Alice au pays des merveilles.

J’aime bien les interactions entre médecine et le reste du monde.
 

Par exemple, démence et création artistique, génétique, parasitose et épilepsie et Bible…

L’histoire qui lie les migraines avec aura de Lewis Carroll et « Alice au pays des Merveilles » est de la même veine.

Ce récit est parsemé de situations surréalistes, parfois hallucinatoires.


 

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Dessin de l’auteur (source: British Library)

 

Lewis Carroll était migraineux, comme en atteste son journal personnel, où il décrit ce qui semble être des migraines avec aura :

 

1885. “May: 23. (Sat). In the morning I experienced, for the second time, that odd optical affection of seeing moving fortifications followed by a headache.”

 

1888. “June: 12. (Tu). This morning, on getting up, I experienced that curious optical effect— of ‘seeing fortifications’—discussed in Dr Latham’s book on ‘billious headache’. In this instance it affected the right eye only, at the outer edge, and there was no head-ache.”

 

1888. “Dec: 3. (M). Again experienced the optical ‘fortifications’. It began with a distinct loss of a large piece of the area of vision of the left eye, the blind patch being in the right hand corner, just where, directly afterwards, the ‘fortifications’ appeared.” 1889. “Sept: 9. (M). Also today I saw ‘fortifications’ but no headache followed.”

 

Ces migraines avec aura ont des présentations cliniques variables : céphalées et aura, aura seule, céphalées seules.

L’aura peut se composer de tout un tas de symptômes neuropsychiques plus ou moins complexes, dont la liste est consultable en dessous (j’ai la flemme de les traduire…).

  

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Tiré de l’article de Stephen D Silverstein.

On y trouve les fameuses « fortifications » décrite par Lewis Carroll. Le terme scientifique exact est « teichopsie ».

Les neurologues aiment bien les termes compliqués aux racines grecques obscures.

L’aura peut se composer de microsomatognosie (sensation d’avoir un partie de son corps plus petite qu’elle n’est en réalité) et de macrosomatognosie (sensation inverse), de dépersonnalisation.

En parcourant « Alice », on retrouve en effet tout un tas de situations qui rappellent les symptômes de l’aura.

 

« Cependant, ce flacon ne portant décidément pas l’étiquette : « poison », Alice se hasarda à en goûter le contenu ; comme il lui parut fort agréable (en fait, cela rappelait à la fois la tarte aux cerises, la crème renversée, l’ananas, la dinde rôtie, le caramel, et les rôties chaudes bien beurrées), elle l’avala séance tenante, jusqu’à la dernière goutte. « Quelle sensation bizarre ! dit Alice. Je dois être en train de rentrer en moi-même, comme une longue-vue ! » Et c’était bien exact : elle ne mesurait plus que vingt-cinq centimètres. »

(Chapitre I. Descente dans le terrier du lapin) 


« De plus-t-en plus curieux ! s’écria Alice (elle était si surprise que, sur le moment, elle en oublia complètement de parler correctement) ; voilà que je m’allonge comme la plus grande longue-vue qui ait jamais existé ! Adieu, mes pieds ! (car, lorsqu’elle les regarda, ils lui semblèrent avoir presque disparu, tant ils étaient loin).

(Chapitre II. La mare de larmes) 

 

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Comme tout est bizarre aujourd’hui ! Pourtant, hier, les choses se passaient normalement. Je me demande si on m’a changée pendant la nuit ? Voyons, réfléchissons : est-ce que j’étais bien la même quand je me suis levée ce matin ? Je crois me rappeler que je me suis sentie un peu différente. Mais, si je ne suis pas la même, la question qui se pose est la suivante : Qui diable puis-je bien être ? Ah, c’est là le grand problème ! »

(Chapitre II. La mare de larmes)

 

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Dessin de Lewis Carroll daté des années 1855-1862 montrant des signes évocateurs d’un scotome négatif (absence de la main gauche, d’une partie de la tête et de l’épaule gauche du personnage). Source: article de Klaus Podoll et Derek Robinson.

Les neurologues, principalement britanniques, s’étripent toutefois depuis une cinquantaine d’années pour savoir si ces fantaisies littéraires ne seraient pas dues à une épilepsie temporo-limbique, voire à la simple imagination débordante de l’auteur.

 

Maladie ou imagination ?

Au fond, quelle importance ?

 

« Cette réponse brouilla tellement les idées de la pauvre Alice, qu’elle laissa le Loir continuer pendant un bon bout de temps sans l’interrompre.

 

« Elles apprenaient aussi à dessiner, poursuivit-il en bâillant et en se frottant les yeux, car il avait grand sommeil ; et elles dessinaient toutes sortes de choses… tout ce qui commence par B…

 

– Pourquoi par B ? demanda Alice.

 

– Pourquoi pas ? » rétorqua le Lièvre de Mars. »

 

(Chapitre VII. Un thé chez les fous)

 

 

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Alice au pays des merveilles dans wikisource.


 

Lewis Carroll’s migraine experiences

The Lancet, Volume 353, Issue 9161, 17 April 1999, Page 1366

Klaus Podoll, Derek Robinson


 

Migraine with Aura

Encyclopedia of the Neurological Sciences, 2003, Pages 174-179

Stephen D. Silberstein


 

Lewis au pays de Carroll

Eric Poindron

La revue des ressources


 

Migraine: ‘Curiouser and Curiouser’

By Siri Hustvedt

The New York Times

Published: February 24, 2008

 

Somesthetic aura: the experience of “Alice in Wonderland”

The Lancet, Volume 352, Issue 9127, 15 August 1998, Page 582

JN Blau

 

Somesthetic aura: the experience of “Alice in Wonderland”

The Lancet, Volume 351, Issue 9120, 27 June 1998, Page 1934

John Kew, Alexa Wright, Peter W Halligan

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

6 thoughts on “Alice au pays des merveilles.”

  1. J’aime ce type de « clavardage ».

    Une fois j’ai vu une migraine avec, comme aura, une hémiparésie. Personnellement je trouve que les migraines avec aura sont rares.

    Lewis Caroll était professeur de mathématique dans une Université anglaise, je crois, et avait écris « Alice aux pays des merveilles » pour la fille du Doyen (j’invente). Certains ont même avancé l’hypothèse qu’il aimait bien les petites filles…

  2. Oui un cadeau pour ma femme.
    J’ai aussi les migraines avec aura, trouble de la sensibilité d’un hémicorps et hémianopsie latérale homonyme. Je comprends bien l’angoisse des gens qui font des AVC. Désolé pour le hors sujet.

  3. J’avais plutôt eu vent d’une autre origine aux modifications de taille d’Alice.

    Comme l’a dit Dr Sangsue, il a écrit Alice pour une petite fille à qui il lisait des histoires (dont il était amoureux) et qu’il avait un côté un peu pédophile sur les bords. Toutefois Il s’interdisait d’entreprendre quelques actions avec elle. Le fait de faire grandir Alice, fictivement, reflète son désir de pouvoir l’aimer et la connaître (au sens biblique) sans être coupable selon la morale.

    Ca me vient d’un médecin, mais pas neurologue.

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