Au taquet

« C’est à vous! ».

La dame au manteau de fourrure, et au respectable solitaire pendu à son cou pose l’annuaire téléphonique qu’elle était entrain de consulter, se lève et esquisse un petit mouvement de doigt vers la porte d’entrée.

« Ce n’est pas pour moi ».

Elle va chercher celui qui devrait être son mari/compagnon, tout en récupérant l’annuaire, qui je le précise, est à elle. Celui-ci fume tranquillement devant l’entrée, tout en contemplant au sec la pluie battante qui rend l’atmosphère grisâtre. Il jette alors d’une pichenette son mégot au loin, alors qu’un cendrier se trouve juste devant son pied droit.

Il a une quarantaine d’années, est gras et tangue comme Monsieur Culbuto en marchant.

J’entame la conversation et donnant un coup de menton vers l’endroit où il fumait nonchalamment en attendant son tour chez le cardiologue: « Ca commence bien! »

« Docteur, je vous le dis banco: je bois, je fume, et parfois du cannabis! »

En effet, ça commence bien, je pressens la consultation grandiose.

Son histoire est simple, finalement: il ne fait rien, vit d’une brasserie mise en gérance et cumule les facteurs de risque, sans vouloir en corriger un seul: tabac, cannabis, alcool, sédentarité poussée au stade de mode de vie, frère coronarien, père diabétique, diabéte débutant.

Il déclare fièrement fumer 1/2 paquet quand il bois et 3 paquets les jours ou il est sobre.

Il a des douleurs précordiales depuis 8 ans, nitro-sensibles et déclenchées notamment par le froid.

C’est miraculeux, si j’ose dire que personne ne l’ait ligoté sur une table de coronarographie depuis tout ce temps, alors que l’on en fait quotidiennement à des gens qui ne se plaignent de rien, uniquement pour rentabiliser le ticket d’entrée dans la SEL de coronarographistes. C’est dire comme il est négligeant de sa santé.

Il se moque aussi de mon nom, par une assonance taquine. Bof, je suis habitué depuis l’école primaire. Par contre, cette taquinerie est le signal que je peux me lâcher au cours de cette consultation un peu particulière. Je vais enfin pouvoir faire du Dr. House dans la réalité. Je ne me suis pas retenu.

En me tournant vers Madame: « J’espère qu’il a une bonne assurance vie en votre faveur, car vous allez bientôt être veuve, alors autant que cela vous rapporte quelque chose! »

Même pas, cet individu n’a pris aucune précaution, pas même d’épouser la femme avec qui il est depuis 5 ans. Il en rit, même.

Il n’arrive pas à terminer son épreuve d’effort, ce qui n’est pas étonnant. Sa compagne, bien plus intéressée maintenant sur son état de santé qu’au début de la consultation me demande ce que j’en conclu.

« Rien, il n’a pas été au bout »

« L’examen n’a donc servi à rien?! »

« Si, bien sûr, il m’a rapporté 76.80€ (DKRP004)! »

Il éclate de rire: « Au moins vous êtes franc »

« Moi aussi, je joue cartes sur table ».

Je lui fait une ordonnance pour passer une échographie à la dobutamine, mais je pense plutôt que ses symptômes sont liés à un spasme coronaire (un Prinzmetal), car depuis 8 ans, une lésion serrée aurait probablement déjà parlé bien plus bruyamment. Je refuse de téléphoner pour accélérer le rendez-vous (à la demande de celle qui se voit bientôt sans le sou). Il ne faut pas abuser, non plus.

Par contre, il ne coûte pas un sou à la collectivité, il a en effet refusé que je lui fasse une feuille de maladie, bien qu’il soit assuré social. En fin de consultation, Madame reprend sa recherche fébrile dans les pages jaunes, afin de lui trouver sur le champ un pneumologue car « il siffle ».

Vraiment des gens curieux.

Toutefois, j’espère bien ne jamais plus les revoir. Pas parce qu’il n’est pas sympathique, au contraire, on a bien discuté, mais car je ne peux pas concevoir une telle absence de respect pour sa propre vie et celle de ses proches.

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

15 thoughts on “Au taquet”

  1. Tres bien ecrit ce billet, c est un plaisir .
    Sous cette fanfaronnade et ce mepris de la vie, ces geste d autodestruction, pourquoi ne pas plutot y voir une grande detresse?.
    Ce n est pas un pneumologue qu il lui faut a ce patient, mais un psychiatre….

  2. En cette époque bizarre seuls les rustres et les gansters et quelques rares Mohicans sont encore capable d’avoir une forme de cohérence morale. Je vous trouve bien bênet de le découvrir, Cher Lawrence …

  3. benet ? il a dit benet ??
    mmm… ils sont tous les 2 majeurs, non ?
    mais je suis d’accord avec therese, ca sent la detresse. Souvent le cas chez les kekes, sans que ca aille forcement jusqu’a ce point, non ?

  4. c’est ce qu’on appelle parfois en psycho de la santé une attitude compensatrice :
    il continue à fumer, boire, accumuler tous les facteurs de risques et finalement…. il est en vie. Comme si il faisait un pied de nez à la mort, comme si en prenant des risque, il était plus fort que la maladie et finalement plus vivant.

  5. premier postulat de la consultation:le patient a toute liberté
    d’abord de ne pas comprendre accepter adhérer à,notre vision du monde de la maladie de l’hygiène de vie et c’est cette liberté qui permet le vrai dialogue

  6. >Thèrèse: un psychiatre, un psychiatre…pas sur qu’il lui faille un psychiatre.
    Les psychiatres soignent les maladies mentales, pas la prise de risque ou l’inconscience.

  7. Si, si il lui faut un psychiatre, dans la société hygiéniste et sécuritaire toute déviance face à la norme hygiénique doit être psychiatrisée et de préférence rapidement enfermée pour éviter la contagion.
    C’est marrant de vouloir tout envoyer chez le psychiatre.
    J’ai une petite question à thérèse, est ce que vous trouvez que la loi sur la fin de vie en Oregon est une bonne chose?
    Ce monsieur applique une forme de suicide assisté par les toxiques les plus en vente libre de l’occident.
    Pour lawrence, si tu veux j’ai le même et en plus il est transplanté du rein, je te l’envoie pour une écho, il est très sympa.

  8. bisque bisque moi j’en ai quelques dizaines !
    en vingt ans j’en ai viré un seul je ne sais pas pourquoi un jour de mauvaise humeur inexpliquée :cher monsieur nous nous voyons depuis depuis 10 ans vous ne suivez aucun conseil hygiènique vous ne prenez pas vos traitements et j’ ai la preuve que vous racontez dans les bistrots que je suis votre cardiologue chéri autant que ma réputation ne patisse pas de la catastrophe annoncée !
    je l’ai croisé pendant quelques années encore chez un associé puis il a péri d’un accident de mobylette en état d’ivresse..

  9. Bonjour Lawrence,

    Cette histoire fait écho à une autre, plus proche de moi et donc plus douloureuse: ma maman a eu à peu de choses près la même « non-hygiène de vie » pendant 20 ans: tabagisme élevé, surpoids, diabète, hypertension, absence totale d’activité physique… Et puis en juin dernier elle a eu une bronchite… Qui n’en était pas une. En fait c’est un cancer du poumon, et depuis Juillet elle est sous chimio (taxotère cysplatine) et radiothérapie.

    De mon coté, je fume depuis que j’avais 15 ans (j’en ai 29), et je savais bien tout ce qu’on dit. Mais j’ai arreté du jour au lendemain juste après le diagnostic. Parce que ce que je me fais à moi c’est une chose, mais je voudrais bien plus tard avoir des gens qui m’aiment (comme la dame qui accompagne votre patient). Et je n’ai pas tellement envie de leur faire subir ce qui est peut-être encore évitable…

  10. Il y a aussi l’expérience, tu « sens » qu’il va mal finir parce que tu en as déjà vu des dizaines comme lui…
    C’est bête à dire, mais un « vieux » médecin peut se permettre ce type de décision/attitude thérapeutique (?) mais un jeune?
    J’avoue que j’aurais tendance à le « garder », à le revoir, suivre la chose, le convaincre, le voir changer, l’empathie etc…

  11. pour finir pédant: dans la Lettre du Cardiologue de novembre(revue gratuite à parcourir distraitement)un texte très intéressant de ABastado and co sur le concept de facteur de risque à la lumière du Normal et Pathologique de Canguilhem texte fondateur de l’epistémologie mèdicale française,je suis aussi spontanément réflexif sur les relations troubles entre médecine et hygiènisme après Foucault sur l’extension du controle social de l’intime(savoir ce que je mange ou bois ne vous regarde pas soignez moi !)

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