Cracher dans la soupe.

Stéphane a soulevé dans cette note une discussion intéressante sur l’autocensure à laquelle un médecin blogueur doit s’astreindre ou non.

Est-il « acceptable » de dénoncer des pratiques discutables, ou des erreurs flagrantes de prise en charge de confrères ?

Bien entendu, ceci ne s’entend que sous la condition sine qua non, que ni le confrère ni le patient soient identifiables.

Vaste débat…

Les réflexions de Stéphane arrivent au moment même, où à deux reprises, en très peu de temps, j’ai dit à deux patients de changer de médecin. L’un à mots couverts, l’autre clairement et en mettant les points sur les i.

C’est bien sûr totalement anti-déontologique, mais les situations me semblaient assez claires pour que je prenne ces décisions, pour moi totalement exceptionnelles. Par ailleurs, dans les deux cas, je leur ai proposé de consulter un autre médecin que moi, et pour cause, vous le verrez dans le second cas.

Premier cas.

Je dois contrôler un doppler carotidien en post opératoire d’une endartériectomie. La patiente a été opérée pour une sténose serrée du côté A (A, pour ne pas dire droite ou gauche). Par ailleurs, on est en train d’explorer le côté B pour une suspicion de sténose serrée.

La patiente me raconte son histoire. Elle est suivie par un angiologue (je ne ferai aucun commentaire) depuis « des années », alors qu’elle est totalement asymptomatique. Elle passait un contrôle tous les six mois pour une sténose à 50% côté B (c’est à dire pas grand’chose d’un point de vue médical) et « rien » du côté A. On lui fait un scanner cervical pour autre chose, et on trouve une sténose serrée à 75% du côté A et à 62% du côté B. Entre le dernier contrôle doppler et le scanner, il ne s’est pas passé 1 mois. On l’opère donc du côté A.

Je jette un coup d’oeil: chirurgie parfaite de côté A, et sténose calcifiée, serrée (supérieure à 70%) du côté B. Mon examen est fait moins d’un mois après le scanner.

Bon, je trouve une sténose clairement plus serrée que le scanner, mais cela ne me gène pas plus que cela. Les résultats peuvent diverger à cause d’un tas de raison, la principale étant qu’on ne mesure pas la même chose. Je ne vais pas rentrer dans ces considérations. Je vais peut-être vous paraître présomptueux (je suis cardio, vous êtes habitués), mais je pense être plus près de la vérité que le scanner.

Bref, une erreur certaine de l’angiologue sur le côté A, et très probable (de mon point de vue) sur le côté B.

Ce n’est pas rédhibitoire. Ce genre d’erreurs n’est pas rare, et peut éventuellement arriver à tout le monde. Par ailleurs, je vous avais déjà dit à quel point la formation en écho-doppler vasculaire est hétérogène en France.

Ce que j’ai trouvé scandaleux est la fréquence des contrôles doppler. Car quand on n’a « rien » d’un côté et « pas grand’chose » de l’autre, quel intérêt de faire une surveillance aussi rapprochée ? A part pour rentabiliser l’appareil d’échographie, je n’en vois aucun.

D’autant plus que la patiente était terrifiée, croyant avoir des artères se calcifiant en quelques semaines (en plus, mon résultat n’était pas fait pour la rassurer). Je lui ai expliqué le pourquoi du comment en restant évasif, notamment qu’une surveillance n’avait pas la même valeur en fonction de l’endroit où on la pratiquait.

Deuxième cas.

Je vois une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle a fait il y a environ 6 mois une thrombose veineuse profonde (TVP) jambière. Elle prenait la pilule, sans fumer, mais portait à l’époque une genouillère du côté de la phlébite qui était à priori mal adaptée, car elle lui comprimait le mollet.

A part cette genouillère, la collègue cardio qui l’a gérée en premier n’a retrouvé aucun autre facteur pro thrombotique familial ou personnel. Elle conseille de faire un bilan d’hémostase et conseille un traitement de 6 mois par AVK.

Je la revois donc 6 mois après. Le bilan d’hémostase est parfaitement normal, hormis les dosages des proteines S et C qui sont abaissées sous AVK, et qui seront donc à refaire.

Elle me dit avoir arrêté très récemment les AVK, car à la suite d’un « accident », elle pouvait être potentiellement enceinte (dans son cas, une première grossesse qui n’aurait pas été « non désirée »).

J’ai dit, d’accord, pas de soucis, on n’est pas à 15 jours près.

La suite est grandiose.

Inquiète, elle va voir sa gyneco habituelle (Thétis, je compte sur toi pour commenter).

Cette dernière la somme de prendre une pilule du lendemain, car « elle refusera de suivre une telle grossesse, à cause de problèmes d’assurance ».  La gynéco lui demande aussi de consulter un cardiologue du CHU lui indiquant noir sur blanc les modalités de surveillance d’une grossesse éventuelle ultérieure. La patiente, défaite, va acheter sa pilule du lendemain chez le pharmacien. Mais finalement, elle ne la prend pas.

Je vous rappelle que cette patiente n’a, à ce jour aucun facteur pro-thrombotique intrinsèque mis en évidence, que son traitement par AVK, très problématique au cours du premier trimestre arrivait à sa fin, et pouvait donc être arrêté sans aucun inconvénient, et enfin que sa phlébite était distale, donc peu dangereuse.

Elle m’a demandé ce que j’en pensais, et ce qu’il fallait faire.

Ca m’a sortit du coeur: changer de gyneco!

L’excuse minable de l’assurance m’a tué, mettre en danger une grossesse potentielle sans aucune raison scientifique, et sans volonté de se renseigner sur le sujet m’a tué, la volonté de se « couvrir » en dépit de l’intérêt de sa patiente m’a tué.

J’ai téléphoné à une copine PH dans un service de médecine interne pour confirmer mes connaissances. Elle était parfaitement d’accord avec moi.

J’ai donné à la patiente le nom de deux gynécos, dont une hospitalière. Toutes deux, étant selon ma copine, capables de « gérer des grossesses avec un SAPL, alors une TVP simplex, tu penses bien…« .

Bien sûr que cette jeune femme a des chances de récidive plus élevées que la population générale, bien sûr qu’une grossesse est délicate du point de vue hémostase (ma mère, ancienne sage femme m’a toujours dit qu’une femme enceinte a un pied dans la tombe-c’était dans les années 70!-), mais je pense que l’attitude de cette consœur, c’est à dire de sommer une jeune femme d’arrêter une grossesse potentielle est totalement injustifiable.

J’ai « jugé » ces deux cas en n’ayant parlé ni à l’angiologue, ni à la gyneco. Je me suis fié uniquement à la parole des patientes.

J’ai employé le terme « jugé » à dessein, même si, bien entendu, il ne saurait en être question. Ce n’est pas un jugement, simplement mon opinion de praticien,  exprimée dans le cadre de ces deux consultations. J’ai dit ce que je pensais être le mieux pour ces patientes, et ce, quelles que soient les conséquences. En effet,  si jugement il y a, ce serait plutôt le mien si l’un des confrères portait son affaire devant le Conseil de l’Ordre (notamment dans le second cas).

Exercer médecine expose necessairement à des tentations, notamment pécuniaires, et des craintes, notamment médico-légales. Si l’on peut tirer un enseignement de ces tristes histoires, et donc justifier que je vous les raconte, ce serait qu’il faut savoir se garder des deux, et soigner dans le seul intérêt de son patient. Tout simplement. Mais c’est déjà beaucoup.

7 Replies to “Cracher dans la soupe.”

  1. Pour le premier cas, c’est pour moi un conflit d’intérêt, qui est au centre de la problématique de la médecine libérale (je sens que je vais me faire assassiner). Le médecin est dans ce cas prescripteur et prestataire de service. Je ne sais pas comment résoudre ce conflit en dehors de rembourser non pas l’acte mais la prise en charge de la pathologie et mieux du patient. Il n’y a pas que les angiologues, mais je connais quelques cardiologues qui dans le suivi d’un hypertendu simple font une écho tout les 6 mois.
    Dans le deuxième cas, ce qui me choque, c’est le fait de sommer la patiente, plus que la démarche. On ne peut donner que des conseils et expliquer sa démarche qui conduit au conseil pour tenter d’être convaincant. J’aime pas trop les médecins qui décident pour le patient. Même si de temps en temps j’ai du être directif.
    Ce qu’il y a de bien avec la medecine, c’est que chacune de nos histoires, de nos patients, nous obligent à remettre en doute nos certitudes, à nous adapter, à trouver la bonne clé.
    Des lignes forces (rigueur, empathie, savoir) pour nous guider dans le brouillard et après on bidouille sans dogmatisme.

  2. Puisque tu me « sommes » lool ! de commenter.. me voici…
    C’est aberrant en effet. Si sa gynéco ne se sent pas capable de suivre une grossesse dans ce cas de figure …elle pouvait la diriger ailleurs et nos histoires d’asurances n’ont pas à intervenir dans l’argumentation envers les patients. Et puis nous n’avons jamais à décider seules du bien fondé de garder une grossesse: rares sont les vrais cas de figure où le danger médical est patent.
    D’un point de vue technique … c’est un peu étrange, car il a fallu que tout aille vite, puisque la pilue du lendemain…on n’a seulement 72h pour la prendre après le rapport dit « à risque »…les rdv sont drôlement rapides …
    Enfin est-il « acceptable » de dénoncer des pratiques discutables… oui ! avec tact et mesure. Comment les patients pourraient continuer à avoir confiance en nous si nous laissons passer des attitudes qui nous choquent, voire même qui nous semblent dangereuses ? ( mais je dis mesure, car évidement en matière de communication, tout est compliqué: le médecin dit un truc, pour le malade c’est un machin , qui va répéter un bidule …etc… et ça devient toute une affaire…)Bref …ça m’arrive aussi de dire qu’il faut changer … de cardio ! je rigole…

  3. après avoir lu le blog de stéphane réponse mixte en vrac:
    -meme un juge d’instruction ne doit pas pouvoir retrouver un dossier discuté sur la toile donc on masque tout et si on ne peut pas on se tait
    -la iatrogènie fait partie intrinsèque de la pratique sur le meme air que le médicament: toute pratique utile est aussi dangereuse,elle relève parfois de l’ignorance ou de l’irréflexion crasses souvent du désir de mieux faire donc le débat n’est jamais à considèrer sur un plan moral ou technique individuel mais dans un cadre de réflexion sur le controle qualité permanent de nos procédures ce qui est difficile en institution et presque impossible en ville au delà de relations personnelles calmes (petit père je t’explique gentiment que là tu as déconné sur les HBPM et les vieux insuffisants rénaux ,à charge de revanche quand ce sera mon tour)
    -quand un patient me demande un avis sur une prise en charge
    effectué par un autre,en dehors de la spécialité la règle du deuxième consultant est toujours simple à proposer avec éventuellement une petite orientation biblio préalable,en cardio les normes sont tellement prégnantes qu’il est facile d’expliciter sa démarche et de la différencier de celle du collègue sans médire de ce dernier ne serait ce qu’à partir des données techniques( pourquoi proposer la chir sur un tronc gauche, ne pas faire de scanner coronaire,préférer une prothèse métallique..) les malhonnètes sont repérables jouant sur la peur et jamais sur l’information éclairante les patients concluent eux meme assez facilement ou tant pis pour eux mais j’ai osé dire que se lancer dans une aventure médicale par peur d’une
    affection hypothétiquement pire est toujours un pari hasardeux
    -donc je n’ai jamais proposé directement à un patient de changer de médecin mais j’ai argumenté le pourquoi possible de cette démarche, seule exception le banditisme direct: dessous de table exorbitant et mauvais résultat je récupère votre dossier pour vous permettre de discuter ailleurs
    -un cardiologue faisant du vasculaire et un angiologue c’est pire qu’un serbe et un croate comme relation de base donc je ne rajoute rien

  4. Je suis chqué car dans le serment d’Hippocrate on ne doit pas pousser à l’avortement.
    Si on ne sait pas gérer une grossesse on repasse la main, comme pour une de mes patientes qui souffre de spondylarthrite ankylosante avec traitement lourd

  5. Dans le cas d’une plainte devant le Conseil de l’Ordre par le second praticien, est-ce qu’il ne serait pas possible de lui opposer la perte de chance ou quelque chose d’équivalent ? Sa prise en charge était clairement inadaptée ; c’est la patiente qui en aurait pâti. Lui conseiller de changer de gynéco, c’est améliorer sa santé future.
    D’accord, ce n’est pas dans l’esprit de confraternité (bien au contraire), mais, au final, c’était pour le bien de la patiente. Et est-ce que ce n’est pas ce qui doit primer avant toute chose ?

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