Porque te vas

Les Maristes de la Verpillière organisaient des sorties cinéma dans la salle du quartier.

Évidemment, on ne nous emmenait pas voir les derniers films à succès, ce n’était pas le genre de la maison, mais plutôt des films d’auteurs, comme on dit, comme si les autres n’en avaient pas.

Un seul de ces films m’a particulièrement marqué, Cria Cuervos de Carlos Saura.

Je me souviens d’un film noir, étouffant, oppressant.

L’univers est enfantin, mais ce point de vue ne rend que plus effrayantes les ombres de cette maisonnée.

21 ou 22 ans après, j’en frémis encore, peut-être à tort, puisque mon point de vue ne peut qu’avoir changé depuis.

Pourtant ce soir, en regardant de nouveau ces images, j’ai ressenti ce que j’avais éprouvé à l’époque.

Nous y étions allés sous la surveillance du prof de math qui était particulièrement craint avec sa barbe broussailleuse et ses grosses lunettes fumées qui achevaient de cacher son visage. Plutôt un bon prof de maths (j’ai eu une bonne note au bac en étant particulièrement médiocre dans cette matière) mais un personnage vaguement inquiétant à la diction très particulière.

Quand Porque te vas a retenti dans la salle, tous les élèves se sont sentis libérés de l’atmosphère étouffante de ce film et ont frappé la mesure avec leurs pieds à la grande fureur de notre accompagnateur.

Ce film me rappelle aussi un souvenir bien plus ancien, les cris de souffrance d’une dame âgée rongée par son cancer. Ses cris transperçaient les murs épais d’une maisonnée, elle aussi pleine d’ombres. J’y avais accompagné un soir ma mère appelée pour lui injecter des calmants.

Ce Porque te vas restera toujours dans mon esprit comme un rayon de lumière dans les ténèbres.


L’anniversaire

B., que je suis depuis des années m’a invité l’an dernier à fêter en famille ses 80 ans.

J’étais très content car j’aime beaucoup B. et aussi car elle a une solide réputation de cordon bleu. Comme elle est d’origine malgache, mon épouse et moi nous nous attendions à un festival de saveurs, et nous n’avons pas été déçus.

Son petit appartement propret débordait de membres de sa famille, mais la place d’honneur, sur le canapé, en face de la TV nous attendait.

L’accueil, débordant de gentillesses en était presque gênant, car, il faut bien le dire, je n’ai strictement rien fait de miraculeux pour maintenir B. en forme. De l’attention, une surveillance attentive, oui, mais rien qui puisse justifier d’être vu comme un « envoyé de Dieu ». A la limite, le coronarographiste qui lui a débouché la coronaire droite aurait plus mérité cet honneur que moi.

L’ensemble de la famille, protestante, à l’exception notable d’un membre, catholique romain, est donc très croyante.

Après l’apéritif d’usage, je m’attendais à des actions de grâce avant de débuter les agapes.

De fait, un psautier est prestement apparu entre mes mains. Je l’ai partagé avec mon voisin, la pièce rapportée, le catholique romain. Comme je le connaissais par ailleurs, je lui ai demandé à l’oreille combien de temps ça allait durer. Il m’a fait un grand sourire mi-ironique, mi-résigné: 30 à 45 minutes…

Arrrrggggghhhh.

Je n’allais quand même pas annoner des psaumes pendant 1/2 heure!

Je me suis caché lèvres closes derrière le psautier en souriant à qui me regardait. J’évitais de croiser le regard malicieux de mon épouse qui faisait exactement comme moi à l’autre bout du canapé. Un fou-rire aurait été un faux-pas regrettable.

Le temps et les psaumes passants, ne voyant pas le bout de la litanie, je me demandais ce que je faisais là, dans ce canapé,  dans cette situation surréaliste.

Je me souviens notamment d’un passage (merci internet):

1 De David. Mon âme, bénis l’Éternel! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom!

2 Mon âme, bénis l’Éternel, Et n’oublie aucun de ses bienfaits!

3 C’est lui qui pardonne toutes tes iniquités, Qui guérit toutes tes maladies;

4 C’est lui qui délivre ta vie de la fosse, Qui te couronne de bonté et de miséricorde;

5 C’est lui qui rassasie de biens ta vieillesse, Qui te fait rajeunir comme l’aigle.

6 L’Éternel fait justice, Il fait droit à tous les opprimés.

7 Il a manifesté ses voies à Moïse, Ses œuvres aux enfants d’Israël.

8 L’Éternel est miséricordieux et compatissant, Lent à la colère et riche en bonté;

9 Il ne conteste pas sans cesse, Il ne garde pas sa colère à toujours;

10 Il ne nous traite pas selon nos péchés, Il ne nous punit pas selon nos iniquités.

11 Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent;

12 Autant l’orient est éloigné de l’occident, Autant il éloigne de nous nos transgressions.

Psaume 103:1-10, version Louis Segond pour les amateurs.

J’imaginais ma fluette B. emportée dans les serres d’un grand pygargue à tête blanche (peut-être l’analogie avec les télévangélistes américains…).

Et ça a duré, duré…

Finalement, nous sommes passés à table et on a encore remercié le Seigneur pour notre repas, ce que j’ai presque fait avec reconnaissance, étant donné que les 30 minutes de prières m’avaient fourbu.

J’avais à côté de moi l’autre invité d’honneur, un pasteur…

Ce dernier et les autres invités étaient très sympas et le repas a été à la hauteur de la réputation de B. qui a eu ainsi une fête d’anniversaire rêvée, flanquée de son médecin et de son pasteur. Quand l’un défaillira, l’autre prendra le relais. Son bonheur faisait plaisir à voir.

Le repas a été délicieux, ce qui a fait passer les quelques nouveaux psaumes qui ont accompagné le traditionnel Happy Birthday entonné à l’arrivée du gâteau à la banane.

J’ai même percé un mystère qui pour moi était jusqu’à ce jour insondable: pourquoi les malgaches, et les comoriens ont des hypertensions aussi sévères et difficiles à traiter alors qu’ils sont en général minces et actifs.

Et bien, je crois que c’est à cause des condiments qu’ils utilisent et qui sont incroyablement salés pour un palais occidental. Le sel est encore là-bas un conservateur qui pallie l’absence de frigos.

Le diable se cache dans les détails, dans l’assiette, et pas sur l’épaule gauche.