La fin de la promotion du Lipitor aux EU

Pfizer a annoncé au WSJ (via Cardiobrief) la fin de la promotion de son médicament phare, le Lipitor® (atorvastatine), quelques mois après l’expiration de son brevet aux États-Unis.

Pour fêter cela, je vous offre la rediffusion de billets écrits en 2006 et 2008 sur la fameuse campagne de publicité avec Robert Jarvik qui avait beaucoup fait jaser à l’époque.

Ça n’a pas trop mal vieilli, non?

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L’avenir? (13/12/2006)

L’immense fantasme d’une grande partie de l’industrie pharmaceutique serait de pouvoir promouvoir ses produits directement auprès du public en Europe (aux EU, c’est déjà le cas depuis longtemps), pour que celui-ci fasse pression sur les prescripteurs. D’ailleurs, ils font tout pour, j’en parlerai un autre jour.

Bien évidemment, le public serait une cible facile, car sensibilisé à la maladie (et pour cause) et surtout ignorant de bien des subtilités de l’évaluation de la balance risque/bénéfice de telle ou telle molécule.

Déjà que l’immense majorité des médecins (dont moi) est une cible assez facile pour la rhétorique des laboratoires malgré 10-11 ans d’études médicales, alors imaginez vous le fleuriste ou le boucher du coin !

En lisant un article sur le « Washington Post » online de ce matin, je tombe sur la publicité suivante :

Le « Lipitor » est le nom commercial de l’atorvastatine (« TAHOR » en France).

Deux remarques (indépendantes des performances de la molécule):

Primo, l’attaque directe contre les concurrents directs du « Lipitor », notamment le « Crestor » d’ Astra-Zeneca. Ce n’est pas exceptionnel aux EU, mais la comparaison directe, interdite en France me surprend toujours un peu. Mais là, les choses sont claires, et les « ennemis » bien identifiés. On retrouve bien sûr cette confrontation en discutant avec les visiteurs médicaux.

Secundo, le gentil sexagénaire (il est né un 11 mai 1946) de la photo est un chirurgien cardiaque, Robert Jarvik, spécialisé dans l’assistance cardiaque, notamment la conception des cœurs artificiels de la série des « Jarvik » (« Jarvik 7» puis récemment « Jarvik 2000 Heart »). Il a fondé en 1988 une société dédiée à la fabrication et au développement de ces systèmes : la « Jarvik Heart, Inc ».

C’est cet homme qui a inventé le cœur artificiel qui permet de sauver des centaines voire des milliers de vies par an.

Petite remarque ancillaire : il ne semble n’avoir jamais eu trop de difficultés pour trouver des noms à ses créations.

Demander un avis sur les statines et les dyslipidémies à un chirurgien cardiaque inventeur et PDG d’une société qui fabrique des cœurs artificiels en dit long sur le respect que porte l’annonceur pour le grand public.

En gros, on leur balance un nom connu, ça va les éblouir. Personne ne se demandera si la « vedette » mise en avant a seulement une fois prescrit une statine de sa vie. En tout cas, « Pubmed » (LA base de données sur les études scientifiques) répond qu’il n’a jamais rien publié sur les statines (comme l’atorvastatine…).

Personnellement, j’aurais mis quelqu’un plus connu et surtout avec plus de crédibilité : Noah Wyle.

Il a quand même bien dû prescrire des statines dans un des épisodes de la série « Urgences » ?

Ne riez pas, ça va venir chez nous tôt ou tard.

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Petit supplément:

A quoi pense-t-il en souriant devant l’objectif ?

A. Le lipitor est vraiment la meilleure statine que je n’ai jamais prescrite.

B. J’ai bien fait de choisir cette petite cravate violette, elle me va à ravir.

C. Putainnnn, souris, tu te fais des couilles en Or (en VO pour les puristes : « Putainnnn, I’m making solid gold bollocks ») !

D. Mon cardio m’a mis sous Crestor le mois dernier, est-ce finalement un bon choix ?

E. Après le déjeuner, séance photo pour la Wii.

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On nous aurait trompés? (08/01/08)

Je suis tombé sur cet article de theheart.org qui relate une enquête du Congrès américain sur une publicité directe faite par Robert Jarvik sur le Lipitor (atorvastatine) aux EU.

J’avais justement parlé de cette publicité à cette époque [le lien envoie vers la première note].

Il semble que les choses aillent bien plus loin que mes remarques ironiques d’alors.

D’après les déclarations de John Dingell, le responsable du comité [lien mort, je n’ai pas retrouvé le document] qui a réalisé l’enquête, le Dr Jarvik n’aurait jamais obtenu de diplôme lui permettant de pratiquer, ou de prescrire aux EU.

En VO : “In the ads, Dr. Jarvik appears to be giving medical advice, but apparently, he has never obtained a license to practice or prescribe medicine.”

Je suis scié, je pensais qu’il était chirurgien cardiaque.

J’attends de voir la suite.

Mais si cela se confirme, je n’étais pas trop loin de la vérité en proposant Noah Wyle comme homme-sandwich en partant du principe qu’il aurait plus de crédibilité….

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On nous aurait trompés (2) (28/02/2008)

Pfizer jette finalement l’éponge en retirant la campagne publicitaire qui met en scène le très sportif Dr Jarvik ventant les mérites de sa statine, molécule phare du groupe (13.6 milliards de dollars de vente en 2006).

Ce type de publicité, qui s’adresse directement au consommateur est pour l’instant rigoureusement interdite en Europe et en France.

Mais aux Etats-Unis (et en Nouvelle Zélande), c’est permis.

L’industrie jure le cœur sur la main que ces campagnes font progresser l’état de santé de la population en diffusant des messages de prévention « éclairés ».

Bon, admettons et analysons objectivement cette publicité.

D’abord, il faut pouvoir la voir : c’est ici (merci le NYT).

Qu’y voit-on ?

Un leader médical mondial, la soixantaine, en pleine forme physique, qui fait de l’aviron dans le cadre magnifique d’un lac de montagne. Il force un peu sur les plans intermédiaires, mais il va vite.

Quel homme.

Nous suivons avec admiration la descente miraculeuse du LDL cholestérol grâce à cette statine sur un magnifique plan ou se surimpressionnent la gracieuse trajectoire de son bateau et un graphique éloquent.

Il va même un peu trop loin, puisqu’il sort de l’écran. Ce n’est plus le 1 g/L que l’on vise, mais le 0 g/L, voire un chiffre négatif.

Ne riez pas, encore quelques études bien conduites selon les critères de l’EBM et le but du traitement sera d’avoir un LDL cholestérol à -0.5 g/L.

Il donne des conseils, précise les quelques rares effets secondaires, que la statine est un des traitements possibles (quand même) et qu’il faut en parler à son docteur.

Franchement, je suis cardiologue, et quand j’ai vu cette publicité, je m’en suis immédiatement parlé et je me suis prescrit sans plus tarder ce produit miracle.

Si Jarvik le dit et vu qu’il rame à 62 ans comme un gamin de 22, ce produit est vraiment merveilleux.

Malheureusement, certains esprits chagrins et envieux, qui oeuvrent secrètement pour la progression de maladie cardio-vasculaire sont allé fourrer leur sale nez dans cette si merveilleuse histoire (la Nature, un homme robuste et sa statine).

Une commission sénatoriale américaine a donc enquêté.

Primo, Jarvik a encaissé 1.35 millions de dollars pour cette campagne.

Ah bon, je croyais qu’il l’avait fait pour le bien de l’humanité et en mémoire de son père terrassé par une maladie cardiaque ?

C’est pourtant ce qu’il dit : « My work in the field of artificial hearts spans 36 years, including inventions contributing to the first permanent total artificial heart used in a patient. . . . I accepted the role of spokesman for Lipitor because I am dedicated to the battle against heart disease, which killed my father at age 62 and motivated me to become a medical doctor, » it says. « I believe the process of educating the public is beneficial to many patients, and I am pleased to be part of an effort to reach them. »

Secundo, il ne serait pas médecin.

Alors là, je suis scié.

Mais ce n’est pas certain.

Le sénateur JD Dingell, président de la comission dit : « In the ads, Dr Jarvik appears to be giving medical advice, but apparently, he has never obtained a license to practice or prescribe medicine. »

Alors que Jarvik répète que « I am in fact a medical doctor; I am a world expert in mechanical heart technology… ».

Qui a raison ?

Et puis, c’est quoi un « unlicensed physician » ?

Est-ce donc si difficile aux EU pour savoir si un individu est médecin ou non ?

Il a fait cette publicité pour de l’argent, et il ne serait peut-être pas médecin, mais c’est quand même un champion d’aviron !

Mais non, même pas.

Celui qui fait de l’aviron se nomme en fait Dennis Williams, un fervent local de ce noble sport.

Jarvik n’a pas ramé, non pas à cause de ses capacités physiques qui sont intactes (« I am an athletically fit man who takes care of his own health through diet and exercise, including frequent five-mile runs »), mais pour des histoires d’assurances. Il ne faudrait quand même pas que la vedette tombe dans une eau glacée. Ça ne ferait pas beau de parler de la statine avec la goutte au nez et entre deux éternuements….

Quand même, il a fait cette publicité pour de l’argent, et il ne serait peut-être pas médecin, et c’est pas lui qui a ramé, mais c’est un sportif, tout de même ?

Voyons ce qu’en dit un proche collaborateur, le Dr. OH Frazier : «…about as much an outdoorsman as Woody Allen. He can’t row ».

Sportif comme Woody Allen !

Uhmm, finalement, je crois que j’ai un peu trop cru au Père Noël Pfizer/Jarvik…

Tout cela est bien drôle.

Mais nous devons rester vigilant et prendre garde que la publicité directe ne soit pas un jour autorisée en Europe et donc en France.

Pendant que nous rions à ces tartufferies ridicules, des groupes de pression y travaillent et les firmes essayent de contourner l’obstacle de façon plus ou moins insidieuse.

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J’ai déjà parlé de cette histoire ici, et ici. [les liens conduisent vers les deux notes reproduites]

Une petite sélection d’articles du NYT sur le sujet.

« Prescrire », encore et toujours.

Le FORMINDEP

La note que consacre « Pharma Marketing Blog » au sujet (et ici, concernant sa qualité de médecin).

Un article écrit par Dennis Williams, la doublure de Jarvik dans le LWRC (la gazette universellement connue du Lake Washington Rowing Club). J’adore la photo!

La déclaration de Robert Jarvik, sur jarvikheart.com.

Ce qu’en dit Pfizer sur son site (Pfizer.com, EU).

Shelley Wood. Pfizer pulls Lipitor ads featuring Dr Robert Jarvik. theheart.org. [HeartWire > MediaPulse]; February 26, 2008. Accessed at http://www.theheart.org/article/845359.do on Feb 28, 2008.

Sue Hughes. Congress investigates Jarvik’s Lipitor ads . theheart.org. [HeartWire > MediaPulse]; January 08, 2008. Accessed at http://www.theheart.org/article/836205.do on Feb 28, 2008.

Shelley Wood. Jarvik gets paddled as Lipitor ads raise concerns in Congress. theheart.org. [HeartWire > MediaPulse]; February 07, 2008. Accessed at http://www.theheart.org/article/842351.do on Feb 28, 2008.

Une campagne publicitaire sanglante

Je musardais un peu sur le web pour lire ce qui se disait sur les NAC (Nouveaux Anti-Coagulants), quand je suis tombé sur un NAC (Nouvel Animal de Compagnie):

Ce site, VATspace.com, fait partie du réseau de sites officiels faisant la promotion du rivaroxaban, au même titre que xarelto.com.

Pourquoi ce gros vilain rat?

Bayer (le fabricant du rivaroxaban -Xarelto®-), rappelle très opportunément que la warfarine, les AVK en général, sont aussi des raticides.

La warfarine a en effet été commercialisée comme telle dès 1948 précise Wikipedia.

Ça, c’est un message nuancé qui va certainement permettre une meilleure compliance des patients qui sont sous AVK, par exemple ceux qui ont des prothèses mécaniques, c’est à dire encore à ce jour une non-indication du merveilleux rivaroxaban.

C’est un bon message pour améliorer leur prise en charge, n’est-ce pas?

Et quel respect pour les milliers de professionnels de santé qui tous les jours prescrivent, délivrent et administrent chaque jour à des patients du « poison à rats »!

Quel respect aussi pour les petits copains de l’industrie pharmaceutique: Novartis (Sintrom®), BMS (coumadine®), et Merck Serono (Previscan®) qui fabriquent et commercialisent depuis des décennies du « poison à rats » à usage humain.

Si la vidéo se situe dans la partie Health Care Professionals, elle est accessible à tout le monde. On peut même la diffuser par messagerie électronique:

En face d’un patient ainsi éclairé par Bayer, comment passer derrière ce genre de message?

Enfin, éclairé est un bien grand mot, l’argument de l’origine d’un médicament me semble parfaitement stupide. Un vrai délit de sale gueule.

De nombreux médicaments sont des poisons et vice-versa, pourtant ils sauvent des milliers de vies tous les jours.

Cette dualité est présente dans l’étymologie même de la racine pharmakon (φάρμακον).

De nombreux médicaments sont issus de choses peu ragoutantes.

La pénicilline vient de la moisissure, le sirolimus, pas bien mieux, les digitaliques d’une plante toxique, idem pour les dérivés du taxol, l’héparine, ce sont des intestins de cochon, l’aspirine, (découverte par Bayer), de l’écorce d’arbre, la colchicine, l’atropine et les curares utilisés en anesthésie, des poisons, la kétamine est un dérivé du LSD, la protamine du sperme de saumon (merci @JohnO2Snow ), l’hirudine de la salive de sangsue, la morphine du pavot, le tirofiban et le captopril de venins de serpents…

Mais il faut faire peur pour gagner des parts de marché, même si c’est irrationnel et caricatural, ça marche, l’histoire l’a prouvé maintes et maintes fois.

Les immenses qualités du rivaroxaban ne suffiraient donc pas, à elles toutes seules, à assurer son succès commercial?

Il faut donc aussi démolir les AVK en mettant en avant l’argument scientifique déterminant suivant: que c’est du poison à rats?

Je trouve cet obscurantisme affligeant, et si éloigné des très hautes considérations éthiques affichées par ce même laboratoire sur son site français:

Développement durable?

Responsabilité?

Respectueux?

Acteur éthique responsable socialement?

Quand je tombe sur ce genre de campagnes publicitaires, je me dis toujours trois choses:

  • Heureusement que le laboratoire qui a payé ça est notoirement éthique, sinon, qu’est-ce que ça serait !
  • Heureusement qu’en France les lois sur la publicité des produits de santé sont restrictives.
  • Heureusement qu’il n’y a que le LEEM qui croit à l’autorégulation de l’industrie pharmaceutique dans le domaine commercial.