Rien ne sera plus comme avant

Une fois n’est pas coutume, je vais vous faire travailler.

Je vous demande d’abord de lire les 4 comptes-rendus de l’ACC 2011 parus en avril dans 4 suppléments de la revue Le Cardiologue, émanant d’un syndicat, le Syndicat National des spécialistes des maladies du cœur et des vaisseaux.

Ces suppléments relatent quotidiennement ce qui s’est dit à l’ACC, sous forme de petits résumés.

Ils ont été publié avec le soutien institutionnel des laboratoires Servier:

Chaque numéro, en dehors de son aspect informatif, sert d’écrin à un texte dithyrambique en faveur du Procoralan® (ivabradine) rédigé par une grande plume de la cardiologie, le Pr. Robert Haiat.

J’ai eu la chance, il y a pas mal d’années, d’assister à une conférence du Pr. Haiat, non pas à la Faculté, mais au cours d’un séminaire organisé, je crois par Astra-Zeneca, dans un charmant petit golf dans la banlieue parisienne.

Mais revenons aux textes.

Je suis tout d’abord un peu étonné qu’un des habituels leaders d’opinion de Servier n’ait pas rédigé ces articles. Problème de recrutement dans la période de l’après-Mediator®, ou volonté de « rajeunir » son équipe de porte-parole?

Chacun de ces encarts est néanmoins un chef-d’œuvre du genre puisqu’on peut discerner non seulement une cohérence au sein de chaque texte, mais aussi une progression quasi dramatique qui atteint son apogée avec celui du dernier jour.

Je vous laisse lire ces textes qui, vous le remarquerez, sont mis en valeur par un liseré vert et un fond de couleur différente, c’est pour cela que j’ai parlé d’écrin précédemment. Ces textes représentent apparemment le prix à payer pour le soutien de Servier.

On peut y trouver tous les éléments de langage qui ont fait du service marketing de Servier l’un des meilleurs du Monde (voire le meilleur). Pour ceux qui ne sont pas habitués à les décrypter, je vous renvoie à cette note précédente.

Bon, vous allez me dire que ces textes reprennent toujours les mêmes grosses ficelles promotionnelles, et qu’il n’y a strictement rien de nouveau sous le soleil.

Ces suppléments font donc partie de ce que j’appelle la « presse de corbeille », c’est à dire qui part directement à la corbeille sans ouvrir l’emballage. Les Anglo-Saxons les nomment les Throwaway Journals.

Mais là, c’est un journal publié par un syndicat professionnel, ce qui n’est tout de même pas la même chose que la presse médicale pseudo-scientifique française qui ne vit que par et pour l’industrie pharmaceutique.

Mais bon, passons, ce n’est pas cela qui m’a fait rire et qui m’a donné envie de partager ces articles avec vous.

Hasard étonnant, mais parfaitement désopilant, en mars, c’est à dire le mois avant la publication de ces 4 suppléments, le président du même syndicat professionnel a publié cet éditorial dans la revue Le Cardiologue

L’auteur souhaite marquer la place prépondérante des cardiologues et du syndicat dans l’affaire du Médiator®.

Il pose de bonnes questions et offre des pistes intéressantes pour que cela ne se reproduise plus:

  • Accompagnement des patients victimes du Mediator®

  • Insuffisance de l’enseignement de la pharmacologie

  • Problème des prescriptions hors AMM

  • Conflits d’intérêts des experts intervenant dans une FMC financée majoritairement par l’industrie

  • Lourdeur de la déclaration des effets secondaires des médicaments

  • Pistes à suivre pour l’avenir: prescription en DCI, meilleure gestion des conflits d’intérêts…

Lisez attentivement cet éditorial, et vous pourrez constater que les 4 suppléments publiés le mois d’après illustrent à bien des égards l’exact contraire de ce que propose et souhaite son auteur.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais?

Rien ne sera [vraiment] plus comme avant, ou encore mieux, comme l’a si bien dit Tomasi di Lampedusa, Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change?

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Je tiens à remercier chaleureusement le confrère cardiologue qui m’a fait connaitre ces suppléments et m’a motivé pour écrire cette note.

Pourvu que ça dure…

Cet article du NYT égratigne WebMD, qui est un géant dans le domaine des sites médicaux sur la toile. Il reproche à WebMD d’être anxiogène et rappelle ses relations troubles avec l’industrie pharmaceutique qui sèment le doute sur l’impartialité des informations délivrées. Daniel Carlat et Pharmalot avaient largement commenté ce dernier point.

La tentation est bien entendue immense de tisser des partenariats profitables avec l’industrie en publiant des articles complaisants ou des liens bien choisis.

Vous allez me dire que savoir tout cela ne va pas changer le goût de vos tartines beurrées.

Toutefois, si vous êtes cardiologue, cette éventualité n’est pas impossible.

Maintenant, parlons de theheart.org.

Ce site est une extraordinaire source d’informations sur les actualités de notre spécialité. Les articles sont en général excellents car ils proposent presque systématiquement plusieurs points de vue, parfois totalement contradictoires. Ils font donc appel à l’intelligence du lecteur, qui est ainsi invité à se faire une opinion par lui-même. Les articles ne réfléchissent pas pour vous, ils ne vous susurrent pas ce qu’il faut penser.

Cette qualité a d’ailleurs été récompensée l’an dernier.

Theheart.org est publié en 3 langues, anglais, français et espagnol.

Tout ce que j’ai écrit précédemment concerne les articles de la version anglaise du site (hors programmes de CME qui sont financés par l’industrie pharmaceutique).

Je ne lis pas l’espagnol, et je suis moins enthousiaste pour la version française, que je lis peu car la qualité me paraît être un cran en dessous. Je n’y retrouve notamment presque jamais la multiplicité des points de vue qui me plait tant (un exemple caricatural ici).

Maintenant, quel rapport entre ces deux sites et pourquoi les défauts de WebMD pourraient gâcher le goût de vos tartines?

Et bien, le rapport est très étroit car depuis 2005, WebMD est propriétaire de theheart.org.

J’espère donc que ce dernier continuera encore longtemps à préserver son indépendance et sa qualité malgré les relations parfois troubles de son propriétaire, WebMD.

Rapport non protégé

Nicolas Sarkozy a chargé fin décembre le député UMP et chirugien Bernard Debré de rédiger un rapport sur l’affaire du Mediator, selon France Info. Le rapport, qui devrait inspirer une loi, sera remis en mars au chef de l’État et au ministre de la Santé, Xavier Bertrand, précise la radio.

Bernard Debré y préconisera que l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) soit financée directement par l’État et non par l’industrie pharmaceutique, et proposera également de rendre publique la liste des contrats qui lient les professeurs de médecine à des laboratoires pharmaceutiques.

Lu sur lci.fr ce matin.

Une question et une remarque.

La question: comment connait-on le contenu d’un rapport un peu plus de 1 mois avant qu’il soit remis officiellement? Si le rapporteur l’a déjà écrit, pourquoi ne pas le remettre maintenant? Cela implique aussi que l’affaire du Mediator® est close, que tout est connu et rien de nouveau va être connu, par exemple entre maintenant et mars…

La remarque: cela fait pas mal d’années que les experts des agences et des sociétés savantes, entre autres les PU-PH remplissent consciencieusement leur déclaration de conflit d’intérêt. Certes, on ne connait ni les montants ni la nature des contrats, mais on connait l’existence de liens. Est-ce que cela a empêché  les vilains doutes de collusion dans l’affaire du Mediator®? Est-ce que, actuellement, ces déclarations permettent sereinement au lecteur d’un avis de l’Afssaps/HAS ou d’une recommandation de l’ESC de faire confiance à un texte écrit par des auteurs qui ont un lien financier avec les firmes pharmaceutiques qui commercialisent un produit concerné par cette recommandation/avis?

Mais le problème réside aussi ailleurs.

Faites-vous donc confiance aux dernières recommandations de l’ESC sur la place donnée à la dronédarone, commercialisée et développée par Sanofi, dans la prise en charge de la fibrillation auriculaire, en sachant que 40% des rédacteurs ont un lien financier avec cette firme?

Bon, la question et la réponse ont peu d’importance.

En effet, ces recommandations guident non seulement notre pratique courante, mais aussi  peuvent potentiellement servir de base médico-légale.

Vous êtes dubitatifs devant ces recommandations. Vous débutez chez un patient sans cardiopathie un traitement par amiodarone/sotalol/flécaïnide. Le patient présente un effet secondaire sévère. Lui ou sa famille vous cherchent des noises en vous collant sous le nez (ou celui d’un juge) ces recommandations où la dronédarone passe avant l’amiodarone et les autres anti-arythmiques.

Comment allez-vous vous justifier? En dégainant le magazine Prescrire et votre quête d’indépendance en face de recommandations européennes (et incidemment américaines)?

Cette situation  est un peu caricaturale car étant donné les doutes actuels sur la sécurité du produit, et la réévaluation en cours de sa balance bénéfices/risques par l’EMA, vous ne risquez probablement rien.

Mais cela sous-entend qu’il est nécessaire d’aller au delà de la déclaration des conflits d’intérêts dans les sociétés savantes ou les agences de régulation, il faut qu’il n’y en ait plus.

Amuse gueule…

Demain va se dérouler à Paris le point d’orgue d’une opération commerciale dont le but est de donner un coup de fouet aux ventes un peu flageolantes d’un médicament à l’efficacité objectivement difficilement perceptible.

Je souhaite à tous mes confrères qui vont y participer un très agréable voyage et une bonne réunion.

Si les choses se déroulent comme je l’espère, dans quelques jours, je pourrai vous parler un peu plus longuement de cette très croustillante opération de sauvetage.

Mouhahahahahahahaha!