Extraction (la réponse)

La coronarographie a parlé pour la patiente de 70 ans.

Elle est tritronculaire: l’ensemble des artères coronaires sont atteintes, la coronaire droite occluse, l’interventriculaire antérieure toute pourrie, de même qu’une marginale qui alimente la droite par collatéralité.  Le coronarographiste (que j’adore) va montrer le dossier au chirurgien pour un éventuel pontage aorto-coronarien. La patiente semble assez rétive à cette idée. Il va falloir qu’on lui explique bien que les bénéfices attendus sont supérieurs aux risques. J’ai appellé le généraliste pour le tenir au courant, je suis resté très factuel et il n’a pas fait de commentaires. Je n’ai pas tenu au courant le cardiologue.

réseau coronaire gauche

Source.

Infernal.

« Orphée aux Enfers » est le premier immense succès de Jacques Offenbach.

On y trouve notamment ce « galop infernal » que tout le monde reconnaitra dès les premières mesures.

Je suis en cours de lecture d’une biographie d’Offenbach par Jean-Claude Yon aux éditions Gallimard.

Six cent soixante dix pages (hors appendices) pas très folichonnes à lire, mais je m’accroche car l’histoire de ce compositeur de génie est intéressante et pleine d’aléas. Arrivé par diligence avec son père et son frère à Paris en 1833, Jacques partait avec trois handicaps majeurs en cette première partie du XIXème siècle: il était étranger (natif de Cologne), sans le sou et juif. Le petit Jacob est devenu Jacques, et le violoncelliste virtuose  mais constamment dans la gène, le roi de la vie musicale parisienne et européenne. Il a développé contre vents et marées un genre musical qui est devenu le plus français qui soit, « l’Opéra-Bouffe ».

Par ailleurs, comme j’ai récupéré ce livre de la bibliothèque d’un ami de la famille décédé, je pense à lui en le lisant. J’en suis à la page 219. Il avait placé son signet SACEM (il en a été un membre éminent) à la page 270.

Extraction

Une consultation de cardiologie s’apparente souvent au travail au fond de la mine. Pas en terme de pénibilité, bien sûr, mais en terme d’extraction.

Extraire les informations du patient, les remonter à la surface et enfin les trier pour ne garder que les pertinentes est exactement sembable à ce qui se passe dans toutes les mines du monde.

Ne pas faire consciencieusement ce travail expose le patient au coup de grisou, enfin à l’infarctus.

Deux exemples récents.

Une dame, solide paysanne de 70 ans environ décrit des douleurs dans la poitrine au moindre effort, avec une irradiation dans la mâchoire, ces douleurs cédant sous trinitrine. Vous allez me dire, ben, c’est pas très compliqué comme tableau clinique. Oui, en effet, mais je vous ai fourni les informations raffinées. Pour les obtenir, j’ai du batailler 45 minutes. Entre les multiples digressions, l’histoire du petit poids qui monte et qui descend dans sa poitrine (sic), la description précise des crises d’angine de poitrine de sa mère, fort différentes de ses symptômes, les multiples interprétations (j’ai pas mal en chargeant le poêle à bois, mais quand je marche. Pas possible que ce soit le cœur, c’est mon reflux!), et finalement le déni (j’ai pas tant mal que ça!), j’ai donc mis 45 minutes avec un ECG et une ETT pour me faire un avis à peu près ferme pour l’envoyer en urgence au CHU. Réponse au problème aujourd’hui avec la coronarographie.

Je ne sais pas si j’ai raison. Mais si mon hypothèse de syndrome coronarien aigu ambulatoire se confirme, son généraliste et un cardiologue s’y seront cassés les dents.

Deuxième exemple, une dame maghrébine de 40-45 ans, tabagique et stressée. Douleur constrictive en barre dans la poitrine avec irradiation dans les bras et malaise vagal associé. Pareil, vous allez me dire que le diagnostic est simple. Voici son histoire, telle qu’elle me l’a racontée.

J’avais une douleur énorme dans la poitrine, mais je croyais que c’était parce que je gardais tout dans mon coeur, car j’ai beaucoup beaucoup de problèmes mais mes enfants vont bienhamdulillah, je suis allée au urgences de l’hôpital où ils m’ont fait des examens et m’ont dit makachoualou et qu’il fallait rentrer à la maison, dans la soirée, ça a recommencé, mon voisin qui est vieux et malade, il a au moins 80 ans, m’a dit, ma fille tu peux pas rester comme ça, je vais appeler les pompiers, mais ils ont dit qu’ils ne viendraient pas car à l’hôpital ils avaient dit que je n’avais rien, grâce à Dieu, mon voisin qui est vieux et malade, il a pris un risque et sa voiture pour m’emmener à l’hôpital et là, il s’est mis à hurler jusqu’à ce qu’un médecin m’examine.

En fait, c’était un infarctus antérieur, et sa fraction d’éjection résiduelle est à 30%.

30%, 40 ans, c’est moyen moyen.

A t’elle seulement été écoutée sérieusement dans des urgences bondées ? Ou a t’elle été classée d’emblée dans la catégorie infamante et délaissée médicalement des « syndromes méditerranéens » ? Ou enfin, est ce une nouvelle victime des statistiques qui nous serinent depuis des décennies qu’une femme de 40 ans ne fait pas partie de la population à risque d’infarctus ?

El Mektoub, ça tient à peu de chose, ça tient au temps que vous accorde le médecin, et à son opiniâtreté à extraire des informations pourtant vitales, sans aucun préjugé.

Je ne juge pas, j’ai fait exactement pareil, et c’est pour cela que je suis devenu opiniâtre lorsque je descend dans la mine avec mon casque et ma pioche.

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