Stress (l’histoire)

Vous vous souvenez peut-être d’une histoire qui m’est arrivée à la fin de l’année dernière, pour laquelle j’avais bien stressé, mais que je n’avais pas voulu vous la raconter en détail.

Comme le temps est un peu passé et m’a permis de prendre de la distance, et que l’histoire est quand même assez étonnante, je vais vous la raconter.

J’ai un expert-comptable qui contrôle mes comptes et optimise ma déclaration d’impôt. Je n’ai jamais été très « chiffres », surtout lorsqu’il s’agit d’argent, et pire, de fiscalité.

J’ai pris au hasard dans l’annuaire un cabinet d’expertise comptable proche de chez moi, et ai confié mon dossier à quelqu’un que je savais être stagiaire. Mais comme ils mutualisent les dossiers, et les voient ensemble (le commissaire au compte qui dirige le cabinet, ses associés et les stagiaires), cela n’avait aucune importance pour moi. De toute façon, les comptes d’un médecin de base sont loin d’être complexes: entrées, dépenses professionnelles, point.

Comme je l’ai un peu montré ici, mon expert-comptable (qui n’en était donc pas encore un), bien que plus jeune que moi, m’a toujours un peu intimidé. Et ce, d’autant plus, que pour une fois, je laissais totalement la manœuvre à quelqu’un. Un peu comme un patient avec son médecin. Mais dans ce cas,  et pour une fois, c’était moi qui était en position passive du patient devant un univers abscons. J’allais toujours le voir avec un peu de crainte, un peu comme si j’étais responsable de mes recettes et de mes dépenses devant lui.

Bon an mal an, ses conseils m’ont toujours paru judicieux, notamment un mariage en juin 2006 qui m’a permis d’économiser une somme tout à fait considérable (impôt divisé par 10 la première année, et d’un quart ensuite). Un mariage fiscal, donc. Mais nous n’en avions cure, mon épouse et moi, l’argent n’a pas d’odeur,  pas même celui de la pièce montée (et puis nous n’avons pas attendu ce mariage pour nous aimer).

L’été dernier, en lui apportant mes pièces comptable, je lui raconte que ma propriétaire désire vendre la maison que nous habitons depuis 4 ans. Le prix lui semble intéressant, et il me conseille d’acheter. L’été se passe, et la propriétaire nous appelle en nous disant qu’un monsieur X, se présentant de ma part s’est déclaré intéressé par la maison. J’étais surpris, puisque je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur, et que nous n’avions parlé de cette vente à personne. Personne, sauf…

J’ai trouvé l’histoire embêtante, car je n’avais pas encore pris de décision concernant la maison, et ce n’est jamais agréable de se faire forcer la main et de risquer de se retrouver avec un nouveau propriétaire qui semble avoir particulièrement peu de scrupules. Mais ce qui me posait le plus de soucis était l’identité de ce fameux Monsieur X, « coiffeur dans le quartier » avait-il même précisé à ma propriétaire. Bien entendu nous avons fait notre petite enquête, et aucun coiffeur du quartier ne portait ce nom.

Puis un soir, assez longtemps après, mon expert-comptable m’appelle et après avoir noyé le poisson, me reparle de ma maison, et de la clause des « 2 mois » qui imposent à un propriétaire de proposer en priorité la vente d’un bien immobilier à ses locataires. J’ai trouvé cela curieux, alors que je ne lui en avait parlé que de façon incidente au cours d’un entretien sur mes impôts trois mois auparavant.

A ce stade, je n’avais plus beaucoup de doutes, mais comment prouver la relation entre mon expert et monsieur X? En effet, trouver une telle relation changeait absolument tout, puisque si enchérir sur une vente n’est pas condamnable, ce n’est pas du tout le cas de divulguer une information recueillie dans le cadre d’une activité professionnelle d’expertise comptable. Car j’étais certain que ce n’était pas lui qui avait appelé ma propriétaire. Par contre, j’avais un doute raisonnable sur le fait que X soit une vraie identité.

Des jours ont passé alors que cette histoire faisait des tours et des détours dans mon esprit, sans issue évidente.

J’ai envisagé de combiner un coup avec ma propriétaire afin que Monsieur X se dévoile, mais je n’étais pas non plus sûr qu’elle voit d’un si mauvais œil arriver sur le tapis une proposition meilleure que la mienne. D’ailleurs, elle a demandé 18000 euros de plus que le premier prix qu’elle nous avait donné au téléphone la première fois…

Puis un jour, j’ai eu une illumination, ou plutôt un très lointain souvenir a refait surface dans mon esprit. Mon expert-comptable, toujours un peu faraud, m’avait dit au début de notre relation qu’il était propriétaire d’un salon de coiffure. Détail intéressant, mais pas décisif…

J’ai alors utilisé ma meilleure amie en terme de recherche, celle-la même que vous utilisez actuellement, la toile…

J’ai fait une recherche en ligne avec le nom de mon expert dans le registre du commerce. En 5 minutes, j’avais un extrait K bis d’un salon de coiffure avec le patronyme de mon expert juste à côté de celui de Monsieur X! Ils sont associés, donc se connaissent, CQFD.

Après, j’ai préparé une contre offensive éclair. J’ai téléphoné au patron du cabinet d’expertise comptable, lui ai raconté l’histoire et nous nous sommes donnés rendez-vous pour une confrontation avec mon expert comptable. Puis j’ai appelé le conseil de l’ordre des experts comptables pour connaître la marche à suivre.

Je suis allé au rendez-vous particulièrement inquiet, car j’ai pensé un moment que mon expert comptable allait tout nier, et je n’avais pas beaucoup d’éléments tangibles à montrer, hormis un nom donné au téléphone. J’ai aussi touché à ce moment du doigt quelque chose que je n’avais jamais compris avant, que les victimes puissent se sentir coupables…

Pour corser le tout, le nom qu’avait entendu ma propriétaire n’était pas tout à fait celui de « X », ce qui m’a plongé dans des tourments sans fin.  C’est particulièrement difficile de porter une telle accusation uniquement sur un faisceau de présomptions. La réunion a débuté dans un climat finalement assez détendu, avec du café pour tout le monde (je crois que personne n’avait bien dormi cette nuit là !). En fait, mon expert-comptable connaissait d’autant plus « monsieur X » que celui-çi est son beau-père ! Il a plaidé la bonne foi, en disant qu’il avait parlé de ma maison au cours d’un repas de famille sans volonté de faire un bon coup, ou de me nuire. Le patron du cabinet d’expertise était effondré derrière son bureau, et mon expert s’est confondu en excuses.

Je me suis alors fait l’immense plaisir (vraiment immense) de leur lire à haute voix l’article 226-13 du code pénal : « la révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire est punie d’un an d’emprisonnement et de 15244,90 euros d’amende. » qui s’applique aux expert-comptables, à leurs stagiaires, et … aux médecins.

Comme porter plainte devant leur conseil n’aurait débouché que sur une sanction pour le patron, de toute évidence hors de cause dans cette histoire (les stagiaires étant non responsables devant l’autorité ordinale), et comme je n’ai pas réellement eu de dommage, nous avons convenu d’un « gentlemen’s agreement« .

Pas de plainte ordinale, contre le retrait définitif de « Monsieur beau-père » de la vente, le transfert de mon dossier à un autre membre du cabinet, pas d’honoraires en 2008 (1200 €, quand même) et une réduction que j’ai laissée à l’appréciation du patron pour les années à venir. On s’est quittés en  excellents termes (apparemment, du moins), tous les trois.

Autant je me suis fait un plaisir sadique sur le coup en lui énonçant lentement et distinctement les 15244.90 euros d’amende et les un an de prison, autant je n’ai aucune rancœur vis à vis du stagiaire que j’ai en ensuite plusieurs fois au téléphone pour gérer les affaire courantes. Évidement nos relations ont quand même un peu changé…

Pour la maison, et bien, la crise immobilière est passée par là ;-)…

J’ai retenu quatre choses dans cette histoire:

  1. Ne donner sa confiance que parcimonieusement.
  2. Ne pas en dire plus que nécessaire, à quiconque.
  3. La toile est toute puissante.
  4. Ne jamais oublier les points 1 et 2.


Le renard et les raisins.

Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment
Et couverts d’une peau vermeille.
5Le Galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des Goujats. »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

 

LivreIII, fable 11. Jean de la Fontaine.

Je ne lui en veux pas…

Certains patients sont incroyables, et ce, sans aucun rapport avec leur état de santé.

Un sympathique patient d’une cinquantaine d’années, connu depuis environ 2 ans, me demande une consultation en urgence pour des douleurs thoraciques et une dyspnée d’effort. Il est coronarien et fume toujours deux paquets par jour. Je le vois donc le jour même.

Lorsque je le reçois, il me dit que son état a inquiété son ex-femme qui est infirmière.

En discutant, je lui demande si il est toujours avec la copine avec qui il était à la dernière consultation. Je le sais, ça n’a aucun rapport avec le coeur-organe, mais qui sait… Et puis j’aime bien parler de tout et de rien avec mes patients.

Oui il est toujours avec, je lui  demande alors malicieusement pourquoi il est allé chercher du soutien auprès de son ex (je sais déjà depuis la dernière consultation qu’il trompe son actuelle avec une autre, vous suivez?).

Parce que son actuelle « le fait chier », en fait surtout des enfants jeunes d’un premier lit, dont il ne veut pas s’occuper car « ils sont infernaux », et qu’il a déjà élevé les siens.

Il me parle alors avec nostalgie de son ex (qui a refait sa vie ailleurs) et avec qui il est resté très proche.

C’est là qu’il a sorti cette phrase mythique: « Elle m’a quitté parce que je ne faisais que la tromper, bah, je ne lui en veux pas…. ».

Encore heureux!

Bon, redevenons sérieux.

Je n’objective aucune étiologie cardiovasculaire évidente.

C’est peut-être tout dans la tête, en rapport avec sa vie affective complexe, mais étant donné son tabagisme massif, je l’adresse à un copain généraliste qui fera bien mieux que son actuel qui se contente de renouveler ses ordonnance sans l’examiner et sans l’écouter (une autre phrase qui tue, au sens propre comme au sens figuré). Dans ces cas (rares), je suis pour l’adultère médical.

Une journée particulière.

Depuis ce matin, il neige à gros flocons. Pour une ville qui tremble déjà pour un petit crachin, l’évènement est donc dantesque, énnnôrme.

Les bus, et même une partie des lignes de métro (véridique) se sont arrêtés dès les premiers flocons (on ne sait jamais, si la neige faisait dérailler une rame!). De rares voitures roulent au pas le long des avenues, tout comme les pompiers, qui pour une raison qui m’échappent, laissent leurs gyrophares allumés et leurs sirènes hurler. Peut-être qu’ils veulent ainsi signifier qu’ils sont un des rares services publics qui fonctionnent encore à peu près correctement.

L’hôpital me fait penser à une montagne stupéfaite sous la neige. Ce matin j’étais le seul vacataire présent. Heureusement, sur les trois vacations, beaucoup de patients se sont décommandés (en fait, ils ne sont pas venus, jamais personne n’appelle pour se décommander…). Les infirmières et aides-soignantes, en surnombre relatif ont choisi celle d’entre elles qui pouvait rentrer rapidement à la maison, sous peine de ne plus pouvoir le faire dans le cas ou les intempéries s’aggravent. Elles ont choisi l’aide soignante qui habitait le plus loin, et qui avait bravé les forces de la nature pour venir faire l’ouverture à 8h00. Elles ont bien fait de se décider tôt, car dans la matinée, les cadres ont signifié à l’ensemble du personnel paramédical qu’il était réquisitionné pour l’après-midi, voire la nuit.

Je suis allé faire un tour en ville. Grand silence d’un monde ouaté, presque sans voiture. Malgré des trottoirs glissants, de jeunes couples se pourchassent à coup de boules de neige en poussant de petits cris, un peu plus loin, ce sont des enfants qui jouent à un carrefour. Certains ramassent et lancent bien quelques crottes de chien avec la neige récupérée sur les trottoirs, mais on s’amuse quand même énormément. Beaucoup prennent des photos, voire des vidéos de ce monde si étonnamment blanc. Certains décrivent la scène à leur épouse au portable (j’étais de ceux-la). Je n’ai pas beaucoup vu de gens twitter, ce qui est pourtant très web 2.0. Peut-être est-ce parce qu’ils se sont tous cassés un col du fémur ou un poignet dés les premiers flocons. Et oui, pas facile de taper sur un clavier, le nez en l’air pour regarder ce qui se passe, tout en marchant sur un seul glissant… Encore un exemple ou le web 2.0 affronte la dure réalité de la réalité, justement.

De jeunes vendeurs se jettent des boules de neige de part et d’autre d’une grande avenue commerçante. Il faut dire que les magasins sont parfaitement vides, et les voitures, rares. En parlant de voitures, les 4×4 ne sont pas majoritaires. Et pourtant, c’est le grand jour pour les pignoufs mâles qui possèdent des 4×4 pour aller de leur appartement à leur travail, 600 m plus loin, ou pour les femelles pour aller de leur appartement à l’esthéticienne du coin .

Je suis allé chez Lacoste (j’aime pas faire de la pub, mais vous le savez, je suis un adepte) et j’ai été accueilli par les trois vendeurs habituels et les extras embauchés pour l’occasion de la grande ruée des soldes (du moins ceux qui ne se balançaient pas des boules de neige à travers la figure). J’étais tout seul. J’ai pu essayer tranquilement un pull en laine, et je suis parti avec deux.

Fait pas bon être commerçant par les temps qui courent, même Dame Nature s’y met….

Déjeuner dans un petit restaurant vietnamien à côté de l’hôpital. Je suis seul, avant d’être rejoint par un couple. Malgré de multiples propriétaires, c’est toujours aussi bon et peu cher (10.50€ le midi, tout compris). Ca compensera la laine mérinos peignée à la main fibre après fibre par une troyenne aveugle…

Retour à l’hôpital pour la vacation de l’après midi. Je ne suis pas certain d’avoir des patients. Le secrétariat est grand ouvert, mais totalement déserté. Les patients frappent à la porte, rentrent, font le tour des lieux à la recherche d’un signe de vie et repartent. Petit détail qui tue: en sortant de veille l’ordinateur d’une secrétaire, j’ai pu constater la dernière chose qu’elle a faite avant de partir: ce n’était ni un courrier, ni un emploi du temps de vacation d’échographie cardiaque, mais la page web du service des transports en commun. Elle n’a pas eu être déçue, la dernière mise à jour du site date du 4 janvier 2009! Je m’attendais presque à trouver des mugs de thé en train de refroidir et des bâtons de rouge à lèvres laissés sur un bureau, autant de signes d’un départ précipité et récent. Pour ajouter au chaos, les patients hospitalisés aujourd’hui, et qui se sont donné du mal pour venir ont eu la mauvaise surprise de trouver quelqu’un dans leur lit. En effet, les sortants prévus n’ont pas pu être faits, faute d’ambulances et de taxis en ordre de marche. Les rares cadres infirmiers présents (2 sur 3-5 services) doivent donc gérer les absences, la grogne des présentes réquisitionnées et trouver de la place pour des patients sans lits dans un hôpital plein comme un oeuf (à la neige). J’en ai croisé un désespéré, et il n’était que 13h00…

Je ne sais pas comment je vais repartir: à pieds ou en voiture? Ce matin j’ai fait mixte. Ma femme m’a exhorté à revenir à pieds. Par pur esprit bravache, je vais tenter la voiture… Ce ne sont pas trois flocons qui vont me faire peur, non mais!