Consultation de cardiologie douce

– Docteur, je suis contre les médicaments, et je me soigne avec de la médecine douce! Que pouvez-vous m’arrêter comme cachets qui me font plein d’effets secondaires?

– Aom, voyons, mais vous êtes soignés presque exclusivement par des plantes!

– ??

– L’aspirine, acide acétylsalicylique, de salix, le saule en latin, c’est de l’extrait d’écorce de saule blanc.

La digoxine a été extraite initialement de la digitale pourprée et de la digitale laineuse.

Votre endoprothèse active est enduite de sirolimus, appelé aussi rapamycine. Pourquoi ce nom? Parce qu’il est fabriqué par Streptomyces hygroscopicus, trouvé dans un échantillon de terre de l’Ile de Pâques, dont le nom indigène est Rapa Nui. Une poignée de terre d’autant plus chargée de symbole qu’il s’agit peut-être de la première parcelle de Terre rendue inhabitable par ses habitants…

Chaque fois qu’un coronarographiste implante une endoprothèse au sirolimus, sans le savoir, il fait avancer la médecine douce et milite pour un développement durable et harmonieux en brandissant à la face de l’humanité un terrible avertissement.

Votre ordonnance commence donc par:

  • extrait d’écorce de saule 160 mg par jour
  • extrait de digitale 0.25 mg par jour

La lovastatine serait commercialisée en France, on aurait pu rajouter:

  • extrait de levure rouge de riz  20 mg par jour

Vous auriez pu être sous quinidine, dérivé de la quinine, elle-même extraite de l’écorce du Cinchona:

  • extrait d’écorce de cinchona 300 mg par jour

Votre score CHADS2 serait plus élevé, j’aurais peut-être opté pour un anticoagulant comme la warfarine qui est un dérivé du dicoumarol, dérivé de la coumarine, elle même extraite de fèves tonka (fève nommée aussi coumarou, d’où le nom coumarine). L’histoire de la découverte des propriétés anticoagulantes du dicoumarol est d’ailleurs  on ne peut plus naturelle. Lorsque des bovins ingéraient du fourrage contenant du mélilot moisi, ils mourraient d’accidents hémorragiques cataclysmiques ou avortaient. En fait, certains champignons transformaient l’inoffensive coumarine contenue dans le mélilot en un anticoagulant, le dicoumarol dont sont dérivés ceux que nous utilisons.

  • extrait de fèves tonka: 2 mg par jour

Ensemble, nous pourrions ainsi continuer longtemps à écrire dans le grand livre de la cardiologie douce…

– Vous pouvez pas me marquer un peu plus d’écorce de saule?

– Point trop n’en faut. Puisqu’on est dans le vert, donnez-moi donc votre carte Vitale.

Mouhahahahaha!

Au suivant!


THUNDER!

Médecine douce, médecine quand même…

L’engouement des « médecines douces » et notamment d’une pharmacopée dite naturelle peut parfois poser des problèmes lorsque cette dernière vient se heurter à la pharmacopée plus traditionnelle, ou qu’elle a par elle-même des effets secondaires, parfois graves.

Car naturel ne veut pas dire bénéfique et exempt de risque tout comme chimique n’est pas synonyme de néfaste.

Mais l’être humain, encouragé par une  volonté de retour à une vie plus saine, quelques messages publicitaires bien pensés,  et une paresse intellectuelle constitutionnelle aime bien les raccourcis simplistes, rassurants.

Donc la pharmacopée naturelle se développe.

Tant mieux pour ceux qui la commercialisent.

Tant pis pour les autorités sanitaires qui se retrouvent parfois à expertiser une soupe de plantes, chaque plante étant composée de centaines, de milliers de substances différentes.

Bien entendu, pour corser le tout, aucune posologie n’est vraiment précise et le mode fabrication est parfois très artisanal, exotique, voire franchement frauduleux.

Tant pis pour les médecins qui sont le plus souvent parfaitement ignorants en matière de plantes.

Trigonella foenum-graecum, ça pose problème avec les AVK? avec une statine? Si oui, au bout de combien de graines/grammes?

Et la trigonelle, le sénégré, le Hu Lu Ba, le sénégrain, le fénugrec?

Cinq autres plantes? Non, cinq dénominations différentes de la même plante.

De quoi encore compliquer les choses, non?

Un abstract du très récent congrès HRS 2010 s’intéresse aux interactions entre les AVK et certaines médecines naturelles et constate qu’elles sont très loin d’être négligeables:

Of the 40 most commonly used herbal and nonherbal supplements, more than 50% have a direct or indirect interaction with warfarin. Among the 10 most popular supplements, 80% are known to interact with warfarin. Of the 40 herbal and nonherbals, 35% can significantly change the INR, with nine supplements known to increase the risk of bleeding and five known to decrease the effectiveness of warfarin. Glucosamine, essential fatty acids, multiherb products, and primrose oil can increase prothrombin times, while coenzyme Q10, soy, melatonin, ginseng, and St John’s wort can decrease prothrombin times.

J’ai aussi repensé à cette histoire en parcourant le blog de Stéphane et aussi le mien puisque nous avons déjà évoqué chacun de notre côté différentes histoires plus ou moins croquignolesques:

En pratique, que faire ?

  • S’enquérir assez facilement si le patient prend des médecines naturelles, notamment en cas d’effet secondaire/interaction inattendu.

  • Ne pas hésiter à contacter son centre de pharmacovigilance, en ayant à la main le paquet d’herbes. En général ils aiment bien ce genre de demandes saugrenues (si si).
  • Consulter différentes ressources qui sont malheureusement souvent assez rapidement payantes. Napralert, tenue par l’Université de l’Illinois est d’excellente qualité. Herbal Medicine éditée par la NLM est pas mal non plus.
  • Si vous êtes un patient, n’hésitez pas à apporter votre sac d’herbes à votre généraliste, ou votre néphrologue (surtout pas au cardiologue). J’estime que dans 37% des cas il vous le balancera à la figure en vous demandant ce que c’est que cette connerie, mais rien que pour les autres cas, ça vaut le coup de lui emmener. Adhérer à la médecine douce part d’un excellent sentiment, celui de prendre sa santé en main afin de l’améliorer. Mais, prendre des herbes pour faire baisser sa tension artérielle n’a aucun sens si par ailleurs vous léchez du sel comme une chèvre du Larzac. L’image est caricaturale, remplacez sel et chèvre par petits fromages de chèvre. Ça fait moins rire, non? Enfin, deux points fondamentaux: soyez très très très paranoïaques en cas de grossesse et n’achetez pas vos plantes n’importe où et à n’importe qui!


Dans tous les cas, pour le patient ou le médecin, il ne faut pas prendre à la légère la pharmacopée naturelle. Il est nécessaire de la considérer et l’analyser avec autant de rigueur que n’importe quel médicament, même si, vous le devinez, c’est bien plus difficile.

Hypocholestérolémie

Petite histoire assez marrante…

Je relis le dossier d’une patiente très polyvasculaire pour faire un courrier de synthèse.

Je regarde son bilan biologique et je suis surpris et plutôt content de son profil lipidique: Cholestérol total 1.2 g/L, LDL 0.56 g/L, HDL normal.

Le biologiste a noté un laconique « hypocholestérolémie ».

Avec un LDL aussi bas, je suis content, donc, mais quand même un peu surpris, car on arrive assez rarement à le baisser autant.

Je regarde ce qu’elle prend comme statine: Inegy 10/40® (simvastatine 40 mg + ezetimibe 10 mg).

Sur les chiffres, à défaut de la morbi-mortalité, cette association est très efficace.

Je tape peu après son ordonnance de sortie, et surprise, le logiciel de contrôle d’interactions me sort un niveau 4:


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L’erythromycine a été prescrite il y a plusieurs semaines par un gastroentérologue en ville pour une histoire de gastroparésie.

Je retrouve 3-4 ordonnances éparses dont aucune ne reprend le traitement complet (une ordonnance du gastro, du cardio, du diabétologue, du généraliste mais partielle…).

Évidemment, cela est une cause majeure de non dépistage d’une interaction médicamenteuse, puisque tout le monde fait sa petite soupe de son côté avant de verser l’ensemble dans le patient.

Plus embêtant, une ordonnance complète a été validée récemment malgré l’analyse du logiciel.

Est-ce l’Inegy® par lui même, ou la conjonction avec un autre phénomène qui a « si bien marché » sur le profil lipidique?

La simvastatine est métabolisée par un cytochrome, le CYP450 3A4.

Or, l’érythromycine, un macrolide, est un puissant inhibiteur de ce dernier.

Diminution du métabolisme, donc augmentation des taux sériques de la simvastatine, donc efficacité biologique marquée, mais aussi risque non négligeable de rhabdomyolyse.

Mais (heureusement), toutes les statines ne passent pas par le 3A4 qui possède de nombreux inhibiteurs (notamment le diltiazem, le vérapamil, la ciclosporine – bien que dans ce cas, les choses soient un peu plus compliquées – …).

Je suis tombé sur cette page qui fait parfaitement la synthèse sur l’excellent site Esculape.

On distingue globalement 3 groupes de statines:

  • métabolisme prépondérant par le 3A4: simvastatine (dommage pour la patiente!)
  • métabolisme par le 3A4, mais aussi par d’autres cytochromes: atorvastatine (la cérivastatine a été retirée du marché)
  • métabolisme prépondérant indépendant du 3A4: fluvastatine, pravastatine et rosuvastatine (je l’ai rajouté à la liste qui est assez ancienne).

Les choses ne sont pas aussi tranchées que cela, malheureusement. Par exemple, le métabolisme de la rosuvastatine passe principalement par le 2C19, mais aussi un peu par le 3A4.

Mais choisir sa statine pour essayer de diminuer au mieux le risque d’interactions, notamment chez le patient polymédicamenté (et âgé) me semble être une bonne philosophie de prescription.

(un tableau synthétique est aussi visible ici)

Ainsi, si l’on teste l’interaction rosuvastatine et erythomycine, on obtient un drapeau vert rassurant:

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Je vais essayer de récupérer un bilan sous Inegy®, mais avant l’instauration d’erythromycine, pour voir si cette dernière a modifié le profil lipidique de la patiente.

les génériques du Plavix.

@pharmalot m’a fait découvrir un document passionnant issu de l’Autorité de la Concurrence qui concerne une plainte déposée par le génériqueur Teva contre Sanofi-Aventis.

Teva accuse Sanofi de s’être livrée à une campagne systématique de dénigrement des génériques de Plavix® en axant sa communication sur deux points très précis:

  • l’absence d’AMM « syndrome coronarien aigu » pour certains génériques du clopidogrel
  • la différence de sels entre le princeps et les génériques.

Bien entendu, Sanofi n’a pas dénigré son propre générique, bien au contraire.

La plainte est en cours, et j’ai hâte d’en connaître l’issue.

Mais ce document de 21 pages mérite vraiment la lecture pour avoir une idée de la guerre que se font les génériqueurs d’un côté, et les firmes commercialisant des princeps de l’autre.

Il décrypte de façon fine les arguments des uns et des autres, et notamment l’utilisation magistrale des sous-entendus et des demi-vérités pour influencer la prescription par le médecin et la délivrance par le pharmacien d’officine.

Ce document confirme parfaitement l’ensemble coordonné de « bruits » que j’ai pu collecter sans trop de problème en ville et des articles pseudo scientifiques vilipendant les génériques du clopidogrel dans des revues médicales de troisième ordre, et publiés très opportunément à la sortie de ceux-ci.

J’ai franchement la flemme en ce moment, mais il faudra qu’un de ses jours je fasse une synthèse sur la législation des génériques et la notion de bioéquivalence, qui sont deux sujets tout à fait passionnants.