Du jour au lendemain

J’ai reçu ce message électronique hier:

Bonjour,

Je suis journaliste au magazine *****, où je m’occupe des questions de santé. Je me permets de vous contacter dans le cadre d’un dossier que je prépare sur les médecins : qui sont-ils? comment travaillent-ils? combien gagnent-ils? quelles sont leurs difficultés?… J’essaye de dresser un panorama assez large des médecins : le généraliste, le PH, le pédiatre, le remplaçant, le médecin scolaire, le chirurgien esthétique, le radiologue, le psychiatre, l’urgentiste…. J’aimerais discuter avec vous de la condition de cardiologue, savoir comment vous vivez personnellement votre métier, quel type d’exercice vous avez choisi, pour quelles raisons, si vous vous considérez comme un « nanti » ou si cette image qui colle à la peau des médecins est erronée…

Je vous remercie de me contacter au ******** si vous voulez bien m’en dire plus. Je pourrais moi aussi à cette occasion vous exposer plus en détails mon projet.

D’avance merci pour votre aide.

***


Bon, j’ai poliment décliné en arguant que le fait de savoir ce que les gens pouvaient croire/savoir sur nous m’indifférait totalement.

En réfléchissant un peu plus, je me suis aussi fait la remarque que le terme de « nanti » pouvait peut-être donner des indications subtiles sur la façon dont serait traité ce sujet.

Je crois beaucoup en l’inconscient.

Mais enfin, ça aurait été le Figaro ou le Canard, j’aurais refusé aussi.

A midi, je déjeunais avec des confrères, dont un médecin généraliste qui m’a raconté une anecdote.

Hier, en début de consultations, il s’est rendu compte que les toilettes du cabinet (ouarff) étaient bouchées, avec les odeurs dans la salle d’attente qui vont avec. Il a appelé un plombier qui a donné un coup de tringle et a demandé entre 300 et 350€ (je ne me souviens plus exactement) pour son intervention.

Et on n’est pas à Paris, einh. Et la tringle n’était pas en or, non plus.

Quel médecin conventionné peut demander 300-350€ pour une visite à domicile ?

J’ai repensé au message en écoutant cette histoire.

Je cherche à faire pleurer personne, d’autant plus que la question d’être un « nanti » ou non me semble totalement inepte car elle introduit une notion morale qui répond déjà à la question posée.

Bien sûr que je suis un « nanti », en tout cas pour tous ceux qui verraient pas plus loin que les chiffres bruts de mes revenus.

Bien sûr que je gagne plus qu’un journaliste de la presse écrite ne travaillant pas au journal Le Monde, bien sûr que je gagne plus qu’un ouvrier ou que mon beau-frère qui est cheminot.

Je gagne bien ma vie, et irritation ultime pour les anesthésiés par le politiquement correct ou les populistes, je n’en éprouve pas la moindre honte.

Comment avoir honte quand un type qui débouche un chiotte gagne pour une intervention, certes respectable et salutaire la même chose qu’un médecin généraliste au cours de 13 à 16 consultations ?

Bon, moi, étant spécialiste, je suis un super « nanti », puisque mon CS+MPC+MCS+DEQP003 (une consultation+ECG 12 dérivations) représente le très considérable 1/7ème-1/8ème de l’intervention du plombier.

Et je vous épargne la comparaison avec Thierry Henry.

Mais c’est certain, je rends bien moins service à la communauté que lui.

Bon, je fais du populisme de droite, qui ne vole pas beaucoup plus haut que celui de gauche ou de tout autre bord d’ailleurs (il y a un populisme du centre??).

Pour ceux qui veulent savoir combien un médecin gagne en fonction de sa spécialité et de son secteur, c’est ici, page 95 (chiffres CARMF 2007).

Autres données intéressantes, mais curieusement beaucoup moins citées, juste la page d’après, la nature des affections des médecins entraînant le versement d’indemnités: regardez le pourcentage des « troubles mentaux et du comportement ».

Le populisme, c’est l’intelligence mis à la portée des caniches.


(merde, si j’ose dire, je viens de me rendre compte, que j’ai écrit exactement le genre de note que je ne voulais pas écrire. Parfois l’action précède la réflexion, le bruit et la cacophonie prennent le pas sur le silence du mépris)

Consultations du mercredi.

Il ne me reste plus que 2 mercredis avant que ma démission du service de cardiologie soit effective.

C’est peu de dire que je les compte.

Marre des dossiers perdus, des courriers non informatifs des externes de diabèto, des consultations dont je ne comprends même pas la raison, des examens paracliniques perdus dans le trou noir des archives hospitalières, des patients qui viennent carrément sans courrier, des ECG à interpréter pour des anesthésistes avant une AG (si ça se trouve une AL) pour chirurgie oculaire sans compter la circulation et la difficulté chronique à se garer aux abords de l’hôpital, et les 50€ par vacation.

Aujourd’hui, ça été le feu d’artifice, j’ai un catarrhe nasal depuis ce matin.

Je coule comme une fontaine avec les éternuements, les yeux de lapin myxomateux et le nez qui vont avec.

Tous mes patients se sont inquiétés de ma santé, même le tritronculaire sévère avec une fraction d’éjection à 35% qui ne prend pas ses comprimés et se fiche de son état de santé au delà de l’instant présent.

C’est dire.

J’ai eu toutes les peines du monde à éviter l’impair suprême de la part d’un médecin, qu’une longue goutte aqueuse vienne s’écraser sur le bras d’un patient au cours de la prise de la tension.

Je ne l’ai jamais aussi rapidement prise, incapable d’arriver à la diastolique sans me ruer sur un essuie-tout.

Impair irrécupérable, donc, surtout avec cette histoire de grippe.

J’ai trouvé que certaines personnes devenaient un peu nerveuses à chaque toux ou rattrapage de goutte in extremis.

Tant pis, et qui plus est, ils n’auront que des systoliques aujourd’hui.

Le seul truc rigolo de la vacation, une dame un peu boulotte, environ 70 ans, maghrébine, qui vient pour un bilan de dyspnée. Étant donné l’origine et l’âge, j’ausculte particulièrement bien pour dépister une séquelle de RAA. Et j’entends effectivement un gros bruit râpeux régulier au foyer aortique. Ahaha! Pourtant, ce qui m’étonne rapidement, c’est que la fréquence du bruit ne correspond pas à la fréquence du Toum-Ta.

En fait, la dame se grattait consciencieusement une petite zone au dessus du sein gauche, du bout de l’ongle.

Concentré sur l’auscultation, je ne l’avais pas remarqué faire.

Là, ça va mieux après un bon thé et une grosse rasade de miel corse d’une patiente (et 2 g d’aspirine).




Adaptabilité

On dit souvent que l’adaptation des agents pathogènes à l’homme est fascinante.

Mais l’inverse est vrai aussi.

J’ai vu récemment un monsieur d’environ 85 ans, adressé par son généraliste pour la constatation d’un pouls à 40, asymptomatique.

Ce gaillard actif vient me voir avec son épouse, et en effet, je retrouve un bloc auriculo-ventriculaire complet à l’ECG, mais avec un échappement ventriculaire entre 40 et 45.

Je l’interroge pour trouver des symptômes, qui sont en effet ténus

Il y a 3 semaines, il a fait un étourdissement en se relevant de sa chaise. Sinon, il marche tous les jours dans son village qui est pourtant assez pentu.

Son épouse intervient alors et précise qu’il est « moins vif » qu’avant, et surtout qu’il dort toutes les après-midis, alors qu’il ne le faisait pas avant.

Je l’envoie se faire poser un stimulateur cardiaque.

Il m’a téléphoné hier.

Sa vie des 3-4 dernières semaines, qu’il pensait pourtant être normale a considérablement changé maintenant qu’il est à 70 de fréquence. Il ne dort plus du tout dans la journée. Je n’ai pas encore parlé à son épouse pour savoir si il était un peu plus vif maintenant.

Je n’ai pas pensé à rechercher le signe de Derrick. Trouver un épisode de l’inspecteur Derrick trop remuant et violent est un signe pathognomonique d’hypodébit cérébral chez la personne âgée.

Deux réflexions.

La maladie est incroyablement subjective et cela, d’autant plus que l’homme malade s’adapte et ploie en développant des stratégies d’évitement pour en limiter les effets. J’ai vu des insuffisants cardiaques consulter parce qu’ils n’arrivaient plus à dormir depuis 1 semaine, passant leurs dernières nuits à la table de cuisine, alors qu’ils étaient confinés dans leur appartement par la dyspnée depuis des mois. Évidemment, ils n’étaient pas essoufflés, mais ils ne faisaient plus rien non plus, et avaient fini par trouver cela parfaitement normal.

Comme très souvent, je me suis demandé comment on faisait « avant ». Dans le cas de la stimulation cardiaque, ce « avant » est incroyablement proche de nous, c’était avant 1951 pour le stimulateur externe du canadien Hopps et 1958 pour le premier stimulateur implantable des Drs Elmqvist et Senning.

Mais « avant » ?

Et malheureusement « ailleurs » aujourd’hui ?