Alice au pays de la cardiologie merveilleuse

Parfois, le temps d’une consultation, je rentre comme Alice dans un terrier de lapin blanc et après une longue glissade, je me retrouve dans un monde étrange.

« De ce côté-ci, » dit la caisse d’assurance maladie, décrivant un cercle avec sa patte droite,  » demeure un médecin généraliste ; de ce côté-là, » faisant de même avec sa patte gauche,  » demeure un psychiatre. Allez voir celui que vous voudrez, tous deux sont fous. »

« Mais je ne veux pas fréquenter des fous, » fit observer Alice.

« Vous ne pouvez pas vous en défendre, tout le monde est fou ici. Je suis fou, vous êtes folle. »

« Comment savez-vous que je suis folle ?  » dit Alice.

« Vous devez l’être, » dit la caisse d’assurance maladie, « sans cela ne seriez pas venue ici. »

Un homme, la soixantaine, précédé de son ventre, d’une odeur de tabac froid et de son épouse rentre dans la salle d’examen.

Il fume deux paquets par jour et a des douleurs thoraciques de repos et d’effort, de plus en plus fréquentes depuis environ six mois.

Vous savez, les sales douleurs, celles qui oppressent pendant dix minutes, essoufflent, font devenir blanc, pas les gentilles qui piquent en un éclair ou qui fourmillent.

Ah oui, il précise que depuis 3 semaines, il a 17 de tension à son appareil d’automesure.

Vous prenez quoi comme traitement?

Rien, mon médecin généraliste ne me prend jamais la tension.

Et vos douleurs, qu’est-ce qu’il en dit?

Que c’est rien, que ce sont des douleurs intercostales.

« Vous devriez arrêter de fumer, » dit le Médecin généraliste. Il avait considéré Alice pendant quelque temps avec beaucoup de curiosité, et ce fut la première parole qu’il lui adressa.

« Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens ; c’est très-grossier, » dit Alice d’un ton sévère.

A ces mots le Médecin généraliste ouvrit de grands yeux ; mais il se contenta de dire : « Pourquoi une angine de poitrine ressemble-t-elle à une névralgie intercostale ? »

Qui vous envoie à moi?

Mon psychiatre, il me trouve régulièrement 17 de tension.

Le psychiatre vous prend la tension?

Ben oui, et je lui ai parlé de mes douleurs et il m’a dit qu’il fallait que j’aille voir un cardiologue.

En disant cela, il me tend une ordonnance à 100% tamponnée par un psychiatre, et qui demande en effet une consultation de cardiologie.

« Avez-vous deviné l’énigme ?  » dit le Médecin généraliste, se tournant de nouveau vers Alice.

« Non, j’y renonce, » répondit Alice ;  » quelle est la réponse ? »

« Je n’en ai pas la moindre idée, » dit le Médecin généraliste.

« Ni moi non plus, » dit le Psychiatre, allez voir un cardiologue.

Alice soupira d’ennui.  » Il me semble que vous pourriez mieux employer le temps, » dit-elle, « et ne pas le gaspiller à proposer des énigmes qui n’ont point de réponses. »

Vous avez eu d’autres problèmes de santé?

Oui, on m’a opéré d’une hernie discale cervicale. C’est le cousin de ma femme, qui est dermatologue qui m’a fait opérer. C’est un très bon dermatologue!

« Alors vous devriez dire ce que vous voulez dire, » continua le Psychiatre.

« C’est ce que je fais, » répliqua vivement Alice.

« Du moins je veux dire ce que je dis; c’est la même chose, n’est-ce pas ? »

« Ce n’est pas du tout la même chose, » dit le Médecin généraliste.  » Vous pourriez alors dire tout aussi bien que: ’Je vois ce que je mange,’ est la même chose que : ’ Je mange ce que je vois.’ »

« Vous pourriez alors dire tout aussi bien, » ajouta le Psychiatre, « que : ’J’aime ce qu’on me donne,’ est la même chose que : ’ On me donne ce que j’aime. »’

« Vous pourriez dire tout aussi bien, » ajouta le Dermatologue, qui paraissait parler tout endormi,  » que : ’Je respire quand je dors,’ est la même chose que: ’Je dors quand je respire. »

« C’est en effet tout un pour vous, » dit le Dermatologue. Sur ce, la conversation tomba et il se fit un silence de quelques minutes. Pendant ce temps, Alice repassa dans son esprit tout ce qu’elle savait au sujet des angines de poitrine et des névralgies intercostales ; ce qui n’était pas grand’ chose.

A l’ECG, il n’y avait rien, ni à l’échographie cardiaque, ni à la mini-épreuve d’effort que je lui ai finalement faite avec beaucoup d’hésitation, en ayant la goutte de sueur au front. Il aura sa coronarographie dans la semaine. Je prédis un tronc gauche, ou tritronculaire, ou….rien.

Comme elle disait cela, elle s’aperçut qu’un des arbres avait une porte par laquelle on pouvait pénétrer à l’intérieur. « Voilà qui est curieux, » pensa-t-elle. « Mais tout est curieux aujourd’hui. Je crois que je ferai bien d’entrer tout de suite. » Elle entra.

Smells like teen spirit

Defensive medicine

Je ne sais pas trop comment traduire cette expression:

  • Médecine offensive,
  • Médecine de tranchée
  • Médecine basée sur l’épreuve [de force avec le patient ou ses avocats]

Pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, Wikipedia en donne cette définition.

On fait tous de la defensive medicine, et ce n’est pour l’instant rien par rapport à ce qui se passe aux EU, comme le laisse deviner cet article récent du WSJ.

Si Thérèse passe par là (ça fait des mois que tu n’as pas commenté!), elle pourra probablement en dire bien plus.

En cardio, en France, nous sommes relativement épargnés car la spécialité est synonyme de danger pour des patients souvent âgés et leurs familles. Une issue défavorable (qu’elle soit naturelle ou secondaire à une faute) ne va donc que très rarement déboucher sur une suspicion, voire une plainte.

En général, les plaintes que je vois passer dans les publications de ma compagnie d’assurance me semblent parfaitement justifiées. Je me demande même souvent comment le confrère cardiologue a pu laisser passer un truc comme ça…

La plupart du temps, le confrère a été odieux et/ou n’a jamais voulu communiquer (avant/pendant/après) avec le patient et sa famille.

En dehors de ces cas, les patients pardonnent énormément.

La pression est donc relativement légère, mais elle est là, et j’ai reçu récemment la mise à jour de ma responsabilité civile professionnelle. Mon premier patron m’a répété cent fois qu’il fallait toujours m’imaginer devoir justifier mon acte médical a posteriori devant un tribunal en cas de problème. Ça m’a très souvent rendu service.

Par contre, il y a un domaine où la defensive medicine fait des ravages, c’est dans les cellules qualité.

Ces gens, qui sont rarement professionnels de santé, ou si ils le sont, ils n’ont jamais pratiqué ou pas depuis des lustres, ne voient aucun intérêt à la pratique d’une activité médicale. Ils n’imaginent même pas que l’ont puisse soigner des gens. Ils ne voient que les risques, et cela conduit à des aberrations colossales.

J’ai vu passer un projet assez abouti de dossier médical informatisé.

Dans ce projet, on ne peut pas renseigner les antécédents médicaux du patient avec du texte libre, ce n’est pas possible.

Les antécédents n’apparaissent que sous la forme de codes et d’items tirés de la CIM-10.

Par exemple: Z955, I210, E117, Z950.

Il s’agit d’un patient diabétique non insulino-dépendant multi compliqué (E117) qui a bénéficié d’une endoprothèse coronaire (Z955) pour un infarctus antérieur récent (I210). Et il a un défibrillateur ventriculaire ou un stimulateur cardiaque (Z950).

Le codage de la CIM-10 est ancien, équivoque et parfois difficile à faire cadrer avec la pathologie du patient.

Alors pourquoi la cellule qualité tient à ce que les antécédents soient renseignés uniquement sous cette forme?

Tout simplement car ce codage permet de contrôler l’ordonnance et de limiter nos erreurs afin de tendre vers le risque zéro et incidemment contenter la HAS.

Par exemple, le système va clignoter en rouge si on prescrit des beta-bloquants chez un patient porteur d’un asthme.

Certes, cet outil est sécurisant, mais ce n’est pas de la médecine.

Primo car la médecine est un risque perpétuel, et secundo car la réalité médicale ne peut en aucun cas, en tout cas pour l’instant, être reflétée par une série de codes.

La perte d’information due à l’utilisation exclusive de ces codes ne peut que conduire à des erreurs médicales. Ce qui est bien entendu l’inverse du but recherché, quelle ironie…

Toutefois, je ne pense pas non plus que ce système soit inutile, mais il doit rester une aide. Le contrôle systématique d’ordonnance que j’ai critiqué avant de l’utiliser (Je sais ce que je prescris) m’est utile, et le serait à tous les médecins amateurs de soupes.

La recherche du risque moindre, c’est très bien, la recherche du risque zéro, c’est dangereux.

D’une manière très générale, le mieux est l’ennemi du bien.




Mouhahahahaha, que c’est con, un footballeur…

(Via Yahoo! Sports)