, cette société relayait des articles promotionnels ou les rédigeait sur mesure, de façon encore plus criante que l’exemple que tu cites.

    Devant l’évidence, sa certification HON/HAS lui a été retirée. Une goutte d’eau dans la mer, mais il n’est pas anodin que tu sois venu toi aussi buter sur cette officine.

    Pour ce qui est des autres médias, c’est plus parce qu’ils sont débordés de dossiers de presse que par rigueur qu’ils n’ont pas cité le dossier que tu as suivi. J’ai analysé récemment l’impact d’un article de l’INED avec le même « travail journalistique ». Il faut dire que la manoeuvre était subtile, un organisme d’Etat jouant le rôle d’agence RP.

    Nous vivons une époque moderne 😉

    1. Oh, merci pour la précision!
      C’est en effet très drôle que sans nous être concertés, nous soyons tombés sur la même agence de presse!
      C’est qu’elle doit être grandiose dans son genre😉

  4. Merci de cette excellent exercice d’analyse critique de l’information médicale, très bien écrit et drôle de surcroit.
    Les mêmes mécanismes ont lieu dans l’information aux professionnels de santé : une officine s’ornant de titres officiels et pourvue en leaders d’opinions pour faire croire à une pseudo-légitimité, a pour fonction de blanchir une communication commerciale en information médicale scientifique.
    Après la paresse critique et l’ignorance des destinataires fait le reste.
    Et voilà pourquoi votre fille est malade…
    Et voilà pourquoi les soins inappropriés s’accumulent avec leur risques sanitaires (Avandia° et Médiator° pour citer des exemples récents) et leurs surcoûts évitables pour la santé.
    Encore merci.

  5. Comme le dit D. Dupagne, ‘Destination santé’ vend ses articles à la PQR ( presse quotidienne régionale).. Ces journaux, qui connaissent une crise sévère, achètent des pages dites ‘pré-montées’ en santé et dans d’autres domaines sans se poser la question de la provenance.
    DS est également très liée avec le service de communication de l’OMS. Elle a été fondée par un ancien du Quotidien du médecin, dont chacun connait l’indépendance rédactionnelle vis à vis de l’industrie pharmaceutique !

    Le donesumab est pour l’instant sur le marché du cancer de la prostate avancé en échec thérapeutique. Il affronte aussi l’acide zolédronique dans la prévention des métas osseuses.

    mais il est évident que le marché de l’ostéoporose va être plus juteux. A cemoment , nul doute que la boite de RP saura attaquer la presse féminine, paris Match et autres titres de salles d’attente et les journaux ciblant le 3ème age.

    Bravo pour cette belle analyse.

    1. Merci!
      Étonnant, quand même, pour DS de gagner de l’argent presque de façon écologique en recyclant des textes qu’on doit lui fournir gracieusement, et réussir à les vendre ensuite sans avoir rajouté une seule plus-value à part les résumer.
      J’ai hâte de voir l’article sur Paris-Match et Notre Temps!

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