Vous nous quittez, Docteur?

Mardi matin, je suis allé passer mon DU sur Lyon, et bien sûr mes consultations du début de semaine ont été toutes chamboulées. J’ai donc vu hier un patient au lieu de lundi. Les infirmières lui ont expliqué que « j’étais allé passer un examen sur Lyon ». La grosse plaisanterie, le comique de répétition, le mème de ma petite vie est que ça fait 14 ans que les infirmières ou collègues me demandent  si je vais bientôt revenir sur Lyon… Ma ville me manque, et chacun me voit avec mes valises en carton prêtes sur le palier. Avec le temps, c’est devenu une plaisanterie, un peu douloureuse, mais une plaisanterie quand même. Donc hier grosse surprise quand le dialogue avec le patient commence ainsi:

– Alors, Docteur, vous nous quittez, vous remontez sur Lyon?

– ??😉

– Les infirmières m’ont dit que vous passiez un examen sur Lyon, et je pensais que c’était un entretien d’embauche.

– Ah non, c’est un diplôme supplémentaire!

– Ah, on était inquiet que vous partiez. Mais ma femme me disait qu’en TGV, ça ne ferait que 1h30 pour aller vous voir.

– Ooooh, c’est très gentil, mais non, je ne pars pas encore, un jour peut-être…

J’ai trouvé ça adorable, j’adore mes patients.


Mais parfois, les choses sont bien plus délicates. J’ai reçu il y a quelques temps en rééducation un patient très très sympa, suivi par un autre cardiologue. Son médecin traitant est un copain, et il habite à un jet de pierre de mon cabinet. Hier il m’a demandé d’être son cardiologue traitant.

J’ai refusé, en lui disant que « détourner » un patient, même si c’est à sa demande revenait à me tirer une balle dans le pied, et accessoirement dans le pied de la clinique. Les réputations de « voleurs de patients » se diffusent à une vitesse folle, peut-être le climat local, et entraînent non seulement un sentiment d’opprobre assez général mais aussi le risque d’être mis à l’écart dans les relations professionnelles. Un patient devrait pouvoir choisir librement son médecin. Mais la confraternité, aux implications parfois complexes et délicates, est une notion qui leur est parfaitement étrangère. Comme je n’étais pas à l’aise, j’ai appelé son médecin traitant pour lui en parler. Il était du même avis que moi, et il abondera dans mon sens à la prochaine visite.

Mais même pour une consultation, par-çi par-là?

Ahhh, le côté « il y a moyen de moyenner » si cher aux habitants de la région…

Non, seulement si votre cardiologue part à la retraite ou décède.

J’espère seulement qu’il ne le prendra pas au pied de la lettre. Il y a encore parfois de regrettables accidents de chasses (à la kalachnikov) ici, dans le grand sud…

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

14 thoughts on “Vous nous quittez, Docteur?”

  1. vos scrupules vous honorent quant au changement de cardio traitant mais j’ai du mal à comprendre votre refus si vous n’avez rien fait pour « chiper « le patient et que c’est lui mm qui désire changer je ne vois pas où est le pb ? parce que ce cardio qui vs l’a adressé en réeducation ?(dans ce cas je comprends)
    tout patient qui désire me quitter et le demande a droit à un résumé de son dossier (mm s’il va voir l’oph « voisin »)

  2. Surprenant, cet usage « confraternel » qui s’oppose à la liberté du patient de choisir son médecin, considérant presque le patient comme un bien inaliénable de son cardio…
    Ah, à moins que… Tu bosses en clinique c’est ça ? Oui, c’est sûr que si les cardios craignent d’y laisser 1 partie de leurs patients s’ils te les adressent pour 1 coro, c’est moyen.

    1. Heureusement, on ne fait pas de coros!
      C’est pour cela que je ne suis jamais à l’aise dans ce genre de situations (heureusement pas trop fréquentes). Mais au cabinet, j’ai exactement les mêmes scrupules.

  3. Comme Zigmund,
    Je ne suis pas très susceptible et on n’est pas propriétaire de ses patients. En revanche, il faut être attentif aux circonstances et ne pas laisser penser qu’on juge qui que ce soit . Quand un patient nous quitte, il a ses raisons, on doit d’abord s’interroger sur soi-même. Quand il demande à venir il est évident qu’on doit tenir compte de ses motifs en restant confraternel et solidaire.
    Pour finir, il est vrai que Lyon est une ville à laquelle on peut rester très attaché, nous nous en sommes rendus compte quand nous avons déménagé à 30 km, « à la campagne ». Junior, fleur de bitume qui n’a connu pendant 8 ans que le 6° arrondissement et le Parc de la Tête d’Or, nous reproche encore de l’y avoir « arraché ».
    Nous y retournerons sans doute.

  4. J’imagine assez votre tête s’il le prenait au pied de la lettre…
    C’est exactement le genre d’idées qui me fait penser que Jean Philippe Smet aura du mal à se trouver un médecin dans les années qui viennent…

  5. J’ai été étonnée que tu utilises un mot aussi fort que le mot « adorer » en parlant de tes patients…

    sinon un jour je te passerai bien un petit mail car parfois je ne sais que faire avec mes neuroleptiques et mes ECG…

  6. Cet article me laisse bien perplexe.

    Le patient qui a fait cette demande a forcément de bonnes raisons pour vouloir changer de cardiologue : mauvaise écoute, mauvaise prise en charge, sentiment qu’il sera plus en sécurité / mieux soigné avec vous. Alors de deux choses l’une : soit il a tord et il faut le lui démontrer, soit il a raison et il faut le prendre.

    Or, vous ne faites que lui expliquer ce qui est mauvais pour vous…

    Si l’intérêt du patient doit être au centre de la prise en charge médicale, les problématiques relationnelles ne sont-elles pas un conflit d’intérêt?

    1. C’est pour ça que j’ai écrit une note très elliptique, alors que le sujet mériterait un développement bien plus important.
      Beaucoup de problèmes et d’intérêts divergents s’entrechoquent dans cette histoire qui tient en 20 lignes.
      J’ai préféré que chacun s’en fasse une opinion, forcément déjà différente entre soignants et soignés.
      Enfin, je ne dis pas que mon attitude a été la bonne, je ne le sais même pas moi même…

      1. Je trouve que l’attitude la plus étrange est celle de ton confrère : il pourrait tout simplement le dire à l’autre cardiologue, en lui indiquant que le patient souhaite changer de médecin… non? Mais bon, c’est vrai que c’est compliqué. C’est d’ailleurs amusant de voir comme les problématiques relationnelles ont une résonance particulière lorsqu’elles touchent des médecins.

        Nous pensons, inconsciemment, que la qualité de la prise en charge est équivalente d’un médecin à un autre…

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