Un médecin au cimetière (2)

Finalement, cette note, c’était un ramassis de conneries.

Enfin, pas totalement non plus.

Disons que c’était une vision très théorique d’une situation que je n’ai vécue qu’aujourd’hui.

Et tout le monde sait que de la théorie à la pratique…

Je me suis rendu à la cérémonie religieuse célébrant le départ d’un médecin-patient (ou patient-médecin, selon l’humeur).

La petite église était pleine, j’y ai croisé pas mal de mes patients que le bon Docteur avait mis au monde. Il faisait de la scopie à tout va au cabinet. Ce médecin généraliste faisait définitivement partie d’un monde révolu.

L’élégie du fils à été très juste, très émouvante. Le bon Dr était un cancre (j’ai pensé à toi, Stéphane, d’autant plus que c’était un grand copain du vieux pharmacien), il est rentré dans la Résistance puis a eu une longue et prolifique carrière. Plus important que toute autre chose à mes yeux, il est encore aimé de ses anciens patients. Puis il a fait de l’humanitaire et une péritonite a bien failli avoir sa peau au fin fond de l’Afrique. Finalement, c’est autre chose qui a eu sa peau, bien des années après, et c’est moi qui lui ai fermé les yeux.

Notre premier adieu, intime, a été difficile, tant j’ai perdu avec lui. Il représentait pour moi le côté humain de notre métier. Il n’avait pas les techniques et les connaissances qui sont et seront à notre disposition, mais il soignait avec son cœur, et ça, nous le perdons par manque de temps, trop occupés que nous sommes à faire des chiffres pour la HAS, la T2A, et parfois pire que tout, pour faire du chiffre tout court. Je ne regrette pas le moins du monde le passé, la médecine de papa. Mais si au moins nous pouvions conserver les choses bonnes, et arrêter de faire semblant (« remettre le patient au centre de son projet thérapeutique »…).

Si vous me permettez une anecdote qui n’a pas été rapportée ce jour, mais qui me paraît très significative: il ne supportait pas l’autre spécialiste qui s’occupait de lui, car « elle ne le touchait pas ». Derrière cette remarque qu’il laissait interpréter librement d’un oeil pétillant, se cache le constat d’une vérité plus profonde. Je suis certain qu’il aurait adoré ce billet de Jaddo.

Il a bien vécu, même très bien. Son train de vie avait bien peu de rapport avec celui des généralistes d’aujourd’hui. Et incroyablement, il ne me semble pas qu’il en ait éprouvé la moindre honte, ni même que personne n’ait imaginé le lui reprocher. Une époque révolue, je vous dis.

Je craignais le second adieu, le monde, la cérémonie sociale, de ne pas être à ma place, de revoir ses proches, maintenant qu’il nous faudrait parler de lui au passé et que mon rôle était échu.

Patients, confrères, proches, nous lui avons tous rendu un hommage discret, sincère et émouvant.

Nous nous sommes beaucoup remémorés.

Et j’étais content d’être là, pour lui.

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

5 thoughts on “Un médecin au cimetière (2)”

  1. Elle est sympa ta note. J’imagine très bien le genre du monsieur. Il devait être très agréable. La médecine reste une activité difficile, ni science ni art mais les deux dans une tension entre ces deux tentations de ne croire qu’à la science au risque de perdre l’humain de vue et l’art au risque de parfois faire n’importe quoi. il faut trouver la bonne distance avec le bon patient. Car encore plus compliqué, on ne trouve pas la bonne distance une fois pour toute c’est sans cesse à remettre sur le métier en fonction du patient en face de nous. c’est ce qui rend cette profession si passionnante mais aussi si difficile à exercer.
    Pas de dogmatisme, pas de systématisme sans réflexion.

    1. @Stéphane: Joliment dit et très juste. Je ne suis que « patient » mais j’ai une approche ou attente du médecin comme vous venez de le décrire. Seulement dommage qu’aussi bien les médecins que les patients ne se souviennent / se remettent en questions en ce qui concerne leur relations et attente avec l’autre personne / partie.

      Bonne journée

  2. Ta note me rappelle les obsèques de mon grand-père, généraliste dans un petit village du Bugey. Là aussi ceux et celles qu’il avait accouchès, mères et enfants accompagnés des deux générations suivantes. Ici aussi la table de radio sur laquelle il réduisait et plâtrait les fractures (ma grand-mère remplissait un seau d’eau relié au membre par un corde sur poulie, Genou des alpages en 1928 !). Surtout cette église pleine, autant dehors de gens émus et sincères…
    Laisserons-nous ces souvenirs et cette reconnaissance ?

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