Le monde à l’envers

Une histoire bien bizarre est arrivée à un patient.

Il cumule d’abord tous les facteurs de risque cardio-vasculaire, et a entamé sa sixième decennie.

Il présente une douleur thoracique en barre, au repos qui le conduit aux urgences d’une clinique qui possède une table de coronarographie.

On lui fait un ECG, a priori rien, et une troponine qui revient positive.

Je crois qu’il voit un cardio qui pense à une péricardite, et le renvoit à la maison sous aspirine à dose anti-inflammatoire.

Le patient va voir son généraliste dont le sang ne fait qu’un tour devant ces fameuses enzymes posotives. Il décroche son téléphone et renvoit illico presto le patient aux mêmes urgences en poussant à la coronarographie.

Au bout de quelques jours, le patient sort de la clinique avec le même diagnostic et le même traitement de péricardite.

Je le vois 10 jours après cette histoire.

Il n’a plus de grosses précordialgies, mais des brûlures en barre assez fréquentes entre les deux mamelons qui pourraient éventuellement ressembler à un pyrosis.

Je reprends tout depuis le début.

Il a donc tous les facteurs de risque, et la première douleur me semble être très typique, d’autant plus qu’il l’avait déjà présentée quelques temps auparavant au cours d’efforts physiques. L’ECG de ma consultation montre des ondes T biphasiques en territoire antérieur qui m’évoquent rien de bon. Malheureusement, je n’ai pas accès aux tracés d’il y a dix jours.

Mais avec une troponine positive, dans ce contexte, et même sans tracé net,  je pense que même un sâdhu haschisché du fin fond du Dhawalagiri aurait sauté frénétiquement sur son iPhone 3GS (le 3G pour Sâdhus) pour appeler le coronarographiste d’astreinte.

Mais là, non. Le cardiologue qui l’a vu est parti sur une péricardite qui fait monter la troponine… Dans ce cas, ce serait une myopéricardite, et chez ce patient, probablement pas le premier diagnostic à évoquer. Comme dit l’adage médical nord-américain qui est vrai partout sauf en Afrique: quand on entend un bruit de sabots, on doit penser plus à un cheval qu’à un zèbre.

Comme je suis un peu joueur et un peu comme Saint Thomas, j’ai mis ce sympathique patient sur un vélo.

J’ai quand même été prudent en prenant le protocole le plus doux.

Bien m’en a pris. Au bout de 60W, il s’est mis à sous décaler, à avoir mal puis à faire quelques extra systoles consécutives heureusement supra-ventriculaires.

J’ai contacté le généraliste qui était vraiment comme un fou au bout du fil. Il les a insultés pendant cinq bonnes minutes puis, pas encore soulagé, voulait que je les appelle pour les mettre plus bas que terre.

Mais mon naturel est plutôt paisible…

Demain, il aura sa coronarographie (le patient, pas le médecin traitant).

Ce n’est pas tellement le doute sur l’existence d’une coronaropathie qui me surprend dans cette histoire, tant la précordialgie me semble être « LE » problème diagnostique numéro un en médecine. Chaque patient a sa douleur personnelle, qui peut être dûe à une dissection aortique, une embolie pulmonaire, un infarctus, ou un rot qui ne passe pas.

Ce qui me surprend beaucoup est plutôt le fait que les médecins de la clinique ne lui aient pas sauté dessus, à deux reprises, qui plus est, pour le pousser en courant  en salle de coronarographie.

Des cardiologues qui travaillent dans une clinique et qui réfléchissent pour pondre un diagnostic alambiqué, évitant ainsi sciemment à deux reprises d’effectuer un acte rémunérateur et libératoire chez un patient dont le médecin traitant ne demandait que ça…

Mais dans quel monde nous vivons !?