Substitution

Un critère intermédiaire est souvent une mesure qui va documenter d’un point de vue physiologique une maladie et/ou son traitement. Par exemple, le LDL et l’athéromatose, ou la tension artérielle et certaines maladies cardiovasculaires.

Lorsqu’un critère intermédiaire est l’objet d’une étude clinique, on l’appelle critère du substitution (surrogate endpoint). Le syllogisme est tentant: le traitement T agit sur le paramètre A, Le paramètre A est un déterminant de la maladie M, donc T agit sur M, donc prescrivez T. Parfois, le syllogisme est tellement ancré dans nos esprits que l’on en oublie M, par exemple le LDL et les maladies cardio-vasculaires. Combien de personnes ont été traitée « pour un LDL élevé » lorsque les statines ont été commercialisées, en dehors de toute recommendation?

Les critères de substitution, comme beaucoup d’outils statistiques (par exemple la non-infériorité, les critères secondaires, les analyses post-hoc, en sous-groupe…), n’ont pas été créés par des statisticiens pervers et/ou avides de gloire et d’argent. Ce sont des outils utiles qui avec le temps, et surtout la promesse de résultats rapidement positifs, donc lucratifs, ont été dévoyés de leur fonction première. L’étude d’un critère intermédiaire permet idéalement de valider un concept pharmacologique et/ou physiologique et de savoir rapidement et avec relativement peu de moyens-une mesure est toujours plus rapide à observer qu’un décès ou un évènement clinique-si un traitement peut être efficace sur une maladie. Après, il est nécessaire de confirmer cette hypothèse par un essai clinique, bien plus long et onéreux à mettre en place, mais finalement le seul qui pourra répondre à l’unique question que nous devons nous poser: est-ce que ce traitement diminue la morbidité-mortalité de cette maladie?

Mais comme je l’ai dit, l’outil des critères de substitution fut dévoyé et on a obtenu des AMM et fait prescrire des milliers de boites de médicaments uniquement sur des essais portant sur ces derniers.

On peut regarder ainsi l’exemple quasi caricatural de l’aliskiren qui a obtenu une AMM et a été vendu sur des études montrant son intérêt sur les chiffres tensionnels (critères de substitution), mais qui, in fine n’a jamais montré d’intérêt dans la diminution de la morbidité-mortalité cardio-vasculaire. Le texte de la dernière mise à jour de l’avis de la HAS est éclairant:

Une étude très sympa s’intéressant à la validité des critères de substitution est sortie récemment dans le JAHA.

Tout est résumé dans ce graphique:

Les auteurs ont analysés sur 20 ans, dans 3 grands journaux scientifiques (NEJM, Lancet et JAMA) les essais cliniques sur des thérapeutiques cardio-vasculaires comportant un critère de substitution comme critère principal. Ils ont ensuite regardé les essais cliniques ultérieurs sur ces mêmes thérapeutiques.

D’abord, sur les 220 essais initiaux, seuls 59 ont été suivis par un essai clinique. Cela montre bien que l’essai avec critère intermédiaire, par flemme, manque de moyen, ou tout simplement parce qu’on ne le voit que comme un argument de vente, se suffit à lui même. La seule chose qui compte, l’intérêt clinique pour le patient est donc méprisé la plupart du temps.

Pour le groupe des études qui ont été suivies par un essai clinique, nous observons notamment qu’en cas d’études initiales positives, les essais cliniques confirmaient l’intérêt du traitement que dans 24 cas sur 44. Si les études initiales étaient négatives, les essais cliniques les contredisaient que dans 3 cas sur 15.

Autrement dit, il ne faut pas prescrire de traitement pour son seul effet sur un critère de substitution. Par ailleurs, la négativité d’un essai avec critère de substitution augure assez bien la négativité clinique d’un traitement.

L’effet sur la morbidité-mortalité doit rester idéalement la seule aune permettant de juger de l’intérêt d’un traitement. Tout le reste n’est bien souvent que technique de vente.

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Pour en savoir plus:

Critères cliniques – intermédiaires – de substitution (Interprétation des essais cliniques pour la pratique médicale, Michel Cucherat).

Évaluer les bénéfices d’un traitement : d’abord les critères cliniques utiles aux patients (Revue Prescrire)

Mauvaise passe

Ce n’est pas la forme chez mes patients, en ce moment.

En étant très sombre, je dirais que j’essaye de prolonger la durée de leur maladie cardio-vasculaire pour qu’ils puissent mieux mourir de leur cancer ou de leur démence. Parfois ils meurent du coeur, quand même.

Je ne vois plus Mme P, épouse fusionnelle de M. P depuis trop longtemps pour que cela soit normal. Je les suis depuis 11 ans. Elle a toujours été morte d’inquiétude pour son époux. Mais finalement c’est elle qui est gravement malade, cancer. Le dernier accident cardiaque de son époux est survenu à la suite de la consultation d’annonce. Quand elle m’a appelé, ce n’était pas pour elle qu’elle s’en faisait. Est-elle encore là? Comment s’en sort son époux?

J’ai revu M. et Mme. Q. Je les connais depuis mon assistanat. Leur petite fille travaillait en réa. Toujours à plaisanter et à parler d’elle. J’ai toujours été inquiet pour le diabète et la tension de Mme. Ils ne venaient pas régulièrement, et elle n’était pas très observante, mais chaque fois c’était la fête. Je les ai donc revus la semaine dernière. Je devais donner mon accord pour la prescription d’un anticholinestérasique pour Mme. Elle ne reconnait plus sa maison et pense que ses enfants sont encore des bambins. Je la revois encore sourire et plaisanter il y a deux ans. Son regard est éteint maintenant.  M. est très inquiet, et me demande comment cela va évoluer… C’est terrible de savoir, dans ces moments là. Je lui ai pris la main sans rien dire.

Dans la grande famille R, je connais presque tout le monde sur 3 générations et trois branches de cousins. Le fantôme d’une grande soeur vénérée, morte il y a 6 ans d’une tumeur au cerveau plane toujours sur la famille. J’adorais cette patiente. J’ai fait mon entrée dans la famille en la soignant, après, j’ai eu tout le monde: valve chez l’un, HTA chez l’autre, bilan cardio pour une syncope chez la petite dernière… Là, c’est M. R qui a fait une syncope bizarre dans sa piscine avec un gros mal de tête et des pertes d’équilibre depuis quelques temps. Il ne dit rien, mais son regard est inquiet. Le souvenir de la belle-soeur est palpable dans la salle de consultation. On verra bien sur le scanner.

La famille S. Des gens adorables. Mais Mme est porteuse d’une valvulopathie non opérable qui l’essouffle de plus en plus. Tous les six mois j’augmente ses diurétiques sous les regards inquiets de M.

La famille T. Je connais tout le monde. C’est la famille du vieux médecin (le copain du vieux pharmacien). Je lui avais demandé si il me faisait confiance pour la fin. Il avait acquiescé d’un souffle. J’étais allé à son enterrement où son fils m’avait cité plusieurs fois durant l’éloge. C’est pour cette famille que je me sens le plus « médecin de famille », même si j’ai totalement conscience d’usurper le titre. C’est un lourd fardeau émotionnel d’être le médecin de famille d’une famille de médecin. Là, c’est l’esprit autrefois sautillant de Mme qui est parti, et c’est déchirant de la voir le regard vide et agité. 

La famille U. Là aussi, des gens adorables. Une valvulopathie très sévère, opérable, mais c’est Mme qui ne veut pas, même si elle a de plus en plus de mal pour monter à la vieille chapelle. Nous lui avons tous expliqué, mais elle ne veut pas, un point c’est tout. À chaque consultation j’essaye un peu de lui faire changer d’avis, mais mon immense respect de la liberté de décision me fait bafouiller. Après un nouveau non, c’est elle qui a posé sa main sur la mienne.

Plus le temps passe et plus je me rends compte de la malédiction d’être médecin. Les patients et moi vieillissons ensemble, nous passons par des hauts et des bas ensemble, et insensiblement, des inconnus et des familles entières deviennent des proches pour lesquels on se soucie. Et nous sommes souvent les messagers du malheur. Ce souci, ce fardeau, nous ne pouvons pas le partager avec eux car quand un signe apparaît, ou une image, ou un résultat biologique la vision clinique et brutale de leurs futures peines nous transperce la poitrine comme une lame froide alors que eux sont encore dans une douillette ignorance.

Fixed fortifications are a monument to the stupidity of man

Patton aurait eu ce jugement assez définitif sur les fortifications fixes.  De fait, la Ligne Maginot reste dans la conscience collective française un  colossal monument à la stupidité de  l’état-major et des politiques d’avant-guerre. Pendant que les allemands construisaient des panzers, nous, nous coulions du béton.

La comparaison des actualités de l’époque est toujours extrêmement cruelle pour notre armée. Pas besoin d’un service d’espionnage performant, il suffisait de regarder une seule Deutche Wochenchau diffusée avant guerre en première partie  des films dans les cinémas allemands pour se rendre compte que les choses allaient mal tourner.

Vous savez tous comment cela s’est fini: les allemands, nettement moins stupides que ce qu’on s’imaginait alors ont largement évité la ligne Maginot, ont fait capituler l’armée française en moins d’un mois et demi et se sont fait remettre les clés des ouvrages fortifiés à l’armistice. Les italiens qui étaient obligés de passer par d’étroites passes ont en général été arrêtés par la ligne Maginot qui, on le sait moins, se continuait jusqu’à la Corse. Ils se sont néanmoins aussi fait remettre les clés à l’armistice. Et ce n’est pas tout, à la fin de la guerre, les américains ont du déloger l’armée allemande de nos propres fortifications.

(Le blason de l’ouvrage du Hackenberg avec la fière devise de la ligne Maginot: On ne passe pas ici)

Bref, un échec quasi total. Restent le courage et le dévouement des troupes qui l’ont défendue et un patrimoine architectural militaire qui est très intéressant à visiter. En prévision de la ruée des forces du pacte de Varsovie, l’armée française a en effet méticuleusement entretenu certaines fortifications jusque dans les années 90. Des associations de passionnés ont alors pris le relai. Ce qui fait que les deux ouvrages que j’ai visités avec mes fils (Le Hackenberg et Sainte-Agnès) sont incroyablement bien préservés.

Voici quelques souvenirs de nos visites:

Cette tourelle fonctionne toujours parfaitement bien malgré ses presque 85 ans.

Un détail de l’ouvrage de Michelsberg, non loin du Hackenberg en Moselle.

L’entrée du Hackenberg

Une pièce d’artillerie et son transmetteur d’ordre.

Le petit musée et surtout le secteur sanitaire très sophistiqué du Hackenberg.

Les immenses couloirs du Hackenberg (10 km de galleries). La visite donne droit à une ballade en train électrique (qui servait à l’époque à transporter les munitions) qui est très sympa (mais glaciale: prévoir pulls et manteaux+++).

On passe à Sainte Agnès et sa vue grandiose sur Menton et la frontière italienne. La visite est nettement moins organisée et instructive qu’au Hackenberg, mais on a pu y voir des pièces non ouvertes au public au Hackenberg (comme le PC opérationnel). Prévoyez une lampe de poche et comme d’habitude des vêtements chauds.

Je n’en ai pas parlé, mais en dehors de la partie purement militaire, en elle-même déjà intéressante, on peut voir toutes les installations nécessaires à la vie d’un équipage (1100 au Hackenberg, 350 à Sainte-Agnès): les cuisines, les chambrées, les toilettes, l’épuration d’air, l’usine électrique…

Donc visites très intéressantes, notamment pour les ados…

L’an prochain, c’est décidé, ce sera Koubinka et son fabuleux musée de blindés (à moins que les garçons passent à une autre lubie d’ici là ;-))

Lost in Translation

Lost in translation est un film de Sofia Coppola sorti en 2003. C’est mon film culte à moi.

À vrai dire, je ne suis pas du tout cinéphile, je vais exceptionnellement voir des films au ciné (le plus souvent avec et pour les enfants) et je ne regarde presque pas la TV. J’ignore probablement des centaines de films qui me correspondraient aussi peut-être parfaitement. La première fois que j’ai vu ce film, peut-être attiré par la présence de Bill Murray, c’était un lendemain de garde, et j’étais totalement déphasé, donc en parfaite osmose avec ce film. Depuis, nous avons toujours vécus côte à côte. Nous partageons des hauts et des bas. Nous partageons aussi une certaine incompréhension du monde. Comme dirait mon aîné, il ne se passe strictement rien dans ce film. De fait, il n’y a aucune action, un peu comme dans la vie, mais il ne se passe pas rien. Tout est minimaliste. La profonde rupture entre Bob (Bill Murray) et son épouse n’est jamais évoquée que par petites touches, quelques phrases sur un fax ou quelques minutes de conversations très banales. Idem pour Charlotte (Scarlett Johansson) et son époux qui n’ont strictement rien en commun hormis quelques selfies jaunis. Comme dans la vie, le film alterne la mélancolie et les situations absurdes, cocasses. Bob, l’acteur déchu et Charlotte, en plein questionnement vont se retrouver et se comprendre dans une bulle créé par le jet-lag et leur profonde incompréhension du monde nippon (Lost in Translation). Pourtant, rien n’est plus japonais que leur relation minimaliste caractérisée par une grande retenue, un regard, un mi-sourire, une caresse sur un pied. Hokusai arrivait à représenter une crevette avec quelques traits, Sofia Coppola représente en quelques plans la vie que nous traversons sans comprendre, et au cours de laquelle, parfois, nous nous croisons.

Ils le sont tous, tous des hommes honorables.

PREMIER CITOYEN

Holà, restez ; écoutons Marc-Antoine.

TROISIÈME CITOYEN

Qu’il monte dans la tribune, nous l’écouterons. Noble Antoine, montez.

ANTOINE

Je suis reconnaissant de ce que vous m’accordez pour l’amour de Brutus.

QUATRIÈME CITOYEN
Que dit-il de Brutus ?

TROISIÈME CITOYEN

Il dit qu’il est reconnaissant envers nous tous de ce que nous lui accordons pour l’amour de Brutus.

QUATRIÈME CITOYEN

Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus.

PREMIER CITOYEN

Ce César était un tyran.

TROISIÈME CITOYEN

Oui, cela est certain : nous sommes bien heureux que Rome en soit délivrée.

SECOND CITOYEN

Paix : écoutons ce qu’Antoine pourra dire.

ANTOINE

Généreux Romains…

LES CITOYENS

Silence ! holà ! écoutons-le.

ANTOINE

Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. —

Je viens pour inhumer César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu’il en soit ainsi de César. — Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux : s’il l’était, ce fut une faute grave, et César en a été gravement puni. — Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un homme honorable : ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut fidèle et juste envers moi ; mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. — Il a ramené dans Rome une foule de captifs dont les rançons ont rempli les coffres publics : César en ceci parut-il ambitieux ? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré : l’ambition devrait être formée d’une matière plus dure. — Cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. — Vous avez tous vu qu’aux Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de roi, et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l’ambition ? — Cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et sûrement Brutus est un homme honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais je suis ici pour dire ce que je sais. — Vous l’aimiez tous autrefois, et ce ne fut pas sans cause : quelle cause vous empêche donc de pleurer sur lui ? Ô discernement, tu as fui chez les brutes grossières, et les hommes ont perdu leur raison ! — Soyez indulgents pour moi ; mon coeur est dans ce cercueil avec César : il faut que je m’arrête jusqu’à ce qu’il me soit revenu.

PREMIER CITOYEN

Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu’il dit.

SECOND CITOYEN

Si tu examines sensément cette affaire, César a essuyé une grande injustice.

TROISIÈME CITOYEN
Serait-il vrai, compagnons ? Je crains qu’il n’en vienne à sa place un plus mauvais que lui.

QUATRIÈME CITOYEN

Avez-vous remarqué ces mots : « Il ne voulut pas prendre la couronne ? » Donc il est certain qu’il n’était pas ambitieux.

PREMIER CITOYEN

Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quelques-uns.

SECOND CITOYEN

Pauvre homme ! ses yeux sont rouges comme le feu à force de pleurer.

TROISIÈME CITOYEN

Il n’est pas dans Rome un homme d’un plus grand coeur qu’Antoine.

QUATRIÈME CITOYEN

Attention maintenant, il recommence à parler.

ANTOINE

Hier encore la parole de César aurait pu résister à l’Univers : aujourd’hui le voilà étendu, et parmi les plus misérables, il n’en est pas un qui croie avoir à lui rendre quelque respect ! Ô citoyens, si j’avais envie d’exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur, je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables.  Je ne veux pas leur faire tort : j’aime mieux faire tort au mort, à moi-même, et à vous aussi, que de faire tort à des hommes si honorables. — Mais voici un parchemin scellé du sceau de César ; je l’ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le moi, je n’ai pas dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de César, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré ; oui, je vous le dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu’à leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le léguant à leur postérité comme un précieux héritage.

QUATRIÈME CITOYEN

Nous voulons entendre le testament : lisez-le, Marc-Antoine.

LES CITOYENS

Le testament ! le testament ! nous voulons entendre le testament de César.

ANTOINE

Modérez-vous, mes bons amis ; je ne dois pas le lire.  Il n’est pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes ; et puisque vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de César, il vous rendrait frénétiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers ; car si vous le saviez, oh ! qu’en arriverait-il ?

QUATRIÈME CITOYEN

Lisez le testament ; nous voulons l’entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de César.

ANTOINE

Voulez-vous avoir de la patience ? voulez-vous différer quelque temps ? — Je me suis laissé entraîner trop loin en parlant du testament. Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré César ; je le crains.

QUATRIÈME CITOYEN

Ce furent des traîtres. Eux, des hommes honorables !

LES CITOYENS

Le testament ! les dispositions de César !

SECOND CITOYEN

Ce sont des scélérats, des assassins. — Le testament ! le testament !

ANTOINE

Vous voulez donc me contraindre à lire le testament ? Puisqu’il en est ainsi, formez un cercle autour du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament. — Descendrai-je? y consentez-vous ?

LES CITOYENS

Venez, venez.

SECOND CITOYEN

Descendez.

TROISIÈME CITOYEN

Nous y consentons.

(Antoine descend de la tribune.)

QUATRIÈME CITOYEN

Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.

PREMIER CITOYEN

Écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps.

SECOND CITOYEN

Place pour Antoine, le noble Antoine.

ANTOINE

Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloignés.

LES CITOYENS

En arrière, place, reculons en arrière.

ANTOINE

Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre maintenant. — Vous connaissez tous ce manteau. — Je me souviens de la première fois où César le porta : c’était un soir d’été dans sa tente, le jour même qu’il vainquit les Nerviens. — Regardez ; à cet endroit il a été traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle large déchirure y a faite le haineux Casca ! C’est à travers celleci que le bien-aimé Brutus a poignardé César ; et lorsqu’il retira son détestable fer, voyez jusqu’où le sang de César l’a suivi, se précipitant au-dehors comme pour s’assurer si c’était bien Brutus qui frappait si cruellement ; car Brutus, vous le savez, était un ange pour César. Jugez, ô vous, grands dieux, avec quelle tendresse César l’aimait : cette blessure fut pour lui la plus cruelle de toutes ; car lorsque le noble César vit Brutus le poignarder, l’ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva de le vaincre : alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau enveloppant son visage, au pied même de la statue de Pompée qui ruisselait de son sang, le grand César tomba. — Oh ! quelle a été cette chute, mes concitoyens ! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombâmes avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son glaive sur nos têtes. — Oh ! maintenant vous pleurez ; je le vois, vous sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. Bons coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du manteau de notre César ! Regardez-ici : le voici lui-même déchiré, comme vous le voyez, par des traîtres !

PREMIER CITOYEN

Ô lamentable spectacle !

SECOND CITOYEN

Ô noble César !

TROISIÈME CITOYEN

Ô jour de malheur !

QUATRIÈME CITOYEN

Ô traîtres ! scélérats !

PREMIER CITOYEN

Ô sanglant, sanglant spectacle !

SECOND CITOYEN

Nous voulons être vengés. Vengeance ! — Courons, cherchons. — Brûlons. — Du feu ! — Tuons, massacrons. — Ne laissons pas vivre un des traîtres.

ANTOINE

Arrêtez, concitoyens.

PREMIER CITOYEN

Paix ; écoutez le noble Antoine.

SECOND CITOYEN

Nous l’écouterons, nous le suivrons ; nous mourrons avec lui.

ANTOINE

Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous précipite dans ce soudain débordement de révolte. — Ceux qui ont fait cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils ont eu pour la faire, hélas ! je ne le sais pas : ils sont sages et honorables, et sans doute ils auront des raisons à vous donner. — Je ne viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs ; je ne suis point, comme Brutus un orateur ; je suis tel que vous me connaissez tous, un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m’ont donné la permission de parler de lui en public le savent bien ; car je n’ai ni esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d’action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs d’éloquence qui émeuvent le sang des hommes. Je ne sais qu’exprimer la vérité ; je ne vous dis que ce que vous savez vous-mêmes : je vous montre les blessures du bon César (pauvres, pauvres bouches muettes !), et je les charge de parler pour moi. Mais si j’étais Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque blessure de César une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulèverait à la révolte.

LES CITOYENS

Nous nous soulèverons.

PREMIER CITOYEN

Nous brûlerons la maison de Brutus.

TROISIÈME CITOYEN

Courons à l’instant, venez, cherchons les conspirateurs.

ANTOINE

Écoutez-moi encore, compatriotes ; écoutez encore ce que j’ai à vous dire.

LES CITOYENS

Holà, silence ; écoutons Antoine, le très noble Antoine.

ANTOINE

Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire ? En quoi César a-t-il mérité de vous tant d’amour ? Hélas ! vous l’ignorez : il faut donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

LES CITOYENS

C’est vrai ! — Le testament ; restons et écoutons le testament.

ANTOINE

Le voici, le testament, et scellé du sceau de César. — À chaque citoyen romain, à chacun de vous tous, il donne soixante-quinze drachmes.

SECOND CITOYEN

Ô noble César ! — Nous vengerons sa mort.

TROISIÈME CITOYEN

Ô royal César !

ANTOINE

Écoutez-moi avec patience.

LES CITOYENS

Silence donc.

ANTOINE

En outre il vous a légué tous ses jardins, ses bocages fermés, et ses vergers récemment plantés de ce côté du Tibre. Il vous les a laissés, à vous et à vos héritiers à perpétuité, pour en faire des jardins publics destinés à vos promenades et à vos amusements. — C’était là un César : quand en naîtra-t’il un pareil ?

PREMIER CITOYEN

Jamais, jamais. — Venez, partons, partons ; allons brûler son corps sur la place sacrée, et avec les tisons incendier toutes les maisons des traîtres. — Enlevez le corps.

SECOND CITOYEN

Allez, apportez du feu.

TROISIÈME CITOYEN

Jetez bas les siéges.

QUATRIÈME CITOYEN

Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.

(Le peuple sort emportant le corps.)

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Jules César. William Shakespeare. 1599