Le rat crevé

Quelquefois les patients ne sentent pas bon, mais alors là…

C’était un subtil mélange de tabac à rouler froid et de sous-vêtements/chaussettes qui n’ont pas vu d’eau depuis leur tissage, impression confirmée par la couleur de ces derniers et surtout les traces laissées sur les draps d’examen. J’avais déjà vu des gens pas propres, mais des traces, jamais.

Comme à chaque fois, je me demande comment une odeur corporelle peut arriver à piquer les yeux (peut-être le tabac?), et je crains de façon parfaitement irrationnelle que quelqu’un rentre dans la pièce avec une flamme et nous fasse tous sauter.

Noooon, attention au grisou!, aurait pu hurler Jacques Lantier, le personnage de Zola, pas le chanteur.

Le généraliste, pourtant pas un ennemi mortel, m’a adressé le patients pour un body doppler: troncs supra-aortiques, coeur, aorte et artères des membres inférieurs.

Je l’ai haï et je me suis demandé ce que j’avais bien pu lui faire pour mériter cela.

Puis je me suis dit que l’accès aux soins était un droit, contrairement à l’accès au savon et à la lessive.

Ce sont les seuls moments ou je me dis que notre métier est un sacerdoce, et qu’il faut vraiment avoir envie de le faire. Cela me rappelle aussi à chaque fois un vieux cousin médecin militaire,  qui, quand j’étais bien plus jeune m’avait dit dans son gros rire tonitruant si caractéristique que si je voulais faire médecine, il fallait que j’accepte de mettre les mains dans la merde. cette perspective ne m’a jamais trop emballé, c’est pour cela que j’ai fait cardio. Mais parfois, l’odeur me rattrape quand même.

Si vous ne vous sentez pas bien, faites-vous sentir par quelqu’un d’autre, disait Francis Blanche, c’est tellement vrai dans ce cas précis. 

Comme assez souvent, il s’agit d’un patient de psychiatrie, désocialisé.

Je ne me suis pas attardé à mesurer l’épaisseur intima-media (déjà qu’en temps normal…), et heureusement pour moi il n’avait pas de lésion nécessitant d’analyse méticuleuse.

A la fin, j’ai tout ouvert, pulvérisé du « senbon », comme on dit ici, et fait patienter les pauvres patients d’après.