Les TdeJ

Une Bible trône sur la tablette à côté d’un verre d’eau aux trois-quarts vide.

La dame est souriante dans son lit. Le monsieur, une bonne bouille bien sympathique, me regarde droit dans les yeux en souriant.

Le caractère enjoué de la conversation tromperait sans doute un témoin qui rentrerait alors dans la chambre. La situation est grave.

Madame a une bombe à retardement, qui a déjà miraculeusement fusé une fois dans la poitrine. Miraculeusement et pas médicalement, car la première fois, ils ont tous les deux, en toute conscience, refusé l’intervention indiquée en urgence car il aurait alors fallu très probablement la transfuser. La bombe n’a pas explosé, la situation s’est stabilisée, mais une intervention est néanmoins nécessaire à court terme. Alors on attend en écoutant le tic-tac. Ah oui, j’oubliais, la transfusion autologue est interdite, on ne peut même pas la mettre en place pour une intervention devenue un peu moins urgente. C’est déjà difficile de nager avec des chaussures en plomb, mais on va aussi attacher une main dans le dos pour que la tache des soignants soit encore moins facile. Par contre, ni la CEC, ni le Cell-Saver sont interdits. Va comprendre ça, Charles. Ces subtilités médico-religieuses me dépassent complètement (une histoire de continuité de circuit…).

C’est la première fois que je rencontre en situation professionnelle des TdeJ sympas, très sympas même. En dehors du boulot, ils ne vont pas plus loin que mon portail.

Madame et son époux sont aussi sectaires que les autres, et pour des motifs religieux, ils mettent en péril la vie de la dame apparemment sans aucun questionnement ou scrupule. Pour moi, c’est bien la plus misérable chose qu’un être humain puisse faire. Aucune religion ou croyance ne devrait induire un risque pour la vie du croyant ou d’autrui.

Mais ce sont mes patients, alors je les respecte. Par ailleurs, comme ils sont très agréables, on a fini par sympathiser. Je ne soigne pas des TdeJ, mais des êtres humains, qui par ailleurs ont cette croyance.

Leur organisation a une logistique assez remarquable. Le dossier médical de la dame a été transmis à des équipes chirurgicales qui seraient susceptibles de l’opérer sans la transfuser. Le « coordinateur » a trouvé une équipe à l’autre bout de la France.

Je suis chargé « d’optimiser » son hémoglobine. Le monsieur m’a proposé avec beaucoup de tact l’aide d’un hématologue afin de m’aider dans cette tâche. Une famille d’accueil va assurer leur hébergement avant et après l’intervention…

Toute cette logistique afin de respecter une foi aberrante, quel gâchis.

Bon, ce n’est pas un gâchis pour tout le monde car le chirurgien, qui n’est pas un TdeJ, exploite le bon filon depuis des années et leur demande un très confortable dépassement d’honoraire. Les patients savent parfaitement qu’il abuse. L’explication qu’il leur a sortie est quand même assez abracadabrantesque: L’intervention est délicate, il me faut doubler l’équipe chirurgicale et anesthésique. Il veulent faire une partie de rugby pendant l’intervention?

Mais les patients paieront quand même, au nom de la foi.

Depuis que je m’occupe de la dame, j’ai un peu fouiné sur la toile, et j’ai trouvé quelques textes intéressants sur les TdeJ, les problèmes spécifiques qu’ils nous posent, mais aussi d’un point de vue un peu plus général sur la problématique de la liberté du patient:

Respectons la vie et le sang. (site officiel des TdeJ).

Le refus de soin conscient ou inconscient. (Inserm)

Le rapport de la Miviludes. (2005)

Un texte intéressant paru dans le journal Le Monde en 2002.

Éthique médicale et Droits de l’Homme. (cours de P1 Bichat-Lariboisière).