Marketing-based Medicine

L’excellent Daniel Carlat fait allusion dans une note à un article tout à fait passionnant publié dans Bioethical Inquiry.

En plus, l’article est accessible  à tous car hébergé sur cette page.

Ce papier dresse un panorama assez complet des pratiques commerciales des firmes pharmaceutiques afin « d’optimiser » leurs ventes:

  • Rétention d’information
  • Manipulation des résultats des essais cliniques
  • Mise en avant les « Leaders d’Opinion » (KOL)


Son intérêt réside surtout dans la multitude de documents internes aux firmes, documents rendus publics au cours de procès se déroulant aux États-Unis qui illustrent chacune de ses pratiques.

Un des documents les plus étonnant est ce message électronique émanant d’un cadre d’AstraZeneca:

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L’auteur s’interroge sur la poursuite de la pratique usuelle, à l’époque (1999…), qui consistait à « enterrer » les études négatives et à supprimer des données défavorables.


Le marché de l’occasion se porte bien (2)

Le LEEM vient d’annoncer sur Twitter la parution de son « Bilan annuel des avancées thérapeutiques » pour  2010.

Pour ceux qui ne savent pas, « Ce bilan fait l’inventaire des avancées thérapeutiques de l’année écoulée à partir des produits ayant obtenu une ASMR allant de I à IV, attribué par la Commission de la Transparence de la Haute Autorité de Santé ».

Christian Lajoux, le président du LEEM est satisfait de ce bilan:

«Ce bilan 2009 montre que l’innovation thérapeutique n’est pas tarie. Il paraît même supérieur à celui de l’année précédente, surtout si l’on prend en compte la diversité des aires thérapeutiques concernées. Mais il n’explose pas à la hauteur de la somme des connaissances aujourd’hui à notre disposition. Ce décalage montre bien la nécessité d’une véritable transformation de notre modèle de recherche et de développement, la pluridisciplinarité et les multi partenariats en étant des éléments clés»

Et en effet, selon les chiffres du LEEM, on observe une amélioration de l’innovation thérapeutique puisque 42 innovations ont été recensées en 2009 contre 31 en 2008, année noire:

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(Source LEEM)

Je me suis permis de faire une petite infographie:

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En ordonnée le nombre d’innovations thérapeutiques par an, en abscisse le temps.

On remarque qu’en 2009 près de 32 innovations sur 42, soit 76% n’apportent qu’une amélioration modeste (ASMR III) ou mineure (ASMR IV) par rapport aux molécules de référence, pardon, aux « médicaments d’occasion » selon la terminologie de Christian Lajoux.

J’ai jeté un coup d’œil sur ces 42 innovations et j’ai eu quelques surprises.

Le GLIVEC®, page 5 est un « médicament d’occasion » puisque sa première AMM date du 7 novembre 2001.

Est-ce qu’une extension d’AMM peut être considérée comme une innovation thérapeutique?

Question difficile, j’ai du mal à trancher.

L’ACTILYSE®, page 31 est aussi un médicament d’occasion car son AMM date de janvier 2003.

Le REMICADE®, page 37 aussi. Première AMM le 13 août 1999, sacrée innovation!

Plus problématique, page 17,  trois dosages différents du PREZISTA® ( 300 mg adulte, 400 mg adulte et les trois formes pédiatriques) sont comptées comme 3 innovations distinctes. Enfin, last but not least, le PREZISTA® 300 a obtenu sa première AMM en février 2007

Le LEEM a appliqué la règle simple « 1 AMM (ou 1 extension)= 1 innovation ».

Mais là, c’est un peu abuser, non?

Page 25, on trouve une « procédure diagnostique », qui n’a rien de thérapeutique en elle-même.

Mon inculture m’en fait probablement oublier d’autres

Bref, si on considère la définition restrictive selon laquelle une innovation thérapeutique est un nouveau médicament, on peut considérer qu’il y a bien moins que 42 innovations en 2009.

Si l’on considère qu’une innovation thérapeutique est un nouveau médicament, une dosage différent d’une même molécule avec la même galénique, ou une extension d’AMM d’un « médicament d’occasion », alors oui, il y en a bien eu 42 en 2009.

Dans 76%, ces innovations sont modestes ou mineures.

Le marché de l’occasion se porte en effet très bien…

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Bilan annuel des avancées thérapeutiques 2009 des entreprises du Médicament. Dossier de presse. 26/01/2010




The Gravy Train

J’ai appris cette expression en lisant la note que Daniel Carlat consacre à un médecin qui a quitté le Brigham and Women’s Hospital pour pouvoir continuer à percevoir les revenus (conséquents) versés par l’industrie pharmaceutique. Les nouvelles règles instaurées par Harvard rendent en effet incompatibles le fait d’enseigner dans cette Faculté et d’être rétribué par l’industrie.

Le Boston Globe y a consacré un article disponible ici.

La traque des conflits d’intérêts s’intensifient de l’autre côté de l’Atlantique, et c’est tant mieux.

Chez nous?

C’est comme le nuage de Tchernobyl, ils se sont arrêtés devant la guérite de nos douaniers.

Maintenant, si j’aime beaucoup Daniel Carlat et si sa note m’a fait rire, notamment quand il a tenté de contacter l’institut qui semble se limiter  au praticien et à son épouse, ne va-t-il pas un peu trop loin?

De même pour la remarque de Steve Nissen dans le Boston Globe qui trouve cette histoire « choquante ».

Que reprocher à ce médecin qui se gave de sauce gravy depuis des années dans le cadre fiscal d’une société à but non lucratif, et qui a preféré continuer à se gaver qu’enseigner dans une Faculté prestigieuse?

Jusqu’à il y a peu, il en avait parfaitement le droit, et c’est cela qui est profondémment choquant.

Ce qui est choquant, c’est la cécité plus ou moins volontaire d’un peu tout le monde qui a permis et permet de tels agissements.

Ce qui est choquant, c’est la stigmatisation d’un homme qui n’a fait que profiter d’un système permissif.

Je crois que ce praticien doit être cité en exemple pour montrer à quel point les conflits d’intérêts peuvent aller loin et pour accélérer l’assainissement du système, mais je ne pense pas qu’il faut en faire un bouc émissaire.

Je ne pense pas qu’il fallait déranger Hannah Arendt, même avec des restrictions,  pour un glouton cupide.

Le bureau voisin

Sur le bureau voisin, j’ai trouvé deux plaquettes publicitaires ventant les immenses mérites de l’ezetimibe.

Je me suis demandé ce que la visiteuse a pu dire à la collègue.

Lui a-t-elle parlé de l’actuelle absence totale de preuve sur la morbi-mortalité?

Je ne le pense pas.

A ce jour, la seule chose que l’ézétimibe a démontré, c’est qu’il diminue remarquablement bien le LDL.

Lui a-t-elle parlé, plus embêtant, de la négativité des études (ENHANCE, SANDS et ARBITER 6-HALTS) sur des marqueurs intermédiaires vasculaires, alors qu’habituellement ces derniers donnent un bon coup de pouce à des molécules poussives?

Je ne le pense pas.

La dernière en date, ARBITER 6-HALTS, a été publiée dans le NEJM le 26 novembre dernier.

Lui a-t-elle parlé de SEAS, où l’association ezetimibe+simvastatine ne fait pas mieux que le placebo sur la survenue d’évènements cardiovasculaires à 4 ans chez les patients porteurs d’une sténose aortique légère à modérée?

Je ne le pense pas.

Lui a-t-elle lu les avis de la commission de transparence, maintenant intégrés aux plaquettes publicitaires (ici et ici) ?

Je ne le pense pas.

Une phrase des plaquettes m’a marqué:

« Des études démontrant l’efficacité d’INEGY® ou de l’ézétimibe dans la prévention des complications de l’athérosclérose sont en cours.« 

La phrase part du principe que les études en cours (notamment IMPROVE-IT et SHARP)  vont démontrer l’efficacité de cette molécule.

A la place de « démontrant », n’aurait-il pas été pas plus objectif d’écrire « analysant »?

Tout ceci explique pourquoi cette molécule est toujours prescrite, malgré les études négatives, en attendant les résultats de IMPROVE-IT et SHARP qui devraient statuer définitivement sur son efficacité.

Hasard curieux, hier dans le JAMA, un article se posait justement la question du maintien du niveau élevé de prescription aux États-Unis d’une molécule, qui pour l’instant n’a pas été capable d’apporter le moindre bénéfice clinique, et qui a cumulé les échecs sur les marqueurs intermédiaires.

Tout ceci, c’est ce qu’on appelle la visite médicale.


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Kastelein, John J.P., Akdim, Fatima, Stroes, Erik S.G., Zwinderman, Aeilko H., Bots, Michiel L., Stalenhoef, Anton F.H., Visseren, Frank L.J., Sijbrands, Eric J.G., Trip, Mieke D., Stein, Evan A., Gaudet, Daniel, Duivenvoorden, Raphael, Veltri, Enrico P., Marais, A. David, de Groot, Eric, the ENHANCE Investigators. Simvastatin with or without Ezetimibe in Familial Hypercholesterolemia. N Engl J Med 2008 358: 1431-1443.


Taylor, Allen J., Villines, Todd C., Stanek, Eric J., Devine, Patrick J., Griffen, Len, Miller, Michael, Weissman, Neil J., Turco, Mark. Extended-Release Niacin or Ezetimibe and Carotid Intima-Media Thickness. N Engl J Med 2009 361: 2113-2122.


Rossebo, Anne B., Pedersen, Terje R., Boman, Kurt, Brudi, Philippe, Chambers, John B., Egstrup, Kenneth, Gerdts, Eva, Gohlke-Barwolf, Christa, Holme, Ingar, Kesaniemi, Y. Antero, Malbecq, William, Nienaber, Christoph A., Ray, Simon, Skjaerpe, Terje, Wachtell, Kristian, Willenheimer, Ronnie, the SEAS Investigators. Intensive Lipid Lowering with Simvastatin and Ezetimibe in Aortic Stenosis. N Engl J Med 2008 359: 1343-1356.


Fleg JL, Mete M, Howard BV, Umans JG, Roman MJ, Ratner RE, Silverman A, Galloway JM, Henderson JA, Weir MR, Wilson C, Stylianou M, Howard WJ. Effect of statins alone versus statins plus ezetimibe on carotid atherosclerosis in type 2 diabetes: the SANDS (Stop Atherosclerosis in Native Diabetics Study) trial. J Am Coll Cardiol. 2008 Dec 16;52(25):2198-205.


Mike Mitka. Cholesterol Drug Lowers LDL-C Levels But Again Fails to Show Clinical Benefit. JAMA. 2010;303(3):211-212.

22/01/10, 19h30: modifications stylistiques.