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Imaginons un endroit sobrement luxueux avec plusieurs salles de réunion. Dans chacune, un jury composé de médecins libéraux et d’universitaires siège derrière une table ornée d’un verre et d’une bouteille de Vittel posés sur de petits sous-verres ronds portant le logo de l’établissement. Les candidats sont des visiteurs médicaux.

Tout se passe de façon conviviale, il ne s’agit que d’un simple jeu de rôle. Il n’y a pas d’enjeu.

Enfin, si, car tout est enjeu dans la vie, mais ici il n’est pas pour ceux que l’on imagine.

Chaque visiteur médical doit présenter un produit au jury qui va noter la prestation.

Chaque jury aura bien sûr eu à cœur de prendre connaissance d’un minimum de choses sur le produit afin de juger en conscience. Et chaque jury va écouter 1, 2 , 3, 4 variations sur le même message commercial.

Et à chaque passage, poli par des conseils doctement délivrés, le « candidat » se corrigera afin de s’améliorer, d’épurer son discours, d’éviter les pièges.

6156241010_3f54a661a8_oŒuvre de Martin Nikolaj Christensen

A la fin de cette journée, quand les rayons du soleil teinteront d’or les bords de la piscine, jurys et candidats se retrouveront à partager une coupette de champagne autour de verrines sucrées-salées.

Tous, certains consciemment, d’autres non, se seront bien approprié le message.

VIGOR

La brillante Kristin, m’a fait découvrir la semaine dernière un exemple impressionnant d’optimisation (pour rester poli) de données scientifiques par l’industrie pharmaceutique.

Il s’agit de l’essai Vigor, publié en 2000, qui étudiait l’intérêt du rofecoxib (Vioxx®) sur le naproxène sur la survenue d’évènements gastro-intestinaux. Je ne vais pas vous raconter le scandale du Vioxx®, vous en trouverez des résumés ici et ici. Je ne vais pas non plus vous parler des 3 infarctus qui ont été « malencontreusement » oubliés dans le groupe… rofecoxib (bien évidemment).

On va regarder de façon naïve les résultats dans le résumé de l’article de Bombardier et al. de 2000:

vigorresults2Le risque relatif moyen de saignements gastro-intestinaux du rofecoxib par rapport au naproxène est de 0.5 (0.3-0.6). Bon, d’accord, le rofecoxib fait deux fois moins saigner que le naproxène.

Maintenant, regardons les infarctus:

vigorresults3Les auteurs parlent d’incidence, mais en fait, c’est un risque relatif  qui a été calculé. Passons.  Le risque relatif moyen d’infarctus du myocarde du naproxène par rapport au rofecoxib est de 0.2. Bon d’accord.

Que remarquez-vous?

(…)

Entre le début et la fin de la section résultats du résumé, les auteurs ont inversé le dénominateur et le numérateur du risque relatif.

Si ils avaient gardé un risque relatif rofecoxib/naproxène, logique quand on souhaite comparer une nouvelle molécule par rapport à un produit de référence, le risque relatif des infarctus se serait donc exprimé ainsi:

Le risque relatif moyen d’infarctus du myocarde du rofecoxib par rapport au naproxène est de 5 [l’inverse de 0.2].

Et, là, ça fait bien plus peur, vous ne trouvez pas?

Les auteurs ont sciemment inversé numérateur et dénominateur pour cacher au lecteur peu attentif l’ampleur du problème.

Et cela n’est pas qu’une vue de l’esprit.

Si on regarde un peu plus loin dans l’article, on trouve ce passage absolument extraordinaire:

Thus, our results are consistent with the theory that naproxen has a coronary protective effect and highlight the fact that rofecoxib does not provide this type of protection owing to its selective inhibition of cyclooxygenase- 2 at its therapeutic dose and at higher doses.
The finding that naproxen therapy was associated with a lower rate of myocardial infarction needs further confirmation in larger studies.

Donc, c’est bien ce que l’on disait. Ce n’est pas le rofecoxib qui provoque plus d’infarctus que le naproxène, mais ce dernier qui a un effet protecteur (avec un risque relatif à 0.2).

Treize ans après, l’effet cardio-protecteur des AINS demeure un des chefs d’œuvre de la communication de l’industrie pharmaceutique. Et là, ce n’était pas dans une feuille de chou financée par l’industrie, mais dans le NEJM.

C’est merveilleux, la communication, non?

Le resto du coeur des cardiologues

Finalement, en me replongeant dans cette affaire du Médiator®, qui a eu lieu en 2009, je me suis demandé ce qui avait changé.

J’ai réfléchi et trouvé une seule chose: l‘affaire a eu la peau de l’Afssaps.

Pour le reste, le tremblement de terre n’a pas eu lieu, et Servier a fait preuve d’une remarquable résilience.

Le monde de la cardiologie continue à profiter largement de ses subsides:

  • Sa société savante, la SFC: la lecture du programme de son dernier congrès en mars 2013 est édifiante.

sfc

sfc2013

  • Les journaux qui apportent les bonnes nouvelles à nos oreilles, c’est à dire les résultats faramineux des dernières molécules innovantes.

pubs(Photo faite à l’aide de deux numéros)

  • Le Collège National, sorte de pendant de la SFC, côté cardiologie libérale.
  • Les syndicats, dont Servier finance certaines publications depuis des années
  • Les centaines (milliers?) de confrères dans le besoin qui participent/organisent (à) des EPU/repas/symposiums/petits séjours payés par notre princesse nationale

Ah si, j’ai quand même oublié un autre changement, pourtant majeur, depuis l’affaire Médiator®, l’Académie de Médecine ne fait plus financer son bulletin par Servier!

Ah oui, Servier s’est fait virer du LEEM et ce dernier a créé le CODEEM. Mouhahahaha pour ces deux actions fortes qui ont eu des conséquences majeures sur la déontologie et la sécurité sanitaire. 

Et alors, me direz-vous?

Tout le monde est content et Servier n’est pas l’incarnation du mal. C’est un labo remarquablement efficace, qui manipule à merveille toutes les ficelles de la communication pour vendre ses produits.

Il n’y a aucune honte à se faire financer par eux.

Sans façon pour moi, mais je ne jette pas trop la pierre à ceux qui le font.

Ce n’est pas la stigmatisation qui m’a fait écrire cette note, mais plutôt la triste constatation que rien, strictement rien n’a changé depuis l’affaire Médiator®. L’ensemble de la FMC, de nos instances représentatives, de nos sociétés « savantes » reçoit des subsides de l’industrie pharmaceutique, dont Servier n’est finalement qu’une caricature (ou une évolution supérieure).

Enfin, le message me paraît clair pour l’industrie pharmaceutique. Pour peu qu’un scandale donne lieu à pas trop de réparations, et que le laboratoire se soit fait des amis dans tous les secteurs d’une spécialité, le déficit d’image lié au scandale tend vers le zéro au-delà de 12 mois. Je parle de déficit d’image pour les confrères, pas pour les patients pour lesquels Servier continue à sentir le soufre. 

Rien n’a changé depuis l’affaire Médiator®, business as usual…

Contrepoint

Le numéro d’octobre 2012 de Consensus Cardio est un chef-d’œuvre à mettre entre toutes les mains de ceux qui s’intéressent aux relations entre l’industrie pharmaceutique et les médecins.

Je pense même qu’on pourrait y consacrer un cours entier dans le cadre d’un enseignement supérieur d’éthique.

J’aurais pu y consacrer une note acerbe, mais ce numéro se suffit à lui-même pour véhiculer mes convictions.

En plus, c’est toujours mieux de vous faire votre propre opinion.

Il comporte deux textes fondateurs qui resteront dans les annales, les éditoriaux du rédacteur en chef et du directeur de la publication, qui sont en début de numéro:

  • Image d’Épinal
  • La qualité finit toujours par payer

L’ensemble de ce numéro, expurgé de ses nombreuses publicités « impartiales » est disponible au téléchargement ici.

Lisez attentivement ces éditoriaux, chaque mot est pesé et réfléchi. Lisez le reste plus rapidement, vous en aurez rapidement intégré le concept.

Pour vous le restituer dans le jus dans lequel chaque abonné (par l’industrie pharmaceutique) le reçoit, je me suis permis de faire quelques clichés de ce considérable monument d’impartiale qualité:

Tu la sens bien, l’impartialité et la qualité?

L’article de Kesselheim et al., que j’ai lu moi aussi, mais très différemment est disponible en texte complet ici.

Parmi nous, bien peu ont ouvert les yeux. Je n’ai aucun espoir pour ceux qui ont profité du système depuis leurs premiers pas au CHU. Que ce soit par opportunisme ou par conviction, ils errent dans les flamboyants palais de l’industrie pharmaceutiques tels de petits Siddhārtha. Il faut voir comment certains sont désemparés pour organiser une simple réunion en ville alors que le laboratoire, pour des raisons réglementaires ou budgétaires, leur a fait faux bond.

Après cela, plus rien ne devrait m’étonner.

Même pas que personne ne trouve rien à redire à l’énormité suivante: les textes émis par les sociétés savantes recommandant l’usage de certaines molécules sont écrits par des experts qui émargent auprès de sociétés qui commercialisent ces mêmes molécules.

Je n’ai même pas tellement d’espoir pour les générations plus jeunes.

Is the dark side stronger?
No, no, no. Quicker, easier, more seductive.