Une histoire juive

Elle porte une perruque et un chapeau, et si elle est effectivement juive, je ne pense pas qu’elle soit particulièrement pratiquante. Elle doit avoir entre 55 et 60. Elle passe difficilement de la chaise roulante à la table d’examen. Il faut dire aussi qu’elle a attendu 2 heures dans une salle d’attente qu’un brancardier consente à l’amener jusqu’à ma salle de doppler après un examen précédent.

La demande d’examen est typique: doppler artériel et veineux pour une douleur de jambe. Autrement dit, l’interne n’est pas arrivé(e) à discriminer cliniquement si cette douleur continue était due à une phlébite ou une occlusion artérielle. Il faut dire que le diagnostic différentiel est particulièrement ardu et dorénavant seul le Dr House a un niveau suffisant pour faire la différence cliniquement. Malheureusement il n’existe pas.

L’histoire de la maladie de la dame commence il y a deux ans avec un très vilain cancer, du genre qui balaye inéluctablement un homme comme on le ferait de miettes de pain à la fin du repas, du tranchant de la main, en vous écrasant contre la table. Le pronostic se compte en quelques années pour les malchanceux, en quelques mois pour les autres.

On l’opère, puis 2 ans après, métastases de partout.

Elle est alors allé voir, presque en pèlerinage, un grand professeur à Paris qui lui a dit que les grands professeurs d’ici étaient des ânes et qu’il aurait fallu faire une chimio après la chirurgie. Espérance de vie allouée par le grand professeur à Paris si elle avait eu une chimio en plus: 18 mois.

La dame ne regrette donc pas, elle se sent déjà morte depuis le début de la chimio.

Bon choix que je lui ai dit en ayant les yeux aussi humides que les siens.

On ne peut pas réécrire l’histoire. Il faut prendre la vie comme elle vient. Il faut tenir bon et prendre la vie comme elle vient.

Je lui ai alors raconté l’histoire de mon grand-père paternel dont le chien à 3 pattes, à la suite d’un accident de voiture, me faisait plus peur quand j’étais petit que le chien à trois têtes. Ce grand-père est allé s’étendre régulièrement sur son caveau vide pendant plusieurs mois pensant qu’il allait être balayé par un cancer à petites cellules, qui l’a finalement épargné 10 ou 11 ans.

Elle m’a alors demandé pourquoi il faisait ça, je lui ai répondu qu’il voulait contempler la vue qu’il allait avoir « après ».

Puis je lui ai parlé du roman de Philip Roth, Un Homme, qui m’a cloué pendant 3 heures à ma place 31, voiture 3, en première dans le  TGV, hier au soir. Cloué littéralement, dans le sens avoir du mal à respirer, écrasé par la pertinence de la description des sentiments humains et de la somme des micro-choix continus qui font de vous un homme de bien ou une ordure à la fin de votre vie. C’est aussi un roman sur la vie, la mort, la filiation, qui se déroule dans la communauté juive de la région new-yorkaise de l’après-guerre. Ce n’est pas humain d’écrire comme ça. Elle m’a fait répéter le nom de l’auteur et le titre en me disant qu’elle l’achèterait. Ça tombe bien, il ne fait que 153 pages.

Puis elle m’a raconté l’histoire d’une amie qui a guéri d’un cancer de la peau en se baignant dans la Mer Morte.

Je lui ai enfin raconté l’histoire de mon arrière-grand-mère maternelle qui arrêtait les orages en lançant de l’eau bénite de Lourdes par la fenêtre. Et effectivement, cela les arrêtait net. Peut-être qu’à plus de quatre-vingt ans elle avait de plus en plus de mal à ouvrir le petit bouchon bleu en forme de couronne de la bouteille translucide en forme de Vierge et qu’elle n’y arrivait en définitive qu’à la fin des brefs orages d’été.

Elle m’a demandé si j’avais entendu parler du juif qui avait guéri en allant à Lourdes.

Non, mais on a fait notre petit Lourdes.

C’est une tâche comme une autre, pour toi. Tu vas t’y mettre et la mener à bien, et puis demain, tout sera terminé. Dès que tu entends le gong tu montes sur le ring, d’accord ?

Entrée en fauteuil roulant, elle est sorti à mon bras de la salle d’examen. Le miracle n’a duré que le temps de faire 3m50, mais de retour sur son fauteuil roulant elle souriait encore.