Interdépendance

Depuis pas mal de temps, j’essaye de visualiser l’interdépendance entre les médecins prescripteurs et l’industrie pharmaceutique.

Étant donnée l’actualité, j’ai un peu plus réfléchi au problème et j’en ai tiré ce schéma:

Bon, c’est un mauvais schéma car ça part dans tout les sens, et il n’est ni esthétique, ni explicatif.

Mais j’ai essayé d’être complet.

Quand on y pense, l’industrie porte à bout de bras, à bout de portefeuille, je devrais dire, une grande partie de l’environnement du médecin.

Elle finance très partiellement ou en totalité:

  • les essais cliniques

  • les journaux scientifiques (achat d’encarts publicitaires et de tirés à part)

  • les journaux pseudo scientifiques (achat d’encarts publicitaires et achat d’abonnements)

  • la FMC (financement des Enseignements Post Universitaires)

  • certaines écuries qui aident les étudiants au cours de leur scolarité, certaines bourses, les supports pédagogiques individuels, mais aussi collectifs au sein des services (projecteurs…).

  • les sociétés savantes (partenariat institutionnel, aide au financement des journées…)

  • certaines associations de patients

Elle a des liens financiers avec un certain nombre d’experts qui sont présents, par leur expertise même au sein de 4 structures différentes qui vont influencer directement ou non la prescription médicale:

  • la Faculté

  • les sociétés savantes

  • les agences de régulation sanitaire

  • et bien sûr l’industrie elle-même par le biais des départements recherche et développement, et leurs services commerciaux.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne dénigre pas l’expertise ni les experts. On ne fait pas partie des « méchants » si on bosse avec l’industrie. C’est un choix personnel qui n’est pas déshonorable.

Mais la présence d’experts ayant des liens financiers avec l’industrie au sein des facultés, des agences de régulation et des sociétés savantes doit faire se poser au minimum le problème des conflits d’intérêt.

Hormis en passant des diplômes complémentaires à la Faculté (et ils remplissent mal ce rôle de mise à jour), il est quasi-impossible à l’heure actuelle pour un médecin de suivre un enseignement post-universitaire indépendant, sans parler même de se tenir au courant.

Ce schéma montre à quel point la réforme de nos relations avec l’industrie est nécessaire, mais aussi et surtout à quel point elle sera complexe à mettre en œuvre.

Il n’existe aucune solution simple, encore moins simpliste.

Procès d’intention (2)

Les dernières recommandations ESC sur la prise en charge de la fibrillation auriculaire ont donné un bon coup de pouce à la dronédarone (Multaq®).

Je ne vais pas y revenir ici, j’en avais parlé .

Sanofi en est légitimement fier et le laboratoire y fait une discrète allusion sur ses plaquettes publicitaires:


« Une 1ère intention anti-arythmique ».

Bon, parfait, bravo les gars, cocorico!

L’histoire des 2 transplantations hépatiques a de quoi un peu refroidir, mais bon, une première intention dans une recommandation européenne, c’est quand même pas n’importe quoi.

Un commentaire de ce matin m’a fait lire les déclarations d’intérêts des experts qui ont participé à la rédaction de ces recommandations.

Ce document sépare ces experts en 3 groupes:

  • membres du groupe de travail (Task Force Members)
  • relecteurs du groupe de travail (Task Force Reviewers)
  • membres du Comité pour les recommandations pratiques (CPG Members)

Je me suis posé 3 questions:

  • combien d’experts se sont déclarés indépendants de l’industrie parmi ces 3 groupes (étiquette aucun)?
  • parmi ceux qui ont au moins un lien avec l’industrie, combien en ont un avec Sanofi (étiquette Sanofi)?
  • parmi ceux qui ont déclaré au moins un lien avec l’industrie, combien n’en ont pas avec Sanofi (étiquette autres)?

Et voilà ce que cela donne en graphiques:

 

 

Si l’on prend en compte l’ensemble des trois groupes, on obtient ceci:

La proportion des experts ayant un lien financier avec Sanofi oscille  entre 31 et 40% en fonction des groupes, 36% pour le total. Elle est la plus forte (40%) parmi les experts du groupe de travail, ceux qui sont directement responsables de la rédaction des recommandations. C’est dans ce groupe qu’il y a aussi la plus grosse proportion d’experts indépendants de l’industrie (32%).

Parmi le groupe des relecteurs, on retrouve la plus forte proportion d’experts indépendants (46%).

Parmi le groupe CPG qui chapeaute l’ensemble des recommandations pratiques publiées par l’ESC, 13% sont indépendants, 50% ont des liens financiers avec l’industrie hors Sanofi, 37% avec Sanofi.

Globalement, 2/3 des experts ayant participé de près ou de loin à l’élaboration de ces recommandations déclarent avoir un lien financier avec au moins un laboratoire, et parmi eux, la moitié a des liens avec Sanofi.

Impressionnant, n’est-ce pas?

(même un type de droite, pas du tout révolutionnaire comme moi, ça l’impressionne)

Ce n’est plus une infiltration, pour reprendre le mot de la Présidente de la SFC, mais une véritable inondation.

Quel crédit apporter à ces recommandations écrites, relues et validées par des experts dont les 2/3 ont des liens financiers avec l’industrie, et parmi ceux-là, la moitié avec Sanofi?

Quelles solutions pour minimiser ces interférences?


°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Par curiosité, j’ai fait la même analyse avec les experts qui ont endossé les recommandations américaines:

Les meilleurs parmi les meilleurs

Les laboratoires Servier ont engagé les meilleurs experts parmi les meilleurs durant les dernières semaines de la vie du Médiator®, c’est à lire de [674] à [726] dans le rapport de l’Igas sur l’affaire du Mediator®.

L’industrie n’engage d’ailleurs que les meilleurs.

Cet article de Profession Cardiologue le soulignait encore en novembre 2010:

Il ne faut pas se voiler la face : les industriels cherchent des experts reconnus dans leur domaine, tout comme les agences. Un expert qui fait autorité et qui n’aurait aucun lien avec l’industrie, cela n’existe pas. Et ma crainte est qu’à force de vouloir trop en faire dans cette transparence, on finisse par inciter bon nombre de gens très compétents à se détourner de l’expertise pour les agences

Ce texte s’inquiétait donc avec sollicitude des autorités sanitaires qui auraient bien du mal à exercer leurs prérogatives si elles devaient se passer des experts liés à l’industrie, meilleurs parmi les meilleurs.

Vous êtes un expert dans votre domaine ?

Vous exprimez vos opinions sans concessions ni atermoiement ?

Vous avez une vision globale des problèmes qui vous sont soumis ?

Vous savez lire une diapositive ?

Alors engagez-vous, l’industrie a besoin de vous!


A lire sur le même sujet, cet article de Dominique Dupagne.

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Modification 16/01/11 16h00: j’ai enlevé Lord Kitchener qui faisait quand même un peu trop martial!

19/01/11: ajout de « l’industrie a besoin de vous! »

Rapport de l’Igas sur l’affaire du Mediator

Le rapport de l’Igas est disponible au téléchargement ici.

Les annexes le seront un peu plus tard.

Je suis impressionné par la qualité de l’écriture, la synthèse est notamment remarquable.

Pour le fond, ce rapport est impitoyable envers l’Afssaps, la pharmacovigilance et les laboratoires Servier, et d’un point de vue un peu plus général sur la proximité des agences sanitaires et des firmes. Par moment, j’ai cru lire Prescrire.

Pour motiver les flemmards, ou ceux qui ne sont pas trop intéressés par le sujet (mais c’est vraiment dommage), voici l’intégralité de la conclusion qui reflète bien la tonalité globale de ce rapport:


CONCLUSION

Parvenue au terme de son travail, la mission, avant même de présenter quelques enseignements et pistes de réflexion, tient à mettre en avant les éléments les plus importants du constat dressé dans ce rapport :

  • Le déroulement des événements relatés dans ce rapport est très largement lié au comportement et à la stratégie des laboratoires Servier qui, pendant 35 ans, sont intervenus sans relâche auprès des acteurs de la chaîne du médicament pour pouvoir poursuivre la commercialisation du MEDIATOR® et pour en obtenir la reconnaissance en qualité de médicament anti-diabétique. Pour reprendre une expression revenue à plusieurs reprises dans les témoignages recueillis par la mission, elle a « anesthésié » ces acteurs de la chaîne du médicament et même, selon deux anciens présidents de commission d’AMM, elle les a « roulés dans la farine » ;

  • A aucun moment pendant cette longue période, aucun des médecins experts pharmacologues, internes ou externes à l’Agence, n’a été en mesure de conduire un raisonnement pharmacologique clairvoyant et d’éclairer ainsi les choix des directions générales successives ;

  • Surchargée de travail, empêtrée dans des procédures juridiques lourdes et complexes, en particulier à cause de l’articulation de ses travaux avec l’Agence européenne, bridée par la crainte des contentieux avec les firmes, l’Agence est apparue à la mission, dans le cas étudié, comme une structure lourde, lente, peu réactive, figée, malgré la bonne volonté et le travail acharné de la plupart de ses agents, dans une sorte de bureaucratie sanitaire ;

  • Un certain nombre d’anomalies majeures de fonctionnement ont été identifiées, en particulier la confirmation à la firme d’une autorisation de mise sur le marché en 1997, contraire à la décision prise quelques mois auparavant, notification qui n’a pu être prise que sur l’instruction d’un des responsables de la direction de l’évaluation ;

  • Le dispositif de pharmacovigilance a failli à sa mission, qui est d’identifier et d’instruire, dans un délai raisonnable, et afin d’éclairer la décision des responsables sanitaires, les cas d’effets indésirable graves liés à l’usage du médicament. La raison principale de cet échec collectif est à rechercher dans l’insuffisance de culture de santé publique et en particulier dans un principe de précaution fonctionnant à rebours ;

  • Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que l’alerte dans cette affaire soit venue de l’extérieur : de la revue Prescrire, du Dr Irène Frachon, de Catherine Hill et du Dr Alain Weil, pour ce qui concerne la dangerosité du médicament, ce qui a permis son retrait ; et de Flore Michelet et du Dr Gérard Bapt, pour ce qui concerne l’impact en termes de mortalité ;

  • La multiplicité des instances sanitaires chargées du médicament, leur cloisonnement et la complexité de leur fonctionnement rendent le système lent, peu réactif et contribuent à une dilution des responsabilités ;

  • Quant à la politique de remboursement des médicaments dont sont responsables les ministres, elle apparaît sous un jour paradoxal : c’est pour des raisons telles que la défense des prescripteurs et des patients que la politique de déremboursement a été étalée sur presque une décennie. La réalité veut, dans le cas présent, que cet objectif allégué ait conduit au résultat inverse.

Même si la seconde partie de son travail sera consacrée à définir et à présenter les grandes lignes d’un système de pharmacovigilance rénovée, la mission tient d’ores et déjà à mettre l’accent sur quelques enseignements qui lui paraissent essentiels :

  • La sécurité sanitaire est un métier difficile et exigeant. La vigilance sanitaire est une responsabilité fatigante, usante, qui conduit à travailler chaque jour sous la pression. Être vigilant suppose d’être informé, d’être réactif, d’avoir la disponibilité d’esprit nécessaire, de savoir entendre et écouter les opinions minoritaires et d’être capable d’admettre que l’on s’est trompé ou que l’on se fourvoie dans un raisonnement convenu. C’est pourquoi la mobilité des personnes est indispensable dans ce domaine ;

  • L’exercice de ce métier est fortement influencé par l’environnement intellectuel et médiatique. Or, depuis plusieurs années se sont multipliées les prises de position publiques pour dénoncer une hypothétique « tyrannie du principe de précaution ». Dans cette affaire comme dans d’autres passées et malheureusement à venir, ce n’est pas l’excès de principe de précaution qui est en cause mais le manque de principe de précaution ;

  • La chaîne du médicament fonctionne aujourd’hui de manière à ce que le doute bénéficie non aux patients et à la santé publique mais aux firmes. Il en va ainsi de l’autorisation de mise sur le marché qui est conçue comme une sorte de droit qu’aurait l’industrie pharmaceutique à commercialiser ses produits, quel que soit l’état du marché et quel que soit l’intérêt de santé publique des produits en question. La réévaluation du bénéfice/risque est considérée comme une procédure exceptionnelle. La prise en compte du risque nécessite de fortes certitudes scientifiques, l’existence d’un bénéfice étant, elle, facilement reconnue. Dans ces conditions, le retrait d’une AMM est perçu comme une procédure de dernier recours et comme une sorte de dédit pour la commission qui a accordé l’autorisation ;

  • L’Agence est trop souvent caractérisée dans son fonctionnement, par, pour reprendre une expression entendue plusieurs fois, une « accoutumance au risque ». Cette accoutumance est incompatible avec l’exercice d’une mission de sécurité sanitaire ;

  • Le fonctionnement des commissions de l’AMM et de la pharmacovigilance est marqué par la recherche d’un consensus scientifique, ce qui conduit en l’occurrence à un allongement des délais nécessaires à la prise de décision. Le rôle des demandes successives d’études pour alimenter ce processus a des effets pervers graves. C’est particulièrement frappant dans le cas du MEDIATOR® où les laboratoires Servier ont multiplié ce type de démarches. A ceci s’ajoute un légalisme qui, concernant une agence qui prend 80 000 décisions par an, conduit à un enlisement de trop de dossiers ;

  • S’ajoute à ceci, malgré les progrès accomplis dans ce domaine depuis 1993, le poids des liens d’intérêt des experts contribuant aux travaux de l’AFSSAPS (annexe n°). Il s’agit des liens d’intérêts financiers ou d’autres natures tels qu’ils devraient être signalés à l’Agence, ce qui n’est pas à l’heure actuelle systématiquement le cas, selon les déclarations mêmes de l’actuel président de la commission d’AMM. Or ces règles procédurales ont été établies dès 1993 lors de la création de l’Agence. Il n’est que temps de les faire appliquer « sans faille et sans exception » pour reprendre l’expression de Jean Marimbert, directeur général de l’AFSSAPS. Aux yeux de la mission, cette conception des liens d’intérêt doit être élargie. Elle doit d’abord être envisagée dans le temps. Deux des responsables les plus importants de l’Agence, au moins, ont ainsi contracté, après avoir quitté leurs fonctions respectives, des liens financiers avec les laboratoires Servier. Dans ces 2 cas, il s’agissait de professeurs des universités-praticiens hospitaliers, médecins dont le statut les met pour l’heure à l’abri de la commission de déontologie, qui s’est déclarée en 2000 incompétente en la matière. Ceci souligne, et c’est la seconde priorité, la nécessité d’élargir le champ actuel des situations imposant la déclaration de liens d’intérêt. La mission pense souhaitable que tous les agents publics ayant à connaître des questions liées aux médicaments soient tenus de déclarer de tels liens. Il doit en être en particulier ainsi pour les membres des cabinets ministériels. C’est là un point important que devra traiter la Commission de réflexion pour la prévention des conflits d’intérêts dans la vie publique. De manière plus globale, l’AFSSAPS, qui est une agence de sécurité sanitaire, se trouve à l’heure actuelle structurellement et culturellement dans une situation de conflit d’intérêt. Pas en raison de son financement qui s’apparente à une taxe parafiscale, mais par une coopération institutionnelle avec l’industrie pharmaceutique qui aboutit à une forme de coproduction des expertises et des décisions qui en découlent. A cet égard, la présence encore aujourd’hui d’un représentant institutionnel du LEEM (Les entreprises du médicament) dans les commissions, et parfois les groupes de travail, parait inacceptable.

  • Toutes ces considérations ne doivent pas faire oublier la place décisive qui est celle des diverses communautés scientifiques et médicales dans la construction des décisions publiques. Toutes les décisions prises au sein de l’Agence, mais aussi par la Haute autorité de santé, sont préparées par des experts qui rendent leurs avis. Tous ces médecins sont associés très étroitement au processus de décision. Là aussi de très graves défaillances, pour certaines d’entre elles incompréhensibles, ont été relevées par la mission. Pour prendre l’exemple du MEDIATOR®, il est inadmissible d’avoir programmé en décembre 2010 une table ronde sur « benfluorex et valvulopathies », dans le cadre des journées européennes de cardiologie, présidée par les Prs. G. Derumeaux et B. Iung. Ces deux experts, un an auparavant, avaient été mandatés pour représenter les laboratoires Servier au sein de la Commission nationale de pharmacovigilance et de la commission d’AMM de l’AFSSAPS portant sur le MEDIATOR® (benfluorex). Les présidents de cette table ronde ont depuis décidé de ne pas y participer.

La mission à l’issue de cette première phase, malgré ses critiques sévères à l’égard du système de gestion du médicament, élaborées encore une fois à partir d’un cas particulier, tient à souligner que le système de notification des cas par les professionnels de santé aurait pu permettre le retrait du MEDIATOR® dès 1999 si le principe de précaution s’était appliqué. A ce stade, la mission insiste sur le rôle essentiel des professionnels de santé et des patients qui doivent être davantage associés à ces démarches, pas seulement en ce qui concerne la déclaration des cas. Rappelons que dans d’autres domaines de la santé publique, les patients sont représentés au niveau des conseils d’administration des institutions. La mission s’attachera également, dans sa deuxième étape à mieux caractériser et fiabiliser notamment les outils de la pharmacovigilance, avec une attention particulière apportée aux bases de données disponibles. Malgré les très lourds constats de cette première étape, elle espère pouvoir contribuer à la mise en œuvre d’un système entièrement tourné vers les intérêts du patient et de la santé publique.