Kipling et Cie.

En ce moment, je lis des nouvelles de Kipling pour clôturer des journées chargées.

J’en ai lu deux que je voulais vous faire partager.

La première, « Amour-des-femmes » se déroule en Inde et raconte le remord destructeur d’un soldat briseur de cœurs. L’histoire en elle-même ne m’a pas trop convaincue, en dehors des récits d’escarmouches dans les montagnes afghanes  où les soldats anglais se battent contre des fantômes insaisissables (250 après, rien n’a changé). Mais Kipling y décrit avec précision une complication de la syphilis (d’où le titre), le tabes dorsalis. J’adore retrouver des descriptions médicales convaincantes dans la littérature (comme celle de l’anévrysme de l’aorte thoracique dans « Une étude en rouge » de Conan Doyle)

La seconde, « L’histoire de Badalia Herodsfoot » est le récit sordide d’une femme vivant dans les bas-fonds du Londres du XIXième. C’est très (trop) larmoyant mais Kipling se fait romancier naturaliste à la façon d’un Zola. C’est la première fois que je retrouve un récit aussi noir dans l’œuvre de Kipling (du moins l’infime partie que je connais). Ici, aucune farce, aucun récit picaresque pour éclairer le drame social décrit par l’auteur. Cela se passait à Londres au XIXième, mais cela se passe aussi maintenant, pas forcément loin de chez nous.

TVP et durée d’anticoagulation

Le problème majeur du traitement des TVP (thrombose veineuse profonde) est la durée de l’anticoagulation.

Six semaines, 3 mois, ou plus pour les TVP distales ? Trois mois, 6 mois, ou plus pour les proximales ? Dosage de D-dimères 1 mois après l’arrêt des AVK pour estimer le risque résiduel ?

Il existe bien des recommandations récentes, comme celles de l’Afssaps de novembre 2009, mais elles laissent des tas de zones d’ombre, non couvertes par la science.

Alors, quand j’ai vu que le grand, l’immense Samuel Z Goldhaber avait écrit un article sur le sujet dans le Circulation du jour, j’ai sauté avidement dessus.

Mais même lui ne sait pas trop.

Il propose une espèce de prise en charge mixte associant suivi des recommandations et estimation du risque individuel. Mais n’est-ce pas ce que l’on fait tous les jours?

L’article pose néanmoins les jalons de ce qui sera peut-être l’avenir de la prise en charge de la TVP:

These high recurrence rates for both idiopathic and provoked VTE require a paradigm shift in our thinking about PE and DVT. In many instances, VTE appears to be similar to chronic illnesses such as coronary artery disease or diabetes mellitus because VTE recurs so frequently. In the absence of a clinical recurrence, it is likely that many patients remain hypercoagulable after discontinuing anticoagulation. We must question and probably discard the classic teaching that most PE or DVT can be safely treated in a time-limited fashion.

Comme dans tous les articles de cette section de Circulation (Clinician Update), l’auteur part d’un ou de plusieurs cas cliniques.

La prise en charge préconisée par Goldhaber a néanmoins conduit à un échec dans un des cas donnés en exemple:

This 24-year-old woman had features of both a provoked and an idiopathic event. We discontinued anticoagulation and instructed her to return in 6 weeks for D-dimer testing. Her D-dimer was low normal (243 ng/mL with normal <500 ng/mL). We phoned her and provided reassurance that her risk was low and that she could remain off anticoagulation. Three months later, she presented with recurrent leg discomfort and imaging evidence of acute right common femoral vein thrombosis. She was treated with enoxaparin as a bridge to warfarin. She is now reconciled to receiving lifelong anticoagulation.

J’adore cette façon de présenter les choses.

Goldhaber est un immense monsieur qui règne sur son domaine de prédilection, la thrombose, depuis des décennies mais il conclut un article plein de doutes assumés dans la plus prestigieuse revue de cardiologie par un échec clinique de sa prise en charge.

Grandeur et humilité.

°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°0°

Samuel Z. Goldhaber, and Gregory Piazza. Optimal Duration of Anticoagulation After Venous Thromboembolism. Circulation 123: 664-667, doi:10.1161/CIRCULATIONAHA.110.970822

No Man is an Island

Nunc Lento Sonitu Dicunt, Morieris (Now this bell, tolling softly for another, says to me, Thou must die.)

Perchance, he for whom this bell tolls may be so ill, as that he knows not it tolls for him; and perchance I may think myself so much better than I am, as that they who are about me, and see my state, may have caused it to toll for me, and I know not that. The church is Catholic, universal, so are all her actions; all that she does belongs to all. When she baptizes a child, that action concerns me; for that child is thereby connected to that body which is my head too, and ingrafted into that body whereof I am a member. And when she buries a man, that action concerns me: all mankind is of one author, and is one volume; when one man dies, one chapter is not torn out of the book, but translated into a better language; and every chapter must be so translated; God employs several translators; some pieces are translated by age, some by sickness, some by war, some by justice; but God’s hand is in every translation, and his hand shall bind up all our scattered leaves again for that library where every book shall lie open to one another. As therefore the bell that rings to a sermon calls not upon the preacher only, but upon the congregation to come, so this bell calls us all; but how much more me, who am brought so near the door by this sickness.

There was a contention as far as a suit (in which both piety and dignity, religion and estimation, were mingled), which of the religious orders should ring to prayers first in the morning; and it was determined, that they should ring first that rose earliest. If we understand aright the dignity of this bell that tolls for our evening prayer, we would be glad to make it ours by rising early, in that application, that it might be ours as well as his, whose indeed it is.

The bell doth toll for him that thinks it doth; and though it intermit again, yet from that minute that this occasion wrought upon him, he is united to God. Who casts not up his eye to the sun when it rises? but who takes off his eye from a comet when that breaks out? Who bends not his ear to any bell which upon any occasion rings? but who can remove it from that bell which is passing a piece of himself out of this world?

No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well as if a manor of thy friend’s or of thine own were: any man’s death diminishes me, because I am involved in mankind, and therefore never send to know for whom the bell tolls; it tolls for thee.

Neither can we call this a begging of misery, or a borrowing of misery, as though we were not miserable enough of ourselves, but must fetch in more from the next house, in taking upon us the misery of our neighbours. Truly it were an excusable covetousness if we did, for affliction is a treasure, and scarce any man hath enough of it. No man hath affliction enough that is not matured and ripened by it, and made fit for God by that affliction. If a man carry treasure in bullion, or in a wedge of gold, and have none coined into current money, his treasure will not defray him as he travels. Tribulation is treasure in the nature of it, but it is not current money in the use of it, except we get nearer and nearer our home, heaven, by it. Another man may be sick too, and sick to death, and this affliction may lie in his bowels, as gold in a mine, and be of no use to him; but this bell, that tells me of his affliction, digs out and applies that gold to me: if by this consideration of another’s danger I take mine own into contemplation, and so secure myself, by making my recourse to my God, who is our only security.

Meditation #17 By John Donne From Devotions upon Emergent Occasions (1623).

Pas drôle drôle pour une lecture du jeudi matin, mais j’aime bien ce texte, notamment son paragraphe le plus connu No man is an island…

Ceci aussi pour dire aussi que le glas sonne plus souvent pour les médecins que pour les autres. Je ne vois pas cela comme une malédiction, ni comme John Donne, un trésor. Plutôt comme une piqure de rappel pour garder son esprit ouvert et tolérant.

(Non, je n’ai pas perdu de patient récemment mais certains m’inquiètent)

Les Buddenbrooks (3)

Dans cette note, et celle-ci, je vous avais donné un aperçu de la vie des ancêtres de ma merveilleuse épouse.

En furetant un peu dans Gallica, j’ai retrouvé quelques fragments manquants de l’histoire de sa famille qui s’est dissoute dans une ruine aussi absolue et brutale qu’inexplicable.

Le Duc Félix de la Salle de Rochemaure, l’arrière-grand-père de mon épouse, était « camérier secret de cape et d’épée » auprès des papes Léon XIII et Pie X. Conte en France, il avait été fait Duc pontifical par Léon XIII le 14 septembre 1899.

Il narre sa rencontre avec Pie X dans cet article en une du Figaro du 29 mai 1906 (en haut et à gauche), en plein dans la tempête qui a suivi la Loi sur la séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905.

Le Duc était alors probablement au faîte de sa gloire.

Mais du Capitole à la roche Tarpéienne, il n’y a qu’un pas.

Quelques mois avant cette audience, Marc, un de ses trois fils (les autres sont Robert et Gérald, mon épouse étant la petite-fille de ce dernier) avait rencontré en Grèce une belle hellène, Marika, qu’il avait épousée, on le verra plus tard, dans des conditions particulièrement rocambolesques. De cette union est née en 1906 à Athènes une petite fille, Francesca Maria Félicita Giovanna Battista Emilia Romana (on va la prénommer plus simplement Romana).

Le Duc a d’abord voulu faire annuler ce mariage par l’Église, mais cette dernière a confirmé sa validité.

Le Duc, a alors porté l’affaire devant les tribunaux français fin 1909-début 1910.

Ce procès est relaté dans cet article. Ce texte est assez extraordinaire, car il raconte le déroulement totalement loufoque de ce mariage et… du procès.

Il nous apprend, en effet, que l’Église ne digérant probablement pas cette acte d’insoumission avait alors excommunié le Duc…

Le Duc est l’homme au fières bacchantes qui se tient juste derrière l’hôte d’honneur, probablement un nonce apostolique. Date supposée: 1897

Incroyable d’excommunier un Duc pontifical, non?

Ce dernier s’est donc retiré de ce procès pour essayer de regagner les faveurs du Vatican, et a laissé son fils Marc le mener.

Bon, vous devez vous demander à ce point de l’histoire pourquoi Marc, à la suite de son père le Duc, a voulu lui aussi casser son propre mariage.

Ben, moi aussi, car personne dans la famille n’en a la moindre petite idée…

Marc et la belle Marika ont divorcé en 1911.

Marika a ensuite mené la grande vie grâce à la pension alimentaire de Marc, jusqu’à la ruine de la famille de la Salle de Rochemaure dans les années 30. Elle s’est alors retirée dans les Alpes avec sa fille.

Mais l’histoire publique de Marika de la Salle de Rochemaure ne s’arrête pas là.

Grâce à Google, j’ai retrouvé sa trace, et quelle trace en 1925!

Marika a servi de modèle pour ce Portrait de la Duchesse de la Salle par Tamara  de Lempicka. Il semble que Tamara et Marika aient été assez intimes.

Ce tableau a été vendu par Sotheby’s le 21 avril 2009 pour 4450500 US$.

Dommage, il aurait été très bien dans notre tout petit salon!

😉

La fille de Marika, Romana, a eu aussi l’honneur d’être un modèle de Tamara de Lempicka en 1928:

Marika est décédée en 1973, mais nous n’avons aucune idée de ce qu’est devenue Romana et ses éventuels descendants.