Recommandations ESC sur la fibrillation auriculaire: encore un tour de manège

Ce midi, j’ai déjeuné avec l’excellent @Echocardioblog (du non moins excellent blog Echocardioblog). Il m’a tancé sur mon manque d’activité sur mon blog et m’a donné une idée de note.

Nous nous sommes demandés, entre le plat principal et le café, ce qu’étaient devenus les auteurs des recommandations ESC 2010 sur la prise en charge de la fibrillation auriculaire. La question est intéressante, car ces recommandations avaient consacré l’utilisation d’une molécule anti-arythmique alors à peine commercialisée, la dronédarone de Sanofi, qui a eu quelques mois plus tard le destin que tout le monde connait.

Sachant qu’environ 36% des auteurs (auteurs+relecteurs+CPG-je ne sais toujours pas ce que c’est-) de ces recommandations 2010 mangeaient chez Sanofi, nous nous sommes demandés quel pouvait bien être leur destin.

Nous nous demandions aussi comment l’ESC avait réagi devant ce fiasco qui mettait en exergue les relations entre ses experts et l’industrie.

Pour ceux qui ne se souviennent pas de l’histoire, voici quelques liens vers les notes où j’en avais parlé:

L’ESC a publié cette année une mise à jour des recommandations 2010. J’ai donc repris les déclarations d’intérêts (DOI en anglais) des auteurs de 2010 et 2012, et je les ai comparées:

Ces déclarations sont disponibles ici.

Je me suis particulièrement intéressé aux intérêts suivants: Sanofi (Multaq®/dronédarone), Bayer (Xarelto®/rivaroxaban), BMS (Eliquis®/Apixaban) et Boehringer-Ingelheim (Pradaxa®/dabigatran). J’ai aussi noté l’absence de lien d’intérêt.

Je me suis intéressé à Sanofi, comme bruit de fond (Mouhahahahaha), et les autres car les trois nouveaux anticoagulants cités sont la grande nouveauté des recommandations 2012.

Soixante-six personnes ont contribué à la rédaction des recommandations en 2010, ils n’étaient plus que 50 en 2012. Néanmoins 37 auteurs ont été reconduits dans leurs fonctions, et la version 2012 a vu l’arrivée de 13 nouveaux experts. Un seul sur les treize a déclaré l’absence de liens d’intérêt.

En 2010, 22 auteurs ne décrivaient pas de liens d’intérêts avec l’objet des recommandations, soit 33%. En 2012, ils étaient 5 sur 50, soit 10%.

En 2010, 23 auteurs sur 66 émargeaient chez Sanofi, soit 35%. Ils étaient 16 sur 50, soit 32% en 2012.

En 2010, 4/66 (6%) émargeaient chez Bayer. Ils étaient 21/50 (42%) en 2012.

En 2010, 12/66 (18%) émargeaient chez Boehringer-Ingelheim. Ils étaient 19/50 (38%) en 2012.

En 2010, 5/66 (8%) émargeaient chez BMS. Ils étaient 13/50 (26%) en 2012

Conclusions ?

« Étonnamment », les liens d’intérêt des auteurs des recommandations de l’ESC sur la prise en charge de la fibrillation auriculaire en 2010 et 2012 se font avec les laboratoires dont les molécules sont mises en exergue. En 2010, c’était Sanofi et la dronédarone et en 2012, Bayer/Boehringer-Ingelheim/BMS pour les nouveaux anticoagulants. Sanofi se maintient bien, néanmoins.

« Malheureusement », la notion d’indépendance des experts semble être une parfaite terra incognita à l’ESC, puisque la proportion des auteurs sans aucun lien d’intérêt est passée de 33% à 10% entre 2010 et 2012.

Les recommandations de l’ESC continuent à être rédigées par des experts qui ont très majoritairement des liens financiers avec l’industrie.

Est-ce satisfaisant ?

Peut-on avoir confiance en elles?

Rien n’a changé, donc, business as usual.

C’est bien dommage.

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Si vous voulez vous aussi vous amuser avec l’ESC (faire des petits graphiques, vérifier mes calculs…), le fichier Excel 2007 utilisé est téléchargeable ici: recos ACFA.

Elle a tout d’une grande

Larry Husten raconte l’histoire d’une petite biotech qui a semble-t-il mis un peu trop de « spin » dans un communiqué de presse décrivant les résultats d’un essai clinique maison. Comme toujours, c’est bien écrit et je ne peux que vous conseiller de vous abonner à son blog, CardioBrief.

L’histoire, tellement caricaturale qu’elle en est marrante, illustre encore une fois le terrible destin des critères (notamment primaires) choisis a priori dans la construction d’une étude clinique, mais dont on ne parle plus du tout après analyse des résultats si ceux-ci sont défavorables. Alors, on sort d’autres résultats de son chapeau, et on les met en avant de la scène.

Et hop!

(un bel exemple ici)

Quand je dis « on », je pense aux communicants des firmes pharmaceutiques et aux journaux de la presse médicale qui amplifient leurs messages, mais aussi parfois, aux auteurs eux-même qui enjolivent volontiers les résultats dans leurs papiers.

J’ai hâte de lire les réactions de la biotech et des auteurs…   

EINSTEIN-PE

EINSTEIN-PE (NCT00439777) est un énorme travail (4832 patients!) randomisé, multicentrique (263 centres, 38 pays), ouvert qui a comparé un traitement standard par HBPM et Coumadine à un traitement par rivaroxaban (Xarelto®) chez des patients ayant présenté une embolie pulmonaire aiguë. La publication de ce papier a été un temps fort de l’ACC 2012 qui s’est déroulée à Chicago.

Le grand, l’immense Samuel Z Golhaber (aucune ironie, c’est un très grand monsieur de l’embolie pulmonaire) n’a pas eu assez de mots pour décrire son admiration pour cette étude dans cette note de Clotblog:

1954 stands out in our memories as the year that warfarin was introduced for the treatment of arterial venous thromboembolism. With the results of the EINSTEIN PE trial, here at the ACC meeting in Chicago, 2012 will be remembered as the landmark year when rivaroxaban was shown to be a viable monotherapy treatment for a broad spectrum of patients with acute pulmonary embolism.

Initialement, je n’ai pas eu le temps de lire l’étude, le temps passe si vite, puis la mise au point de l’ANSM, quelques questions et mon intérêt pour le sujet ont fait que je m’y suis mis.

Je me suis rouillé, n’hésitez pas à corriger et commenter.

I. Quel est le résultat mis en avant par les auteurs?

Un traitement par rivaroxaban à dose fixe est non-inférieur par rapport au traitement de référence initial et à long terme de l’embolie pulmonaire et présente un rapport bénéfice-risque potentiellement amélioré (potentially improved).

II. Interprétation critique

1) Validité interne

  • Réalité statistique du résultat

Les auteurs ont choisi un critère primaire composite d’efficacité:

  • récidive d’embolie pulmonaire fatale ou non et survenue d’une thrombose veineuse profonde

La comparaison entre le groupe rivaroxaban et le groupe traitement conventionnel montre une non-infériorité pour ce critère primaire avec un risque relatif à 1.12, pour un intervalle de confiance à 95% compris entre 0.75 et 1.68. La marge de non-infériorité était à 2, p=0.003. Une analyse intermédiaire de confirmation de dose a été effectuée sur les 400 premiers patients par une équipe indépendante. Aucune mesure pour éviter l’inflation du risque alpha n’est précisée dans le papier ou dans le protocole (ceux qui savent, des idées?).

  • Contrôle des biais

Prise en compte des facteurs de confusion:

Il existe un groupe contrôle contemporain représenté par le bras traitement conventionnel.

Prise en compte du biais de sélection:

L’essai est randomisé selon une procédure centralisée informatisée, via d’un serveur téléphonique interactif. L’allocation a été stratifiée en fonction du pays et de la durée prévue du traitement (laissée à l’initiative du praticien). Il n’existe pas de différences entre les deux groupes à l’inclusion

Insu:

L’essai est réalisé en ouvert, ce qui expose aux biais de suivi et d’évaluation. Afin de minimiser ces biais, les auteurs ont mis en place les stratégies suivantes:

  • comité d’adjudication des évènements ne connaissant pas l’allocation des patients
  • information des patients sur les signes cliniques correspondant aux critères d’efficacité et de sécurité
  • programme de visite identique dans les deux groupes et questionnaire standardisé
  • optimisation de la documentation des évènements cliniques thrombo-emboliques
  • optimisation du suivi des patients
  • réalisation d’une analyse per-protocole
  • surveillance des sites afin de dépister les biais et les déviations par rapport au protocole

Les arrêts de traitement, les déviations par rapport au protocole et les traitements concomitants ont été correctement documentés et recueillis. Il n’existe pas de différence entre les deux groupes pour le nombre d’exclusions (1/0), de perdus de vue (8/10) ou de retrait de consentement (66/118) entre les deux groupes.

Les auteurs n’ont pas mis en évidence de différence entre l’analyse per-protocole et l’analyse en intention de traiter.

Le nombre d’évènements thrombo-emboliques suspecté a été plus important dans le groupe rivaroxaban (491/453), mais le nombre d’évènements confirmés a été identique (10.2%/9.7%).

Sorties d’essai, biais d’attrition:

Dans le groupe rivaroxaban (2420 patients alloués): 1 exclusion, 7 patients n’ont pas reçu le traitement, 66 retraits de consentement, 8 perdus de vue.

Dans le groupe contrôle (2413 patients alloués): 8 patients n’ont pas reçu le traitement, 118 ont retiré leur consentement, 10 ont été perdus de vue.

  • Validité méthodologique:

L’hypothèse de l’efficacité du rivaroxaban sur les patients inclus dans l’étude est issue d’une démarche hypothético-déductive. Le rivaroxaban a montré une efficacité dans les indications suivantes: prévention des accidents thrombo-emboliques en chirurgie orthopédique (programme RECORD), chez les patients porteurs d’une ACFA (ROCKET-AF), d’une thrombose veineuse profonde (EINSTEIN-DVT). Le but de l’étude est clairement indiqué dans les méthodes.

2) Validité externe

A ce jour, EINSTEIN-PE reste le seul essai étudiant l’efficacité du rivaroxaban chez les patients ayant présenté une embolie pulmonaire aiguë.

3) Pertinence clinique

    • Critères de jugement

Les auteurs ont choisi un critère primaire composite:

  • récidive d’embolie pulmonaire fatale ou non et survenue d’une thrombose veineuse profonde

Et des critère secondaires:

  • un critère « principal » de sécurité associant saignements majeurs et saignements non majeurs mais cliniquement significatifs
  • saignement majeur
  • mortalité toute cause
  • évènements vasculaires (SCA, embolie systémique, AVC)
  • bénéfice clinique net (critère composite: critère primaire d’efficacité et saignement majeur)

Ces critères sont cliniquement pertinents.

  • Taille de l’effet

Le risque relatif observé est de 1.12 avec un intervalle de confiance à 95% entre 0.75 et 1.68 (p=0.003).

L’augmentation relative du risque sous rivaroxaban est de 12% avec au mieux une diminution relative du risque de 25%, et au pire une augmentation relative du risque de 68%.
De fait, le nombre d’évènements du critère primaire dans le groupe rivaroxaban est de 50 (2.1%), contre 44 (1.8%) dans le groupe contrôle.

Le critère de non-infériorité est atteint car le risque relatif observé est inférieur à la marge de non-infériorité qui a été fixée à 2.

Le bénéfice clinique net était de 3.4% dans le groupe rivaroxaban, contre 4% dans le groupe contrôle (HR, 0.85;95% CI 0.63 à 1.14;p=0.28)

  • Patients inclus

Les critères d’inclusions étaient les suivants:

  • EP aiguë avec ou sans thrombose veineuse profonde
  • Age légal

Les critères d’exclusion étaient les suivants:

  • traitement par HBPM, fondaparinux ou HNF dans les 48h avant l’inclusion
  • Prise de plus d’une dose d’AVK avant l’inclusion
  • thrombectomie/implantation filtre cave/fibrinolyse
  • contre-indication à un traitement par HBPM et AVK
  • clairance créatinine <30, hépatopathie
  • saignement actif, endocardite infectieuse
  • TAS>180 mmHg, TAD>110 mmHg
  • allaitement, grossesse actuelle ou potentielle sans moyen contraceptif
  • inhibiteur ou inducteur du CYP3A4
  • espérance de vie < 3mois

Il n’y avait donc pas de critère d’âge maximal (ça me paraît très bien). L’âge moyen dans le groupe rivaroxaban était de 57.9+/-7.3, et de 57.5+/-7.2 dans le groupe contrôle (pas vraiment des personnes âgées, quand même…).

Malgré les critère d’exclusion, 4 patients dans le groupe rivaroxaban et 2 patients dans le groupe contrôle avaient une clairance<30ml/min (pensées pour @PUautomne ).

Dans le groupe rivaroxaban et le groupe contrôle, l’embolie pulmonaire était anatomiquement qualifiée d’intermédiaire respectivement dans 57.5% et 59% des cas et d’étendue (>25% de la vascularisation) dans 24.7% et 23.9% des cas. Environ 12% des patients des deux groupes ont été hospitalisés dans un service de soins intensifs.

  • Traitements comparés:

L’essai comparait une stratégie conventionnelle: HNF ou HBPM puis AVK durant 3, 6 ou 12 mois et un traitement par rivaroxaban 15mg*2 pendant 3 semaines puis 20mg*1 par jour durant une durée de 3, 6 ou 12 mois. La durée des traitements était laissée à l’appréciation des praticiens.

Les patients sous AVK étaient dans l’intervalle thérapeutique (INR 2.0-3.0) durant 62.7% du temps. Cela est superposable aux autres études impliquant un traitement par AVK.

Dans le groupe rivaroxaban, la compliance a été supérieure à 80% chez 94.2% des patients.

  • Traitements concomitants

NA

  • Effets indésirables

Il n’existe pas de différence sur le critère principal de sécurité. Le risque relatif du critère principal de sécurité (critère secondaire) est de 0.9 [0.76-1.07], non significatif (p=0.23).

On note une diminution du risque de saignement majeur d’environ 50% dans le groupe rivaroxaban: risque relatif à 0.49 [0.31-0.79], significatif (p=0.003). La mortalité toutes causes, et le risque de syndrome coronarien aigu (c’était une question importante) sont similaires dans les deux groupes.

III. Conséquences de ce travail pour la pratique médicale.

Bon, c’est l’heure de se mouiller…

Je dirais que cette étude est me pose problème du fait de deux choix très discutables qui la rendent finalement peu déterminante.

Premièrement le choix de la non infériorité.

Les auteurs ont choisi de tolérer une moindre efficacité du rivaroxaban en échange d’une plus grande facilité d’emploi: pas de relai HBPM/AVK, pas contrôle d’INR, pas d’équilibration parfois délicate.

Mais, en fait, est-ce que le rivaroxaban est plus simple à utiliser?

Il faut négocier un changement de dose à la troisième semaine et passer de 15mg*2 à 20mg*1, il faut aussi faire attention à la fonction rénale et aux interactions. En cas de surdosage symptomatique ou de nécessité d’une chirurgie non programmée, il n’existe pas d’antagoniste et la dialyse ne paraît pas être une panacée (Cf. les commentaires de cette note).

L’ANSM a récemment mis en garde les prescripteurs sur l’utilisation des nouveaux anticoagulants, dont le rivaroxaban.

Si on prend en compte tout cela, je ne suis pas certain que le maniement du rivaroxaban soit plus « simple » que HNF/HBPM puis AVK.

Pour moi, cela rend le choix d’un essai de non-infériorité problématique.

Quelle pourcentage d’efficacité les auteurs ont avant le début de l’essai choisi de sacrifier? Évidemment ce choix est fondamental pour le résultat de l’essai. Plus la borne est haute, plus le sacrifice d’efficacité consenti est important, mais plus l’essai a de chances d’être positif.

Je ne vais pas rentrer dans les détails qui me noient très rapidement, mais la perte d’efficacité consentie par rapport à l’efficacité de la coumadine contre placebo est de 34%.

Ce n’est pas scandaleux, des auteurs dans d’autres essais ont fait bien pire. Mais 34% quand même…

Le mode de calcul qui est détaillé dans le protocole disponible dans le Supplementary Material est très rigolo à lire:

Non-inferiority margin selection for the primary analysis

The primary analysis for the VTE Phase 3 non-inferiority trial is the comparison of time to symptomatic VTE during the intended study treatment period. Considering the 0.25 upper limit of the 95 % confidence interval (minimal effect) of the historical difference between ‘more effective’ and ‘less effective’ treatment documented above it follows that to retain the usually applied lower limit of 50% of this difference, the non-inferiority margin calculation is:

1 + (1-0.5)((1/0.25) –1) = 2.50

However, it should be realized that less effective is not equal to a ‘no effect’ or ‘placebo effect’.

Hence it is proposed to retain approximately 66% of the effect, resulting in a non-inferiority margin of

1 + (1-0.666)((1/0.25 –1) = 2.0

The sample sizes for the individual studies will be calculated based on this margin.

In the pre-specified individual data-meta-analysis a relative non-inferiority margin of 1.75 can even be used, which corresponds to a retention of 75% of the minimal effect in the entire population of patients with venous thromboembolism.

Both situations are conservative. Further, the final margin estimate has been rounded down to be even further conservative and the retained effect is 66 % of the upper 95% CI bound of a very conservatively estimated difference versus putative placebo.

Therefore, overall, the applicants believe that the proposed 2.0 margin limit is conservative as the non-inferiority margin limit in the proposed Phase 3 studies in patients with VTE.

En gros, c’est super technique, mais la borne est choisie in fine au doigt mouillé ;-).

En terme de sécurité, le rivaroxaban ne fait pas mieux que le groupe contrôle sur le critère de sécurité « principal » (notion tendancieuse car c’est bien un critère secondaire, il faut le souligner). Par contre, il diminue d’environ 50% le risque d’hémorragies majeures qui est donc un critère secondaire (pas principal). Vous allez probablement pouvoir constater à quel point ce critère secondaire va être mis en avant par le laboratoire…

Un rappel, dans ROCKET-AF et dans EINSTEIN-DVT, on ne met pas non plus en évidence un meilleur profil de sécurité pour le rivaroxaban. Le taux de saignements majeurs ou cliniquement significatifs est le même.

Il faut aller chercher les hémorragies fatales, ou intra-craniennes dans ROCKET-AF pour mettre en évidence une différence en faveur du rivaroxaban (et les faire resplendir… à la Servier). 

Le bénéfice clinique net n’est pas différent entre les groupes dans EINSTEIN-PE.

Enfin, suspecter une récidive d’EP ou de survenue d’une thrombose veineuse profonde repose sur des arguments cliniques notoirement peu spécifiques et peu sensibles (j’avais la notion de 50% de TVP infra cliniques). Cela pose un problème important dans une étude de non infériorité, qui donne par elle même déjà un avantage au traitement étudié.

Au total, le jeu n’en vaut pas la chandelle, et j’aurais aimé un essai de supériorité.

Deuxièmement, le choix d’un essai ouvert.

Ouvert, c’est à dire pas de double aveugle, c’est à dire un risque d’exposition importante aux biais de suivi et d’évaluation. Les auteurs ont prévu un suivi à intervalle fixe, l’utilisation d’une check-list commune, et un comité adjudication des évènements ne connaissant pas la répartition des patients afin de les minimiser. Mais, ça ne fait pas très sérieux quand on connaît le mal que se sont donnés d’autres protocoles pour faire du double aveugle avec les AVK (faux comprimés, faux INR…).

L’ouvert est aussi très très problématique étant donné les critères cliniques peu spécifiques et très praticien-dépendants devant conduire à un test diagnostique de confirmation. D’ailleurs, les auteurs retrouvent un nombre plus élevé de suspicions cliniques dans le groupe rivaroxaban. Les praticiens devaient être plus inquiets, sachant leurs patients sous un nouveau médicament…

J’aurais donc aimé un essai de supériorité en double aveugle.

#bisous

Bref, des choix méthodologiques douteux, pas d’amélioration décisive du pronostic ou du profil de sécurité, je reste sceptique devant le rivaroxaban dans cette indication.

Et vous?

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Maintenant, pour rire un peu:

Un simple comprimé pour remplacer la bithérapie par injection (Santéblog 28/03/2012)

et:

EINSTEIN PE valide le traitement des embolies pulmonaires par rivaroxaban
(theheart.org, édition française du 26 mars 2012)

J’adore la dernière phrase, elle est tout simplement énorme…

The Wonder Pill (2)

Il y a vraiment un truc que j’aime pas, c’est de ne pas trouver une info, notamment sur internet.

Depuis tout à l’heure, aussi un peu aiguillonné par @GastonCestBon, j’essaye de trouver l’origine des statistiques brillantes avancées par Cowie dans cet article.

J’ai écumé PubMed, sans succès.

Puis, à force de tourner autour du pot (de torturer Google), je suis tombé là-dessus:

Je n’arrive pas à afficher la page de l’article de theheart.org en tant que cache, mais il semble bien qu’une première version ait été publiée, puis éditée.

Mais Big Google qui passait par là en a gardé un souvenir. Concentrons-nous sur le cinquième paragraphe de l’article actuel:

« The regulator decided it wanted to concentrate on mortality benefit. Within that subsection, the benefits are enormous, » he observes. « Total mortality is reduced by 17%, heart-failure mortality is down by 39%, and that’s on top of really good ACE-inhibitor and beta-blocker therapy. It’s very impressive. That’s what’s caught the media’s attention. »

D’accord?

Maintenant, regardons le fragment donné par le cache de Google:

« I know it’s post hoc, but total mortality is reduced by 17%, heart-failure mortality is down by 39%, and that’s on top of really good ACE-inhibitor and beta-blocker therapy.

Rigolo, non?

I know it’s post hoc, but a été supprimé.

En torturant encore un peu plus le cache Google, je trouve que ce petit bout de phrase était placé entre he observes et Total mortality:

Je n’en tire strictement conclusion sur la rédaction de l’article qui me semble de toute façon très discutable. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Par contre, les mystérieuses statistiques ont été tirées d’une analyse post hoc. Et ça, c’est intéressant.

Primo, car je ne suis pas certain que cette analyse ait été publiée. Je parierais volontiers sur l’analyse d’un sous-groupe basé sur la fréquence cardiaque de repos initiale, genre FC>75 ou FC>77. Bien entendu, ce critère exclurait de facto une bonne partie (la majeure selon ce papier que j’ai déjà cité) des centaines de milliers de patients qui auraient pu bénéficier de ces 17 et 39% de diminution de mortalité. Donc l’estimation de 39000 vies épargnées et de 100 millions de livres sterling économisées par an, me semble parfaitement fantaisiste.

Secundo, car dans mon esprit, il s’agit d’une grosse restriction dans l’interprétation des résultats.

Le service commercial de Servier est friand des analyses post-hoc, j’en avais déjà parlé ici.

En gros, ré-assembler un essai clinique après sa réalisation, c’est à dire analyser des sous groupes qui n’ont même pas forcément été pré-spécifiés dans le plan de l’étude n’a qu’une valeur exploratoire qui demande confirmation.

C’est ce que dit ma référence en statistiques

Les analyses en sous-groupes décidées après le recueil des données sont des analyses « post-hoc » dont la valeur est purement exploratoire : l’expérience servant au recueil des données a eu un autre objectif que celui de l’analyse en sous groupe ; aucune hypothèse préalable n’a été formulée; aucun calcul de nombre de sujets nécessaires n’a été réalisé pour garantir une puissance suffisante. Le problème méthodologique provient du fait que les analyses « post-hoc » génèrent à la fois l’hypothèse et la vérification de l’hypothèse. Cette situation tautologique ne peut pas être utilisée comme preuve mais seulement pour générer de nouvelles hypothèses. Les analyses exploratoires exposent ainsi au risque d’ériger un artefact en loi. Il convient ainsi de faire la distinction entre les hypothèses formulées a priori (« prior hypothesis » et les hypothèses dérivées des données (« data-derived hypothesis »). Il est souhaitable de ne pas calculer de valeur de p pour les hypothèses non définies a priori car en général ces valeurs de p ne sont pas retrouvées quand l’hypothèse est testée de façon indépendante dans une autre étude. La définition a priori, dans le protocole de l’essai, des analyses en sous-groupes pressenties ne suppriment que partiellement ces réserves méthodologiques. La multiplication des tests persiste.

La formulation I know it’s… montre bien que Cowie, qui est un garçon brillant, a parfaitement conscience de ces limitations.

Malgré tout cela, Servier a, comme toujours, réussi à faire qu’un résultat médiocre, voire même une étude négative (comme Beautiful), soit magnifiquement montés en épingle par les médias, qu’ils soient médicaux ou non.

Et là dessus, ils sont brillamment imbattables.

Encore une chose.

Quand j’ai écrit ma note précédente, je disais que cette histoire ne nous concernait pas tellement, car elle se déroulait en Grande-Bretagne.

Et bien depuis, elle a traversé la Manche, et vient susurrer suavement à nos oreilles combien l’ivabradine est un produit merveilleux.

Vous remarquerez les sigles NHS en haut de l’article et dans le titre.

Curieux…

Ça laisserait presque à penser que cette vénérable institution cautionne le texte dithyrambique de l’article.

Je doute néanmoins que le NHS relaye les gros titres de médiocres médias britannique annonçant la venue sur terre d’une nouvelle panacée.

D’ailleurs, une rapide recherche sur le site du NHS ramène un in progress

Je vous l’avais dit, Servier, c’est magique…