Affreux, mais pas méchants

J’ai un couple de patients (je suis le monsieur, la dame est suivie par un autre cardio) qui me donnent des frissons chaque fois que je lis leur patronyme sur ma liste de rendez-vous. Ils sont négligents, et aussi polyvasculaires que tabagiques actifs (4 paquets par jour à eux deux).

Ils sont parfaitement sans gène. Ils sont tellement sans gène que leurs demandes ou exigences, aussi grosses soient-elles passent et sont acceptées par le corps médical (moi compris). Autrement dit, au final, ils obtiennent objectivement bien plus de résultats que des patients plus éduqués, moins rustres qu’eux.

Plus c’est gros, plus ça passe, l’adage se vérifie encore dans ce cas.

Ce sont des patients, mais cela se vérifie dans la vie en général. Les gens braillards, rustres, non éduqués et sans gène s’en sortent en général bien mieux que les autres. J’ai un exemple familial impressionnant.

Leur dernière idée: me faire « accélérer » un rendez-vous avec un chirurgien pour madame (que je ne suis pas, je vous rappelle). Initialement, son cardio voulait la confier avec une équipe chirurgicale avec laquelle il travaille. Les patients ont exigé de la faire opérer avec celle avec laquelle je travaille moi (une du CHU qui s’est déjà occupé de Monsieur). Le cardio a donc fait un courrier pour un chirurgien avec qui il ne travaille pas (sacré couleuvre!), mais que je connais très bien. Son cardio n’a pas réussi à  obtenir un rendez-vous, avant genre 2 semaines (pas certain non plus qu’il y ait passé beaucoup de temps…).

Donc ils sont venus me voir.

Et j’ai accéléré.

Plus belle la vie?

Je leur ai quand même demandé si ils avaient dit au cardio de Madame qu’ils allaient venir me voir pour cela. Et bien, oui! Plus c’est gros, plus ça passe. J’imagine la tête du confrère qui a fait un bon diagnostic mais dont la thérapeutique va lui échapper totalement…

Du point de vue des patients, cette attitude est parfaitement logique mais consumériste. On va vers celui qui offre objectivement (ou non) les meilleurs services sans aucun état d’âme. La santé, la médecine, les médecins sont rabaissés au niveau d’un besoin, d’un service et d’un prestataire.

Mes patients sont des précurseurs d’un mouvement qui me semble inéluctable.

Au final, je les aime bien, ces patients. Ils me rappellent mon grand-père.

Je ne les ai pas fait payer (pauvre sécu, par ailleurs je veux limiter les frictions avec le confrère et la relation commerciale entre nous), mais j’ai demandé un dédommagement en nature, certes non remboursable pour eux mais non imposable pour moi 😉