La dame de chez Hermès.

J’avais décidé d’offrir une écharpe en cachemire à Madame afin qu’elle ait bien chaud cet hiver.

Comme je ne suis pas insensible au luxe, surtout si il est discret, et que j’avais une idée derrière la tête, je suis allé chez Hermès la semaine dernière.

Le long magasin de la rue Paradis bruissait d’animation.

J’ai lutté contre mon horreur de la foule et je me suis engouffré dans le magasin, aspiré par la lourde porte ouverte par un vigile.

J’ai un peu tourné dans les rayons épurés pour trouver ce que je cherchais. Un autre vigile m’a alors opportunément renseigné avant de remettre en position un chandail, afin qu’il soit bien orthogonal au bord de son rayonnage.

Il restait fort peu de choix, heureusement une écharpe rouge vif m’a fait de l’œil.

Toutes les vendeuses étaient occupées, jusqu’à ce que l’une d’elle soit discrètement dirigée vers moi par le vigile aimant la rectitude.

Elle a avait un certain âge, aucune trace d’accent marseillais, ce qui en soit même est signe de distinction insigne ici. Mais elle avait en plus le je ne sais quoi de délicieusement méprisant qui fait tout.

Peut-être la cadette d’une frêle et vénérable famille de l’Ancien Régime?

Avant, les cadettes étaient destinées au couvent, maintenant, pourquoi ne pas imaginer qu’elles rentrent chez Hermès?

A son cou pendait une loupe gainée d’un cuir orange vif spécifique de la marque. Pour mieux faire observer les grains des différents cuirs?

J’ai commis un impair stigmatisant en m’interrogeant sur l’utilité d’une étole.

– C’est pour mettre sur le dos?

– Les épaules, Monsieur, les épaules…

Elle m’a écrasé d’un regard plein d’indulgence. L’esprit de Noël…

Heureusement que je ne lui ai pas mentionné que j’ai suivi des heures et des heures d’anatomie à la fac….

Bref, j’ai pris l’écharpe rouge.

C’est alors que j’ai sorti de derrière ma tête l’idée qui s’y cachait, m’enquérir de leurs sacs à dépêches.

Ceux qui me connaissent savent que je pense à m’offrir un tel sac depuis pffffffffff 2007.

Et l’année 2012 étant l’année de mes 40 ans, et comme il faut bien trouver un alibi à la hauteur d’une telle dépense somptuaire, je commence à y penser de nouveau sérieusement.

Elle a un peu douché mon espoir de faire un achat impulsif réfléchi, un jour de grande déprime ou de gain substantiel au Loto.

Si ils n’ont pas le modèle que je souhaite en magasin, et ils en ont un ou deux, pas plus, il leur faudra le demander à d’autres magasins en France, et en cas de recherche infructueuse le commander à Paris, c’est à dire commencer une attente d’environ 11 mois.

Le vrai luxe est le luxe qui ne se voit pas, se dit pas, et surtout se rend peu accessible, même à l’argent.

Elle s’est poliment enquise (beau participe passé, n’est-il pas?) de la date de mon anniversaire et sembla navrée que juillet fut si proche du mois de décembre de l’année d’avant.

Cinquante ans est un chiffre rond encore plus marquant, non?

En quittant la boutique, j’ai croisé dans l’encadrement de la porte un confrère cardiologue d’un certain âge avec sa jeune épouse. Un ennui écrasant se lisait sur son visage mal rasé. Il n’a pas levé les yeux en me remerciant de leur avoir donné la préséance.

Finalement, j’ai offert l’écharpe à Madame qui l’a regardée, m’a regardé, a fait semblant d’être ravie avant de préciser que je n’aurais pas dû dépenser tant d’argent.

Elle a tellement fait semblant d’être ravie ce soir là, que le lendemain, par manque de concentration, probablement, elle en a oublié l’écharpe rouge dans un triste tiroir alors que nous devions partir pour le froid Dauphiné. Nous serions partis pour les Bahamas, je n’aurais tiré aucune interprétation de cet oubli, mais là…

La prochaine fois, je prendrais un peu plus en compte un concept fondamental du cadeau, qu’il soit de Noël ou de n’importe quel jour: son choix devrait être en premier dicté par les goûts de celui qui reçoit, et non de celui qui offre.

Ma maison

Ma maison familiale…

Mes enfants gambadent et sautillent là où je le faisais et leurs souvenirs d’enfance se construisent au milieu des miens.

Le soleil froid dore doucement le bosquet de bambous et les pierres blondes du Dauphiné.

Le froid fait s’élever une douce fumée de la tasse de thé posée sur la table râpeuse du jardin.

Une brioche Nanterre croustille sous la morsure du couteau.

De vieilles histoires sont transmises aux plus jeunes, avant qu’elles ne se perdent dans l’oubli.

Les roues de nos vélos fendent joyeusement la boue des chemins bordés de mûriers jetés à terre.

Tori Amos chantonne doucement dans un coin de la maison, la fille aux cheveux de jais.

Le fracas du monde se brise encore sur ce havre de paix.

Affreux, mais pas méchants

J’ai un couple de patients (je suis le monsieur, la dame est suivie par un autre cardio) qui me donnent des frissons chaque fois que je lis leur patronyme sur ma liste de rendez-vous. Ils sont négligents, et aussi polyvasculaires que tabagiques actifs (4 paquets par jour à eux deux).

Ils sont parfaitement sans gène. Ils sont tellement sans gène que leurs demandes ou exigences, aussi grosses soient-elles passent et sont acceptées par le corps médical (moi compris). Autrement dit, au final, ils obtiennent objectivement bien plus de résultats que des patients plus éduqués, moins rustres qu’eux.

Plus c’est gros, plus ça passe, l’adage se vérifie encore dans ce cas.

Ce sont des patients, mais cela se vérifie dans la vie en général. Les gens braillards, rustres, non éduqués et sans gène s’en sortent en général bien mieux que les autres. J’ai un exemple familial impressionnant.

Leur dernière idée: me faire « accélérer » un rendez-vous avec un chirurgien pour madame (que je ne suis pas, je vous rappelle). Initialement, son cardio voulait la confier avec une équipe chirurgicale avec laquelle il travaille. Les patients ont exigé de la faire opérer avec celle avec laquelle je travaille moi (une du CHU qui s’est déjà occupé de Monsieur). Le cardio a donc fait un courrier pour un chirurgien avec qui il ne travaille pas (sacré couleuvre!), mais que je connais très bien. Son cardio n’a pas réussi à  obtenir un rendez-vous, avant genre 2 semaines (pas certain non plus qu’il y ait passé beaucoup de temps…).

Donc ils sont venus me voir.

Et j’ai accéléré.

Plus belle la vie?

Je leur ai quand même demandé si ils avaient dit au cardio de Madame qu’ils allaient venir me voir pour cela. Et bien, oui! Plus c’est gros, plus ça passe. J’imagine la tête du confrère qui a fait un bon diagnostic mais dont la thérapeutique va lui échapper totalement…

Du point de vue des patients, cette attitude est parfaitement logique mais consumériste. On va vers celui qui offre objectivement (ou non) les meilleurs services sans aucun état d’âme. La santé, la médecine, les médecins sont rabaissés au niveau d’un besoin, d’un service et d’un prestataire.

Mes patients sont des précurseurs d’un mouvement qui me semble inéluctable.

Au final, je les aime bien, ces patients. Ils me rappellent mon grand-père.

Je ne les ai pas fait payer (pauvre sécu, par ailleurs je veux limiter les frictions avec le confrère et la relation commerciale entre nous), mais j’ai demandé un dédommagement en nature, certes non remboursable pour eux mais non imposable pour moi 😉