La mayonnaise ne prend plus

Je suis tombé sur une autre histoire croquignolesque venue tout droit de la Silicon Valley.

Cette fois, contrairement au scandale Theranos, la vie des gens n’est pas en danger (seulement leur amour propre), nous pouvons donc rire de bon cœur à la farce.

Il était une fois, un jeune et brillant entrepreneur qui-en-voulait, Josh Tetrick  et qui-voulait-changer-le-monde-en-le-rendant-meilleur. Bref, comme Bernadette Soubirous et l’inventeur de la gélule qui prend la température corporelle, il a eu, comme on dit gentiment, une vision.

Sa vision était donc de rendre le monde meilleur en se passant de protéines animales, autrement dit sa religion était le végétalisme.

Loin de se contenter de manger des légumes, il crée sa start-up, Hampton Creek, pour commercialiser des produits sans protéines animales et sans gluten en 2011 et se nomme dans la foulée CEO.

Petit aparté, dans la e-santé franco-française, même si on s’appelle Régis Toutpetivier (les marseillais comprendront), que sa start-up n’emploie que 0.47 ETP, et qu’on a inventé le iDoigts (non encore commercialisé), il est de bon ton de se parer du titre tellement Silicon Valley de CEO. Sinon on est un blaireau. Vous ne me croyez pas?

Si en plus, on est founder, on touche à l’extase masturbatoire.

Those truly inspirational wisdoms come from our CEO and Founder, Régis Toutpetivier.

grange-blanche-ceo

Revenons à notre laine (pas de protéines animales, on a dit).

(on me dit dans l’oreillette que la laine, c’est de la kératine, une protéine, et du suint. Bon OK. Disons alors que c’est de la laine dé-protéinée, sans gluten et sans cholestérol)

Josh Tetrick emprunte 500000 dollars et commence à fabriquer et commercialiser de la mayonnaise sans soja, sans produit laitier, sans œuf, sans lactose, sans cholestérol, sans OGM et sans gluten (je n’invente rien).

Comme dans la Silicon Valley, tout être humain qui se respecte un tant soit peu est à la fois CEO and Founder, et végétalien/allergique au gluten (Elizabeth Holmes ne se nourrit que d’un breuvage vert, habillée d’un pull à col roulé), notre entrepreneur développe sa start-up de manière exponentielle.

celiac(Source)

Son pitch est rodé.

Sa start-up va rendre le monde meilleur en:

  • diminuant la consommation d’eau et les émissions de CO2
  • améliorant la condition animale en faisant disparaître l’élevage
  • améliorant la santé des consommateurs en leur proposant des produits composés de rien de nocif
  • luttant avec courage contre les gros méchants de l’industrie alimentaire (comme pour lui donner raison, ces idiots de Unilever lui ont fait un procès ridicule sur le droit d’utiliser le terme mayo/mayonnaise)
  • promouvant les végétaux non-OGM
  • et enfin, surtout, en le rendant plus cool

Les ventes grimpent, l’argent des investisseurs (les fameux VC) afflue, et sa société est admirée par des gens tous plus cools les uns que les autres:

Un chef très connu prédit  même en 2013 que Josh Tetrick sera Prix Nobel:

Mark my words, HCF founder Josh Tetrick will win a Nobel Prize one day. You heard it here first.

Les articles dithyrambiques pleuvent (une très fine analyse de la cécité constitutionnelle de la presse « tech » et des professionnels de la profession est donnée par cet article de Vanity Fair).

En plus de célébrités en vue, de chefs très connus, Josh peut compter sur une base de fans inconditionnels qui font la promotion de ses produits sur les réseaux sociaux, dans les commentaires des magasins en ligne, et dans la vraie vie en faisant goûter sa mayo aux clients des supermarchés. Il nomme ces fans des Creekers.

Tout va tellement bien pour Josh, que malgré son jeune âge (5 ans), Hampton Creek, est en passe d’accéder au statut enviable d’unicorn (ou licorne pour les blaireaux qui parlent encore français dans le milieu).

Et puis…

Quelqu’un s’est mis à réfléchir par lui même et à creuser l’histoire. Un peu comme John Carreyrou pour Theranos, des journalistes de Bloomberg ont commencé à se poser des questions. En réfléchissant, on trouve, et ils en ont trouvé des vertes et des pas mûres… L’article de Bloomberg est excellent, je l’ai largement paraphrasé.

Pour faire court, Hampton Creek aurait (une enquête du FBI est en cours) demandé à ses Creekers d’acheter à son compte et en toute discrétion des centaines de pots de mayo en supermarché pour gonfler les ventes et ainsi mieux attirer l’argent des investisseurs.

Ces achats, retrouvés sur les livres de compte de la start-up auraient représenté près de 1.4 millions de dollars sur 5 mois en 2014 alors que les ventes de mayo, sur la même période furent de… 1.9 millions de dollars (!).

Les Creekers, tous dévoués à la « cause », ont acheté des kilos de mayo et ont commencé à la stocker après avoir inondé leurs amis, voisins, organismes caritatifs, hôpitaux…

La photo suivante, prise par un Creeker à son domicile, et tirée de l’article de Bloomberg est tout simplement grandiose:

mayo-tableAu début, Hampton Creek leur a présenté ces achats comme des contrôles qualité, puis comme des achats cachés au profit d’un service de restauration souhaitant rester discret…

Autant vous dire que les Creekers, après avoir lu l’article de Bloomberg sont assez remontés…

Ce sont devenus des verts, verts de rage.

Theranos, hampton Creek, un peu la même histoire…

Certains plaisantins se sont faits un plaisir de mêler les deux:

Notre Monde est un peu fou, non? 

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

2 réflexions sur « La mayonnaise ne prend plus »

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