Ces généralistes qui deprescrivent

Je suis tombé sur la série d’articles (ici et ici) de l’Express sur la déprescription.

Je me permets respectueusement de lever le doigt pour dire qu’il n’y a pas que les généralistes qui tentent de réfléchir objectivement sur la balance risques/bénéfices d’un traitement avant de le prescrire.

Nous aussi, les spécialistes, un peu, parfois, quand on y pense, quand on a le temps, entre deux amants/maitresses, deux parties de golf, deux rendez-vous chez UBS à Genève, deux lectures de Cardiologie Pratique

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L’histoire du cardio qui voulait absolument mettre un patient sous statine m’a fait sourire.

J’ai des tas d’histoires exactement inverses.

Un généraliste qui tient absolument à avoir des patients sous NAC ou à ne prescrire que des princeps non encore génériqués. D’autres qui dégainent des statines devant une hypercholestérolémie totalement isolée, d’autres qui courent ventre à terre aux EPU des labos (animées par des spécialistes)…

Pour les rendre un peu plus vendeuses, je pourrais aussi rajouter un poil de danger, du frisson, le risque médico-légal.

Quel courage, quels hommes!

J’ai aussi par ailleurs des tas d’histoires qui vont dans le même sens que celles des articles de l’Express.

La prescription ou la non-prescription basée sur des données objectives n’est pas l’apanage d’une catégorie de médecins. Représenter l’univers de façon aussi manichéenne rend le propos caricatural et fait perdre de sa crédibilité.

Ce qui me désole néanmoins est que c’est encore un cardiologue qui sort l’énormité de l’article:

Au sein de la Société française de cardiologie, le président n’a jamais entendu parler de différends avec des généralistes. « Personnellement, je n’ai jamais été confronté à ce type de situation, témoigne le Pr Albert Hagège, qui exerce à l’Hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris. Si ce phénomène existe, il reste marginal. » Et d’avancer une hypothèse personnelle: « Les généralistes que vous avez interviewés sont peut-être anti-médicaments? »

Ils ne sont pas « anti », ils réfléchissent avant de prescrire ou non, c’est tout.

Et nous devrions tous faire pareil.

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

9 thoughts on “Ces généralistes qui deprescrivent”

  1. Cher Grangeblanche,

    tu n’as pas tort. C’est toujours blessant de se voir rangé sommairement d’un côté ou de l’autre au gré des généralisations. « Les médecins prescrivent des arrêts de travail abusifs », « les généralistes sont mal formés à la prise en charge de (rayer la mention inutile) la douleur, la fibromyalgie, le diabète, les pathologies chroniques, la dépression, l’ongle incarné, etc…) », « les spécialistes couchent tous avec Big Pharma et en redemandent ». C’est vrai, c’est blessant, c’est chiant. Ca désespère Billancourt quand tu fais le boulot sans bruit dans ton coin et que tu es étiqueté à la va-vite.
    Ceci dit, comme tu le notes, parfois nos « adversaires » se glissent avec une telle facilité dans leur propre caricature… Ainsi du propos du cardiologue de service, mais avant d’être cardiologue, n’est-il pas ponte hospitalier, avec ce que cela trimballe, dans bon nombre de cas hélas, de morgue et de mépris inconscient de la piétaille.
    Maintenant, si nous analysons la manière dont Big et Little Pharma lancent leurs produits, on voit très souvent une stratégie en deux étapes:
    1/ ils passent chez les spés, en ville et à l’hosto, présenter Innovgland, le dernier nouveau produit hyperspécial qu’il est bien pour la thérapie du gland. En insistant bien sur le fait qu’ils ne le présentent qu’aux spés, à l’élite, pendant que les généralistes, ces clampins, eux, vont continuer à ne savoir proposer aux patients que Vieuxgland, une thérapie qui date quand même un peu même si elle a fait ses preuves, certes, mais bon quoi faut avancer avec son temps.
    Nombre de spés se font avoir: c’est innovant, c’est exclusif, et quand même ça met un peu de distance avec le vulgum pécus
    2/ une fois Innovgland bien implanté, les mêmes représentants commerciaux des firmes pharmaceutiques ( j’adore ce terme, qui remplace efficacement « visiteur médical ») passent chez les généralistes et leur expliquent, soit qu’ils sont heureux de pouvoir leur présenter à eux aussi Innovgland, jusque là réservé en pratique à vos correspondants, ou, plus pervers, si le mec est du genre un peu chiant: « ah vous prescrivez encore Vieuxgland… parce qu’en ville, demandez en pharmacie, on ne délivre plus qu’Innovgland, prescrit pas tous les spés et l’hosto. »

    Ca fait quand même des années que ce truc minable d’escroc de foire fonctionne, Grangeblanche, hélas. ( L’affaire du Vioxx est en ce sens exemplaire). Et je ne parle même pas de la responsabilité médicolégale, ou simplement morale, à recopier une ligne d’ordonnance dont tu sais, ou crois savoir, qu’elle n’est pas dans l’intérêt du patient.

    A te lire.

  2. cher ami
    notre metier est deja bien diifficile et probablement il le sera encore plus dans l’avenir.
    la prescription est une chose serieuse et la plupart y mettent un point d’honneur
    vouloir systematiquement pointe du doigt tel ou tel abus tel ou tel conflit d’interet et le faire ironiquement ne me parait pas etre la bonne methode.
    les erreurs et les conflits d’interet nous n’en sommes pas porteurs de l’exclusite
    tres souvent dans certaines revues on fustige notre comportement mercantile voire amoral. souvent ces conseilleurs n’ont aucune idee de la difficulte de la tache et du terrain.
    derriere un pupitre et dans le confort d’un bureau on donne des lecons et on croit bien faire en usant de l’ironie ou du mepris..
    respecter nos confreres car beaucoup font leur travail du mieux qu’ils peuvent et cela est deja louable.
    s’attacher a l’ameliorer est notre credo quotidien pour la plupart
    dr aidibe

  3. La prescription s’améliorera de façon collective ou ne s’améliorera pas car l’interdépendance est forte et que je ne crois pas que « faire » et « défaire » soit une solution intéressante. Cette amélioration passe aussi par les instances de régulation à condition qu’elles fassent leur travail: protéger la santé publique.
    Information honnête sur le médicament et efficacité de la régulation dans l’intérêt de la santé publique sont deux déterminants incontournables => c’est bien ce coeur malade-là qu’il faut traiter en priorité !!!

    Ce n’est donc ni la publicité ni le guichet ouvert à tout ce que l’industrie veut mettre sur le marché qui peuvent permettre d’améliorer les choses. Les médecins s’y perdent et se font donc d’autant plus efficacement manipuler qu’ils n’ont pas été armés à développer leur esprit critique et qu’ils ne peuvent pas de toutes façons tout analyser.

    Même si j’aime ma spécialité (cardio), il faut bien reconnaître qu’elle est une cible très convoitée par l’industrie pharmaceutique et que c’est son inconvénient principal ! La conséquence est l’entrainement collectif au report sur des prescriptions « branchées » avec des mécanismes qui ne varient pas.

    Je pense (malheureusement) qu’on va mesurer assez rapidement les inconvénients de ces mécanismes sur un exemple particulier qui ne supporte pas du tout les approximations, les erreurs de raisonnement et la précipitation (je pense aux NAC). Même la SFC s’est émue du report massif de prescriptions y voyant comme une anomalie, c’est dire ! (dépêche APM du 08/01/2013).
    A force de ne pas vouloir réguler en profondeur pour des raisons purement mercantiles d’autres drames sanitaires se préparent. Est-ce le souhait de la société ?

  4. Finalement, il va falloir coupler à vos nombreuses années d’études une option « pharmacie » pour que vous soyez au courant de pas mal de choses ?! …
    Pourtant, autour de moi, à cause des divers scandales pharmaceutiques, les patients relisent les ordonnances et discutent l’intérêt de chaque comprimé avec leur médecin … et en zapent quelques uns chez le pharmacien.
    Il me semble que le plus important dans la relation médecin-patient c’est le sentiment (faute de compétence particulière en la matière) que le professionnel est curieux de votre pathologie, histoire de vérifier que ce n’est pas une saleté de truc qui vous envoie « ad patres » sous quinzaine même si cela ressemble à un vulgaire machin qui passera tout seul sous huitaine …

  5. Cher Jean-Marie Vailloud,

    La différence de qualité de prescription et donc de déprescription ne réside évidemment pas entre les généralistes et les spécialistes, mais entre ceux qui prescrivent selon la publicité pharmaceutique ou selon les données de la science.
    A ce choix de l’indépendance de la formation tous sont appelés, mais bien peu sont élus, hélas, généralistes comme spécialiste. Et bienvenue au club donc.
    Force est de constater hélas, que dans l’extrême petit nombre des soignants libérés des firmes, la proportion et l’engagement des généralistes reste prépondérant, et de loin. C’est un fait. On pourrait discuter longuement sur les raisons qui font que les généralistes ouvrent un peu plus les yeux : l’éloignement de l’hôpital et de l’université, lieux par excellence de l’emprise industrielles, des soins plus centrés sur le patient que sur la maladie, une certaine sociologie de certains généralistes, comme une tendance à contester l’autorité, le fait que les spécialistes sont plus ciblés et sous influences de l’industrie, étant potentiellement leaders d’opinion et en tout cas inducteurs de prescription pour les généralistes, etc.
    Je reconnais donc bien volontiers que tu aurais mérité d’être généraliste, si tu avais fait un peu plus d’efforts😉
    Quant à Hagège, il ne s’agit pas seulement d' »un » cardiologue, mais d’un universitaire, président de la société française de cardiologie (en es tu membre ?). Il disait représenter l’ensemble des « sociétés savantes » lors des réunions au ministère de la santé pour l’élaboration des décrets du Sunshine Act. Lors de ces réunions où je représentais le Formindep et que nous avons quittées (voir l’article : bon appétit messieurs sur le site du Formindep), ce leader d’opinion ne prenait la parole que les yeux rivés sur le directeur du Leem dont il semblait quémander fébrilement les acquiescements de la tête à ses propos.
    Un vrai leader d’opinion donc.

    Amicalement.

  6. Nopron !!!! Diable je l’avais oublié celui là… J’ai fait beaucoup de pédiatrie, j’en fais toujours beaucoup en tant que MG…que de pression j’ai eu en remplacement puis en tant que nouvel installé sur ce produit. Je peux affirmer ce jour avec fierté n’avoir jamais prescrit ce produit.
    Quelle cochonnerie !!!

  7. rââââ ! Siil y a un truc qui m’énerve chez Prescrire c’est la « Balance » bénéfice risque. Un concept cucul. Roberval ? Testut ?
    Le fait que « équilibre » se dise « Balance » en anglois ne devrait pas empêcher Prescrire de parler de « rapport bénéfice risque » dans un françois plus élégant. M’enfin !
    Balance, balance , c’est du vocabulaire de gangster ça .

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