Dans le Circulation du jour…

Après avoir dévoré un vieux San-Antonio paternel, je ne savais pas que mon père aimait cette littérature (ça ne me semblait pas du tout être le genre de la maison…), on en apprend tous les jours dans sa famille, je me suis dit qu’il fallait travailler un peu.

Cette nuit le dernier Circulation est arrivé dans la boite, et il comporte quelques articles intéressants:

Tout d’abord, 2 cas cliniques de complication d’ablation de fibrillation auriculaire (mouhahahaha, ça commence à se savoir…): un hématome de la paroi de l’œsophage et une classique sténose des veines pulmonaires. Je ne sais pas si c’est la saison, mais je vois passer pas mal de cas « exceptionnels » (selon l’opérateur) d’échecs d’ablations chez des patients dont l’oreillette a « une anatomie complexe » (sic). Bilan des courses, 2, 3 ou 4 tentatives d’ablation puis à la fin ablation (volontaire, quand même) du His et implantation d’un stimulateur cardiaque. Ou comment une technique du XXIème siècle se termine en une procédure tout droit sortie du bas Moyen-Âge. D’un autre côté, quand on arrêtera d’ablater de vieilles patientes avec une valvulopathie mitrale et/ou une oreillette énormissime, peut-être que les résultats seront un peu meilleurs…

Ensuite, un article un peu technique sur le système de conduction électrique du cœur. Les auteurs associent génotype, fonctionnement cellulaire et phénotype, et c’est passionnant:

Enfin, mon préféré, une mise au point sur les anévrismes de l’aorte thoracique à partir d’un cas clinique:

Pour accompagner (et faire passer) ces savantes lectures, voici quelques extraits de San-Antonio chez « les gones » (1962):

L’une des trois pétasses décolletées jusqu’au nombril léve le bras, ce qui m’offre une découverte imprenable sur une aisselle marquée de roux comme les grands bœufs de Pierre Dupont.


– Ces petits polissons m’ont donné la migraine, déclare Léo. Je voudrais trouver une pharmacie de garde pour y acheter du Spritz-block-Consternant, c’est radical. Que ce soit radical dans la ville du Président Herriot, n’est pas fait pour me surprendre. J’emprunte (avec l’intention bien arrêtée de la rendre) la rue de la Ré et je finis par repérer un pharmago open.


Par les larges portes-fenêtres béantes, j’aperçois une faune assez clitoresque. Il y a là sept personnes: quatre frangines et trois matous.


Résumons. Dans Shakespeare, qui est ce qu’il est, mais qui savait raconter une histoire, il y a toujours dans le milieu d’icelle un petit dégourdi qui vient donner un petit digest de ce qui précède.


Un vrai Lyonnais commence toujours la lecture de son journal par la rubrique nécrologique. Il la poursuit par celle des « remerciements », puis par celle des concours boulistes et la termine, s’il a le temps, par celle de la première page.


Seulement, c’est pas un champion, mon petit Kroumir. Trop de whisky, trop de pépées, trop de nuits blanches! Il ahane comme un ahaneur professionnel (l’ahaneur n’attend pas le nombre des ahanées)(1).

(1) Quand je dépasse la mesure, allez m’attendre directement au paragraphe suivant.

Ce bouquin de Frédéric Dard est d’autant plus savoureux que l’auteur connaît très bien la région lyonnaise, puisqu’il est natif de Bourgoin-Jallieu dans le Nord-Isère. Pour être exact (et honnête), les Monts d’or, où se déroule une grande partie de l’action du roman ne se situent pas dans le Nord-Isère mais au nord-ouest de Lyon.

Personne n’est parfait….

L’assassinat de Jules César

Cependant des prodiges manifestes annoncèrent à César le meurtre qui allait avoir lieu. Quelques mois auparavant, les colons conduits à Capoue en vertu de la loi Julia, voulant bâtir des maisons de campagne, détruisirent des tombeaux très anciens, et avec d’autant plus d’empressement qu’ils découvraient, en les explorant, une quantité de vases d’un travail ancien. Ils trouvèrent, dans un tombeau où était, dit-on, enseveli Capys, fondateur de Capoue, une tablette de bronze qui portait, en caractères grecs et dans cette langue, une inscription ainsi conçue : « Quand on aura découvert les ossements de Capys, un descendant d’Iule périra de la main de ses proches, et sera bientôt vengé par les malheurs de l’Italie. » Pour qu’on ne croie pas que c’est là une fable inventée à plaisir, je citerai mon autorité, Cornelius Balbus, un ami très intime de César. Quelques jours avant sa mort, ce dernier apprit que les troupes de chevaux qu’il avait consacrés aux dieux avant de passer le Rubicon, et qu’il avait laissés errer sans maître, refusaient toute espèce de nourriture et versaient d’abondantes larmes. De son côté, l’haruspice Spurinna l’avertit, pendant un sacrifice, de prendre garde à un danger qui le menacerait jusqu’aux ides de mars. La veille de ces mêmes ides, un roitelet qui se dirigeait, portant une petite branche de laurier, vers la curie de Pompée, fut poursuivi et mis en pièces par des oiseaux de différentes espèces sortis d’un bois voisin. Enfin, la nuit qui précéda le jour du meurtre, il lui sembla, pendant son sommeil, qu’il volait au-dessus des nuages, et une autre fois qu’il mettait sa main dans celle de Jupiter. Sa femme Calpurnie rêva aussi que le faîte de sa maison s’écroulait, et qu’on perçait de coups son époux dans ses bras ; et les portes de la chambre s’ouvrirent brusquement d’elles-mêmes. Tous ces présages, et le mauvais état de sa santé, le firent hésiter longtemps s’il ne resterait pas chez lui, et ne remettrait pas à un autre jour ce qu’il avait à proposer au sénat. Mais Decimus Brutus l’ayant exhorté à ne pas faire attendre en vain les sénateurs, qui étaient réunis en grand nombre et depuis longtemps, il sortit vers la cinquième heure. Sur son chemin, un inconnu lui présentait un mémoire où était dévoilée toute la conjuration ; César le prit, et le mêla avec d’autres qu’il tenait dans sa main gauche, comme pour les lire bientôt. Plusieurs victimes, qu’on immola ensuite, ne donnèrent que des signes défavorables ; mais, bravant ces scrupules religieux, il entra dans le sénat, et dit, en raillant, à Spurinna « qu’il s’inscrivait en faux contre ses prédictions, puisque les ides de mars étaient venues sans amener aucun malheur. » – « Oui, répondit l’haruspice, elles sont venues, mais ne sont pas encore passées. »

Lorsqu’il s’assit, les conjurés l’entourèrent, sous prétexte de lui rendre leurs devoirs. Tout à coup Tillius Cimber, qui s’était chargé du premier rôle, s’approcha davantage comme pour lui demander une faveur ; et César se refusant à l’entendre et lui faisant signe de remettre sa demande à un autre temps, il le saisit, par la toge, aux deux épaules. « C’est là de la violence, » s’écrie César ; et, dans le moment même, l’un des Casca, auquel il tournait le dos, le blesse, un peu au-dessous de la gorge. César, saisissant le bras qui l’a frappé, le perce de son poinçon, puis il veut s’élancer ; mais une autre blessure l’arrête, et il voit bientôt des poignards levés sur lui de tous côtés. Alors il s’enveloppe la tête de sa toge, et, de la main gauche, il en abaisse en même temps un des pans sur ses jambes, afin de tomber plus décemment, la partie inférieure de son corps étant ainsi couverte. Il fut ainsi percé de vingt-trois coups : au premier seulement, il poussa un gémissement, sans dire une parole. Toutefois, quelques écrivains rapportent que, voyant s’avancer contre lui Marcus Brutus, il dit en grec : « Et toi aussi, mon fils ! » Quand il fut mort, tout le monde s’enfuit, et il resta quelque temps étendu par terre. Enfin trois esclaves le rapportèrent chez lui sur une litière, d’où pendait un de ses bras. De tant de blessures, il n’y avait de mortelle, au jugement du médecin Antistius, que la seconde, qui lui avait été faite à la poitrine. L’intention des conjurés était de traîner son cadavre dans le Tibre, de confisquer ses biens , et d’annuler ses actes : mais la crainte qu’ils eurent du consul Marc-Antoine et de Lépide, maître de la cavalerie, les fit renoncer à ce dessein.

Suétone. La vie des 12 Césars.


Lorsque César entra, les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur. Des complices de Brutus, les uns se langèrent derrière le siège de César, les autres allèrent au-devant de lui, pour joindre leurs prières à celles de Tullius Cimber, qui demandait le rappel de son frère exilé ; et ils l’accompagnèrent jusqu’à son siège, en lui taisant de vives instances. Il s’assit, en rejetant leurs prières ; et, comme ils le pressaient plus vivement encore, il leur témoigna à chacun en particulier son mécontentement. Alors Tullius lui prit la toge de ses deux mains, et lui découvrit le haut des épaules : ce qui était le signal de l’attaque. Casca le premier le frappe de son épée près du cou ; mais la blessure ne fut pas mortelle, le fer n’ayant pas pénétré bien avant. Il y a apparence que, chargé de commencer une si hardie entreprise, il se sentit troublé. César se tourne vers lui, saisit l’épée, et en suspend les coups. Ils s’écrièrent tous deux en même temps, César en latin : Scélérat de Casca, que fais-tu ? » et Casca en grec, s’adressant à son frère : « Mon frère, au secours ! »

Au premier moment, tous ceux qui n’étaient pas dans le secret du complot furent saisis d’horreur ; et, frissonnant de tout leur corps, ils n’osèrent ni prendre la fuite, ni défendre César, ni même proférer une parole. Cependant les conjurés, tirant chacun leur épée, environnent César de tous côtés : de quelque part qu’il se tourne, il ne trouve que des épées qui le frappent aux yeux et au visage : tel qu’une bête féroce assaillie par les chasseurs, il se débattait entre toutes ces mains armées contre lui ; car chacun voulait avoir sa part au meurtre, et goûter à ce sang, comme aux libations d’un sacrifice ; et Brutus lui-même lui porta un coup dans l’aine. César, qui se défendait contre les autres, et traînait son corps çà et là en poussant de grands cris, n’eut pas plutôt vu, dit-on, Brutus l’épée nue à la main, qu’il se couvrit la tète de sa robe, et s’abandonna au fer des conjurés. Soit hasard, soit dessein formé de la part des meurtriers, il fut repoussé jusqu’au piédestal de la statue de Pompée, qui fut couverte de son sang. Il semblait que Pompée présidât à la vengeance qu’on tirait de son ennemi, étendu à ses pieds, et expirant sous les nombreuses blessures qu’il avait reçues. Il fut percé, dit-on, de vingt-trois coups ; et plusieurs des conjurés se blessèrent les uns les autres en frappant tous à la fois sur un seul homme.

Plutarque. Vies des hommes illustres. Caïus Julius Cesar.


Porque te vas

Les Maristes de la Verpillière organisaient des sorties cinéma dans la salle du quartier.

Évidemment, on ne nous emmenait pas voir les derniers films à succès, ce n’était pas le genre de la maison, mais plutôt des films d’auteurs, comme on dit, comme si les autres n’en avaient pas.

Un seul de ces films m’a particulièrement marqué, Cria Cuervos de Carlos Saura.

Je me souviens d’un film noir, étouffant, oppressant.

L’univers est enfantin, mais ce point de vue ne rend que plus effrayantes les ombres de cette maisonnée.

21 ou 22 ans après, j’en frémis encore, peut-être à tort, puisque mon point de vue ne peut qu’avoir changé depuis.

Pourtant ce soir, en regardant de nouveau ces images, j’ai ressenti ce que j’avais éprouvé à l’époque.

Nous y étions allés sous la surveillance du prof de math qui était particulièrement craint avec sa barbe broussailleuse et ses grosses lunettes fumées qui achevaient de cacher son visage. Plutôt un bon prof de maths (j’ai eu une bonne note au bac en étant particulièrement médiocre dans cette matière) mais un personnage vaguement inquiétant à la diction très particulière.

Quand Porque te vas a retenti dans la salle, tous les élèves se sont sentis libérés de l’atmosphère étouffante de ce film et ont frappé la mesure avec leurs pieds à la grande fureur de notre accompagnateur.

Ce film me rappelle aussi un souvenir bien plus ancien, les cris de souffrance d’une dame âgée rongée par son cancer. Ses cris transperçaient les murs épais d’une maisonnée, elle aussi pleine d’ombres. J’y avais accompagné un soir ma mère appelée pour lui injecter des calmants.

Ce Porque te vas restera toujours dans mon esprit comme un rayon de lumière dans les ténèbres.


L’anniversaire

B., que je suis depuis des années m’a invité l’an dernier à fêter en famille ses 80 ans.

J’étais très content car j’aime beaucoup B. et aussi car elle a une solide réputation de cordon bleu. Comme elle est d’origine malgache, mon épouse et moi nous nous attendions à un festival de saveurs, et nous n’avons pas été déçus.

Son petit appartement propret débordait de membres de sa famille, mais la place d’honneur, sur le canapé, en face de la TV nous attendait.

L’accueil, débordant de gentillesses en était presque gênant, car, il faut bien le dire, je n’ai strictement rien fait de miraculeux pour maintenir B. en forme. De l’attention, une surveillance attentive, oui, mais rien qui puisse justifier d’être vu comme un « envoyé de Dieu ». A la limite, le coronarographiste qui lui a débouché la coronaire droite aurait plus mérité cet honneur que moi.

L’ensemble de la famille, protestante, à l’exception notable d’un membre, catholique romain, est donc très croyante.

Après l’apéritif d’usage, je m’attendais à des actions de grâce avant de débuter les agapes.

De fait, un psautier est prestement apparu entre mes mains. Je l’ai partagé avec mon voisin, la pièce rapportée, le catholique romain. Comme je le connaissais par ailleurs, je lui ai demandé à l’oreille combien de temps ça allait durer. Il m’a fait un grand sourire mi-ironique, mi-résigné: 30 à 45 minutes…

Arrrrggggghhhh.

Je n’allais quand même pas annoner des psaumes pendant 1/2 heure!

Je me suis caché lèvres closes derrière le psautier en souriant à qui me regardait. J’évitais de croiser le regard malicieux de mon épouse qui faisait exactement comme moi à l’autre bout du canapé. Un fou-rire aurait été un faux-pas regrettable.

Le temps et les psaumes passants, ne voyant pas le bout de la litanie, je me demandais ce que je faisais là, dans ce canapé,  dans cette situation surréaliste.

Je me souviens notamment d’un passage (merci internet):

1 De David. Mon âme, bénis l’Éternel! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom!

2 Mon âme, bénis l’Éternel, Et n’oublie aucun de ses bienfaits!

3 C’est lui qui pardonne toutes tes iniquités, Qui guérit toutes tes maladies;

4 C’est lui qui délivre ta vie de la fosse, Qui te couronne de bonté et de miséricorde;

5 C’est lui qui rassasie de biens ta vieillesse, Qui te fait rajeunir comme l’aigle.

6 L’Éternel fait justice, Il fait droit à tous les opprimés.

7 Il a manifesté ses voies à Moïse, Ses œuvres aux enfants d’Israël.

8 L’Éternel est miséricordieux et compatissant, Lent à la colère et riche en bonté;

9 Il ne conteste pas sans cesse, Il ne garde pas sa colère à toujours;

10 Il ne nous traite pas selon nos péchés, Il ne nous punit pas selon nos iniquités.

11 Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent;

12 Autant l’orient est éloigné de l’occident, Autant il éloigne de nous nos transgressions.

Psaume 103:1-10, version Louis Segond pour les amateurs.

J’imaginais ma fluette B. emportée dans les serres d’un grand pygargue à tête blanche (peut-être l’analogie avec les télévangélistes américains…).

Et ça a duré, duré…

Finalement, nous sommes passés à table et on a encore remercié le Seigneur pour notre repas, ce que j’ai presque fait avec reconnaissance, étant donné que les 30 minutes de prières m’avaient fourbu.

J’avais à côté de moi l’autre invité d’honneur, un pasteur…

Ce dernier et les autres invités étaient très sympas et le repas a été à la hauteur de la réputation de B. qui a eu ainsi une fête d’anniversaire rêvée, flanquée de son médecin et de son pasteur. Quand l’un défaillira, l’autre prendra le relais. Son bonheur faisait plaisir à voir.

Le repas a été délicieux, ce qui a fait passer les quelques nouveaux psaumes qui ont accompagné le traditionnel Happy Birthday entonné à l’arrivée du gâteau à la banane.

J’ai même percé un mystère qui pour moi était jusqu’à ce jour insondable: pourquoi les malgaches, et les comoriens ont des hypertensions aussi sévères et difficiles à traiter alors qu’ils sont en général minces et actifs.

Et bien, je crois que c’est à cause des condiments qu’ils utilisent et qui sont incroyablement salés pour un palais occidental. Le sel est encore là-bas un conservateur qui pallie l’absence de frigos.

Le diable se cache dans les détails, dans l’assiette, et pas sur l’épaule gauche.