Le spectre de l’Exanta, et considérations sur la sécurité clinique post AMM

J’adore ce genre de titre très pompeux qui couronne une note écrite à l’arraché sur un coin de table un samedi matin, c’est à dire sans beaucoup d’analyse.

Alors, soyez déçus!

L’Exanta (Ximélagatran) est un inhibiteur direct de la thrombine qui devait  enfin remplacer les AVK au début des années 2000. C’était donc un immense espoir pour tout le monde, et bien entendu pour la firme qui le commercialisait, Astra-Zeneca.

Son AMM a été octroyée en France le 23/12/2003.

Patatras, le 14/02/2006, la firme demande de son propre chef son retrait du marché mondial devant la découverte d’un cas d’hépatite grave dans un essai clinique post-AMM demandé pour une extension de cette dernière (EPAR de février 2006)

Vous allez me dire qu’il est étonnant de retirer un médicament devant un seul cas d’hépatite, même grave. Mais je crois que le ximélagatran avait déjà provoqué quelques inquiétudes dans des essais précédents puisque son RCP de l’époque précisait:

Insuffisance hépatique et anomalies des transaminases EXANTA 24 mg, comprimé pelliculé est contre-indiqué en cas d’insuffisance hépatique et/ou si le taux d’ALAT est supérieur à 2 fois la limite supérieure de la normale avant traitement. Un dosage des ALAT doit être effectué avant l’intervention chirurgicale.

Dans le cas de la dronédarone (Multaq®), la FDA a publié hier cette alerte faisant état de plusieurs incidents hépatiques, dont 2 ont conduit à des transplantations chez des patients sous dronédarone depuis 4.5 et 6 mois.

Bon, pour l’instant, il y a un doute, et je présume que tous les cas sont en cours d’analyse pour affirmer ou non l’imputabilité de la dronédarone.

Bien entendu, tout le monde se demande si ces cas vont conduire à un retrait de la dronédarone, ce qui ne serait pas une grosse perte d’un point de vue thérapeutique, mais qui serait un nouveau coup de canif dans l’évaluation des risques par les agences de régulation sanitaire.

Le RCP de la dronédarone ne mentionne aucun effet secondaire hépatique, et si elle est contre-indiquée chez les patients insuffisants hépatiques, elle l’est par manque de données:

Hepatic impairment MULTAQ is contraindicated in patients with severe hepatic impairment because of the absence of data (see section 4.3). No dose adjustment is required in patients with mild or moderate hepatic impairment (see section 5.2).

Donc aucun signal qui pointe vers le foie, même en cours d’investigation.

Par contre, si on regarde la fiche de transparence de la HAS, on découvre ce petit paragraphe:

Les événements indésirables les plus fréquemment observés au cours de ces études ont été les suivants : troubles gastro-intestinaux (diarrhée, nausées) troubles électrocardiographiques (bradycardie, allongement du QT), oedème périphérique, dyspnée, toux, vertiges, élévations des transaminases, élévation du taux de créatinine sérique.

Elévation des transaminases! Pourquoi cela n’apparait nulle part ailleurs?

Je présume que c’est parce que les experts de la HAS ont regardé les pourcentages d’effets secondaires uniquement dans le groupe dronédarone, sans les comparer avec le groupe placebo/amiodarone, donc sans les pondérer (ce n’est en aucun cas une critique!).

En effet, lorsque l’on consulte les données de sécurité de la FDA (page 119), on retrouve des anomalies hépatiques, mais pas significativement plus fréquentes que dans le groupe placebo:

Laboratory evaluation: Liver enzymes were measured in 4 studies in AF/AFL patients: DAFNE, EURIDIS, ADONIS, and ERATO (enzymes not collected in ATHENA). Overall, the percentages of patients with abnormalities in laboratory hepatic tests (ALT or AST >2 ULN, >3 ULN, or >5 ULN; or ALP >1.5 ULN; or total bilirubin ≥ 34 μmol/L) were similar in the dronedarone 400 mg BID and placebo groups. At the proposed therapeutic dose of dronedarone (400 mg BID), the mean changes from baseline in ALT and AST were similar to those observed in the placebo group.

Adverse events: The overall incidences of TEAEs, serious TEAEs and TEAEs leading to permanent study drug discontinuation reported in the MedDRA SOC “hepatobiliary disorders” and in the HLT “liver function analyses” were similar in the dronedarone 400 mg BID (1.6%) and the placebo (1.5%) groups. Among the hepatobiliary disorders in the “hepatocellular damage and hepatitis” HLT, two cases were reported as SAEs with an outcome of death, one case of hepatitis toxic (preferred term) in the dronedarone 400 mg BID group with ALT >3ULN and Total Bilirubin >2ULN suggestive of autoimmune acute hepatitis, and one case of cytolytic hepatitis in a context of severe cardiac disease was reported in the placebo group. Pooled data from five AF/AFL studies showed similar incidence of specific hepatic events included in the SOC ‘Hepatobiliary disorders’ and the standard MedDRA query (SMQ) “Liver related investigation signs and symptoms” in the dronedarone 400 mg BID (2.9%) and the placebo (2.5%) groups.

…ou dans le groupe amiodarone dans DIONYSOS:

The incidence of serious TEAEs of the “Hepatobiliary disorders” SOC was 0.8% (2 patients) in both treatment groups. Two cases presented with ALT>3 ULN and Total Bilirubin >2ULN were reported in the dronedarone group: one case of acute hepatocellular injury suspected to be due to hepatic ischemia secondary to transient low cardiac output and one case of mixed liver injury occurring in the context of pancreatic cancer leading to death. In the amiodarone group, one case of cholangitis and one case of acute cholecystitis were reported as serious TEAEs.

Donc rien de bien palpitant…

Si l’on regarde maintenant encore un peu plus en amont, c’est à dire chez l’animal, on ne retrouve pas non plus de problème hépatique particulier (à dose thérapeutique):

Liver changes: Hepatic effects (isolated increases in transaminases and/or alterations in bilirubin as well as histopathological changes essentially in the biliary tract) were seen at high doses in short term studies in the rat and the dog. These were considered to be secondary to high dose toxicity as they did not occur in isolation but as part of a spectrum of signs of general toxicity and health deterioration. In addition in the rat these signs were observed at doses causing death or exceeding the maximal tolerated dose (MTD). The biochemical changes did not correlate with the histopathological findings which were considered to be linked more to the physicochemical properties of the compound. At lower doses and longer term treatment no consistent hepatic changes were observed and when present showed a lack of dose response and time dependency, with in addition, the presence of similar changes in control animals on certain studies.

Que c’est-il passé depuis que la dronédarone a eu son AMM, notamment aux Etats-Unis?

Ben, d’un point de vue hépatique, jusqu’à l’alerte de la FDA, rien à ma connaissance.

Par exemple, le relevé des effets secondaires publié par les chiens de garde de The Institute for Safe Medication Practice en novembre 2010, on ne trouve pas de problème hépatique.

Alors?

Si les insuffisances hépato-cellulaires rapportées sont en effet liées à la dronédarone, serons-nous confrontés à une nouvelle faillite de l’évalutation pré-AMM?

Je ne le crois pas, car toute évaluation d’un médicament avant sa commercialisation se heurte à un vice de forme parfaitement infranchissable, celui des statistiques.

Page 137 du rapport de la FDA, débute le très fastidieux tableau de l’évaluation de sécurité. Les comparaisons s’effectuent principalement entre deux groupes, dronédarone et placebo.

Regardons les effectifs: 3383 patients par an dans le groupe placebo, 3684 dans le groupe dronédarone 400mg*2.

Ces populations sont relativement importantes car le programme mis en place par Sanofi est assez conséquent. Mais elles sont parfaitement ridicules par rapport au nombre de gens qui ont pris de la dronédarone depuis sa sortie aux Etats-Unis il n’y a que six mois:

Dronedarone is a drug used to treat abnormal heart rhythm in patients who have had an abnormal heart rhythm (atrial fibrillation or atrial flutter) during the past 6 months. Dronedarone can reduce the risk of being hospitalized for these heart problems. Since dronedarone’s approval in July 2009 through October 2010, around 492,000 dronedarone prescriptions were dispensed and around 147,000 patients filled dronedarone prescriptions at outpatient retail pharmacies in the United States.

492000 lignes de prescription pour 147000 patients!

Il est donc évident qu’avec une telle population, on va mettre en évidence des problèmes de sécurité qui vont être parfaitement indétectables en pré AMM (si les études animales, les études PK/PD… n’ont rien montré).

Dans le cas du ximélagatran, des petits indices pré-cliniques et surtout la « chance » d’avoir mis en évidence une hépatite au cours d’un essai ont ainsi permis d’éviter une trop longue commercialisation.

Il est aussi parfaitement évident qu’avec une telle loupe (mais qui est en fait la « vie réelle »), les problèmes de sécurité vont rapidement prendre une ampleur importante, « médiatique », si j’ose dire.

Rien de dépisté en plusieurs années d’études pré-AMM mais déjà potentiellement deux transplantations hépatiques en 6 mois de commercialisation!

D’où l’intérêt fondamental de la pharmacovigilance en post AMM, et mon attitude de praticien qui ne prescris un nouveau traitement que primo si il est efficace, (quand même!) et secundo, si il a déjà plusieurs mois de mise sur le marché derrière lui. Évidemment, ce dernier point ne me semble pas de mise en cas d’absence d’alternative thérapeutique pour une pathologie grave, mais ce cas reste rare (du moins en cardio ces dernières années).

Enfin dernière remarque qui m’énerve beaucoup.

L’alerte de la FDA date d’hier, et je présume qu’elle ne concerne pas que les patients américains sous dronédarone. A cette heure, toujours rien sur les sites de l’Afssaps et de l’EMA.

Euuhh, les gars, il faudrait peut-être un peu vous réveiller et au minimum répercuter cette alerte vers les prescripteurs, même si à l’heure actuelle, il ne s’agit que d’un doute. On est à l’heure d’internet, pas du télégraphe Chappe et tous les praticiens européens et a fortiori français ne suivent pas le compte Twitter de la FDA, sans même parler de lire l’anglais:


https://twitter.com/#!/FDA_Drug_Info/status/25921518953304064



Back to The Trees!

De choses et d’autres…

L’actualité est un peu chargée, je vais donc essayer de grouper en une note plusieurs informations que j’ai trouvées intéressantes:

Une série française sur 40 cas de valvulopathies liées au benfluorex (Mediator®) a été publiée et m’a permis d’en savoir pas mal plus sur les lésions observées.

La publication (gratuite pour l’instant) est . Theheart.org en parle ici.

J’ai donc modifié en conséquence la note que j’avais rédigée sur ce sujet.

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Il paraît que la session du congrès de la SFC sur ce même sujet a été agitée. Je crois qu’on en verra plus dans un prochain Envoyé Spécial

Programme « collector » puisque les deux présidents de cette session ajoutée tardivement se sont désistés au dernier moment du fait du scandale Mediator®, et cela malgré son caractère très technique et assurément peu polémique.

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Le Multaq® (dronédarone) fait l’objet d’un communiqué de la FDA au sujet de plusieurs cas de patients sous dronédarone ayant présenté une insuffisance hépato-cellulaire, dont deux ont nécessité une transplantation hépatique aux Etats-Unis.

Hasard ou non? That is the question!

Bon, ça ne change rien pour moi, je continuerai de ne pas le prescrire.

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Pour revenir au Médiator®, demain, l’Igas va remettre son rapport à Xavier Bertrand. J’ai hâte de le consulter (comme beaucoup…)

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A la vitesse où les choses vont, pas certain que ce type de note ne se reproduise pas dans les jours qui viennent (de l’info coco, aucune analyse!)…

 

 

Modification 15/12/2011: ajout de la capture d’écran de la session.

A l’insu de son plein gré

La série de trois articles parus ce jour dans Libération sur le dossier du Médiator est dévastatrice.

Dévastatrice pour le praticien qui accuse Servier d’avoir modifié son diaporama à l’insu de son plein gré, dévastatrice pour Servier et par contiguïté pour l’industrie en général, dévastatrice pour la profession de cardiologue, dévastatrice pour la Société Française de Cardiologie.

La présidente de la SFC a eu une vision profonde en parlant d’infiltration (« Je ne suis pas choquée qu’il y ait des infiltrations des sociétés savantes par les laboratoires ». Le Monde 06/01/11).

Les murs de notre maison commune sont en effet infiltrés, cloqués, noircis, ils se craquellent de toute part.

Comment avons-nous pu à l’insu de notre plein gré, laisser faire cela?

Comment regarder un patient en face après cette mascarade aussi ridicule que lourde de sous-entendus?

Comment lui montrer que les médicaments qu’on lui a prescrits ne l’ont pas été à l’insu de notre plein gré?

L’affaire du Mediator jette une lumière crue sur une réalité aussi choquante qu’elle est banale.

Page de garde et première page du programme du congrès de la SFC (12-15 janvier 2011)

L’argent de l’industrie a infiltré notre profession et il la fait pourrir.

Pourtant, comme l’eau, cet argent est essentiel à la recherche fondamentale et clinique. Et c’est terrible, mais petit à petit il devient aussi essentiel à la formation des médecins. Dans pas longtemps, il le deviendra pour la formation des patients.

Liste des partenaires du congrès de la SFC (12-15 janvier 2011)

Sans eau, pas de vie; sans argent de l’industrie, pas de médicaments, pas de formation.

Symposium organisé par les laboratoires Servier qui ne sont pas mentionnés. Un erratum a corrigé ultérieurement cet oubli.

Trop d’eau, ou mal canalisée, le moisi remplace le germe.

C’est terrible car je n’entrevois aucune solution réaliste.

Ce soir je porte le deuil de ma profession.

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Médiator: un cardiologue tire sur le labo Servier. Libération 13/01/2011

Les conflits d’intérêts mis à nu. Libération 13/01/2011

Servier sait soigner les cardiologues. Libération 13/01/2011

14/01/2011 Modification: ajout des trois copies d’écran du programme du congrès de la SFC

chutzpah

Cette dépêche AFP est assez extraordinaire.

Un cigarettier, BAT s’étonne du silence du CNCT, une association de lutte contre le tabagisme au sujet de la controverse sur la sécurité du Champix® (varénicline), médicament d’aide au sevrage tabagique commercialisé par Pfizer.

Or, comme on peut le constater sur cette page du CNCT, et comme le pointe le cigarettier, Pfizer fait partie de ses partenaires industriels.

Un cigarettier qui donne des leçons d’éthique sur les liens financiers entre une association et une firme pharmaceutique, ça me paraît quand même grandiose, voire surréaliste.

Devant ce combat de titans de l’éthique, je n’arrive même pas à retranscrire l’impression ressentie.

C’est quand même un peu l’hôpital qui se moque de la charité.

Jean-Daniel a peut-être le mieux résumé la situation:

https://twitter.com/#!/jdflaysakier/status/24494153396125696

Si l’on creuse un peu, en cherchant par exemple les occurrences du terme Champix® sur le site du CNCT, on le retrouve à 2 reprises dans ce dossier.

Il me semble qu’il est présenté de façon égale avec son concurrent direct, le Zyban® (bupropion).

Par contre, on ne retrouve qu’une très brève évocation de ses contre-indications et aucune mention d’effets secondaires (comme pour son concurrent).

Les substituts nicotiniques sont présentés de façon un peu plus complète. Mais là-aussi, aucun effet secondaire n’est indiqué.

Donc à mon avis présentation de qualité très médiocre, mais égalitaire.

Toute chose étant égale par ailleurs, doit-on exiger de cette association une présentation exhaustive des traitements d’aide au sevrage tabagique, notamment ceux qui ne peuvent être obtenus que par ordonnance, comme le Zyban® et le Champix®?

N’est-ce pas plutôt notre rôle?

A ce sujet, voici un extrait de ce que Prescrire a pu écrire sur la varénicline et le bupropion:

Dans les 2 cas, préférez donc les substituts nicotiniques.

Vous noterez que Prescrire a pointé très précocement les problèmes neuro psychiatriques liés à la varénicline.

Maintenant, ce cas très particulier met en lumière la question générale très pertinente des liens d’intérêts qui rendent pusillanimes telle ou telle association, telle ou telle société plus ou moins savante, tel ou tel individu devant un problème engendré par le médicament d’un de ses partenaires.