Traîner dans la boue

Un homme  de gauche peut-il être riche?

Vous avez quatre heures pour répondre.

Je vais vous aider un peu en vous proposant une lecture éclairante: ce fabuleux texte exhumé par Christian Lehmann.

On reproche beaucoup de choses à Aquilino Morelle, notamment l’histoire du cireur de chaussures. Beaucoup (ici, ici,  ici…) ont en fait un symbole qui passe à mon avis totalement à côté du sujet.

Avoir des conflits d’intérêts, profiter indûment sur un plan personnel des avantages qu’offre la République (chauffeurs, vins…) n’est pas acceptable.

Mais faire travailler un cireur de chaussures me paraît plus qu’honorable, surtout quand on a le cœur à gauche (situs inversus compris). Il pourrait se les cirer tout seul, égoïstement, comme vous et moi, ses chaussures. Mais non, lui, il préfère redistribuer son argent à quelqu’un de moins verni que lui.

C’est vous et moi qui sommes blâmables, pas lui.

Christian Lehmann parle de folie, mais pas du tout! Aquilino Morelle ne faisait rien d’autre que de mettre en pratique ce qu’il professait dans l’article de Libé:

C’est encore de distance qu’il s’agit, mais de façon inversée cette fois. Un responsable politique de gauche doit absolument garder le contact avec les classes populaires – jeunes, chômeurs, ouvriers, employés – qui représentent la raison d’être de son action et qui devraient constituer le cœur de son électorat. Même – et en fait surtout – si le fil de sa vie l’entraîne au sein de l’élite, il doit tout mettre en œuvre pour préserver et faire vivre son lien avec le peuple. Il ne s’agit pas de nier les différences de revenus et de positions sociales qui peuvent exister, mais de toujours chercher à les combler ou à les dépasser par l’échange et le contact physique.

Dans sa relation avec son cireur, il ne pouvait pas être plus intimement en contact avec les gens. Ce cireur était peut-être le seul cordon ombilical qui le reliait encore avec le peuple « normal » lorsqu’il traversait en chaussettes les salons lambrissés de l’Élysée aux côtés du Président.

Les bonnes âmes fustigent Aquilino Morelle pour son cireur de chaussures, mais c’est exactement l’inverse qu’il faut faire.

Il faudrait plutôt passer un savon au cireur pour Aquilino Morelle qu’il n’a pas hésité à trainer dans la boue éhontément.

Il n’y a donc point de Conseil de l’Ordre des cireurs de chaussures que nous puissions saisir pour violation du secret professionnel?

Le grand chemin

Mon Nord-Isère n’a effectivement pas grand chose d’attrayant. Coincé entre une petite ville médiévale et la lourde présence d’une centrale nucléaire, se déroule un paysage de champs caillouteux, de marais, de haies de muriers morts, de villages de pierres mités par des constructions en agglomérés sous un ciel souvent bas. Mais c’est chez moi, ce sont mes racines. Je me suis rendu compte à quel point j’aimais cette région en la quittant puis en y revenant.

vélosMon enfance est constellée d’échappées belles en vélo le long de chemins dont je frissonnais de ne pas voir la fin. Les bords du Rhône, pourtant pas si loin de la maison, étaient mon horizon. Je testais l’horizon. Jusqu’à où aller?

acaciasMaintenant, j’emmène mes fils sur les chemins de mon enfance. La ballade des bords du Rhône est devenue commune. Commune en terme de fréquence, pas en terme d’expérience, car elle restera toujours magique pour moi. La nature est belle, notamment en cette saison. la nature est toujours belle, c’est un truisme. Mais les constructions des hommes sont belles aussi: tel mur de pierres dorées, telle petite chapelle, telle source, tel palis…

splashIl faut savoir se concentrer sur les détails. Élargir l’horizon n’apporte souvent  qu’inquiétude, ça marche aussi bien pour les enfants que pour les adultes. Au delà de la source, la centrale nucléaire, au delà des murs dorés les murs gris et sales en agglos, au delà des bords de la source, de gros tuyaux en PVC, des sacs en plastique ça et là… Je ne vais pas faire le coup du c’était mieux avant. Dans les années 80-90, c’était pareil, voire même pire.

cheminLe chemin n’est pas idéal, il n’est pas coupé du temps qui passe. Mais il me permet d’aller et venir entre mon enfance et celle de mes garçons.

Le problème du char d’assaut allemand

Ce titre de note est tout à fait digne des Monty Python. C’est aussi un problème statistique (je sais, je suis un peu monomaniaque en ce moment…) assez rigolo.

Imaginons qu’une guerre moderne oppose, disons les bleus contre les rouges. Les rouges planifient une attaque massive qui va reposer essentiellement sur l’utilisation de blindés, mais ils savent que les bleus ont mis en production depuis quelques mois un char d’assaut qui surpasse tous les leurs.

Le point crucial, pour les rouges, est de savoir combien les bleus pourront aligner de ces chars de nouvelle génération lors de cette attaque.

Problème, de nombreux espions Bothan sont morts sans pouvoir ramener cette information.

Les espions rouges connaissent néanmoins la date de début de leur production, et aussi savent que chaque char d’assaut possède un numéro de série unique qui s’incrémente de 1 à chaque char produit: par exemple 1, 2, 3, ….

Les rouges ont réussi à capturer (« aléatoirement ») 5 chars plus ou moins intacts, avec 5 numéros de série. Par exemple 5, 48, 69, 110, et 16.

Pouvons-nous en déduire le nombre total de chars de nouvelle génération produits par les bleus, et ainsi leur production mensuelle?

Et bien, comme vous pouvez vous en douter, on peut estimer ce chiffre (avec une marge d’erreur potentiellement très raisonnable).

La formule à utiliser est même remarquablement simple:

n=m(1 + (1/k)) – 1

n est l’estimation du nombre de chars produits, k le nombre d’exemplaires capturés, et m le numéro de série le plus élevé observé sur ces exemplaires.

Dans notre cas, n=110(1+(1/5))-1 soit 131 blindés. Si la production a commencé il y a 2 mois, les bleus produisent donc environ 65 blindés par mois.

Bon, arrivés à ce point, vous devez vous dire que c’est n’importe quoi, que vous ayez ou pas des connaissances en statistiques, car ce chiffre est invérifiable.

(Ceux qui connaissent les statistiques peuvent me jeter des pierres, je ne fais pas bien mieux qu’un singe savant).

C’est là que cette histoire peut devenir drôle.

Imaginons que les bleus aient produit effectivement 342 chars. Imaginons que les rouges aient été un peu meilleurs, et qu’ils aient capturé 25 chars (plus l’échantillon capturé est important, meilleure est la précision).

Je vais demander à R de me donner 25 numéros de série aléatoires, parmi une population en comprenant 342.

En langage R, ça donne cela:

R GTP1Les lignes 1 et 2 permettent de créer une population pop de 342 numéros de série qui se suivent.

La ligne 3 permet d’extraire de pop un échantillon x de 25 numéros, que voici:

R GTP2Les lignes 4 et 5 définissent m et k.

Les deux dernières définissent n (est.n) qui est ici de…337.

Pas mal, non?

(pour ceux qui dorment, la bonne réponse est 342.)

Ok, vous ne me croyez toujours pas?

Je vais demander à R de créer 10.000 échantillons aléatoires x de 25 numéros tirés de pop (pop=342, k=25):

R GTP3

R GTP4La moyenne observée des populations prédites sur ces 10.000 échantillons est de… 342.07.

😉

Un petit coup de hist(sim.est.n) pour avoir un histogramme:

Rplot01(L’histogramme est pourri mais je suis incapable de configurer R pour le rendre acceptable.)

On peut aussi voir que la formule du problème du char d’assaut allemand (ce n’est pas son vrai nom, mais vous verrez à la fin pourquoi le char est allemand, et pas bleu) peut donner une approximation raisonnable de la population de pop en considérant la corrélation entre des populations pop et ces mêmes populations estimées par la formule, sur de nombreux essais.

Pour avoir une plus jolie corrélation, j’ai utilisé les paramètres suivants: k=25, pop autour de 100 et 1000 essais:

Rplot02Joli, non?

Pour en savoir plus sur le problème du char allemand (et pourquoi ce nom):

  • Le site d’ où j’ai tiré les codes de R.
  • Randall Munroe (xkcd) fait allusion succinctement à ce problème dans cette note.

Significance

@PotardDechaine m’a fait découvrir la revue Significance, qui est publiée sous l’égide de la Royal Statistical Society et l’American Statistical Association.

Vous allez dire, encore des statistiques…

Les MOOC, R, même dans mon travail, je suis un peu monothématique en ce moment.

Et bien, ça change de la cardio!

Et puis Significance est une revue tout à fait surprenante.

Les articles ne comportent quasiment pas de formules mathématiques ou de notions statistiques compliquées (en tout cas à mon tout petit niveau). Significance est une revue de statistiques appliquées, et c’est cela qui en fait son intérêt.  Chaque numéro explore du point de vue du statisticien (amateur ou professionnel) une foultitude de sujets: économie, médecine, écologie, archéologie, sport, actualités, sujet sociaux, cuisine…

Imaginez une revue de presse à la fois généraliste et spécialisée, écrite par des gens qui savent ce qu’est une statistique, et comment l’interpréter. Au début, je ne lisais que les articles qui pouvaient m’intéresser a priori. Puis j’ai découvert des choses intéressantes, même sur des sujets qui me paraissent totalement baroques, par exemple le lien entre les blaireaux britannique et la tuberculose bovine!

J’ai twitté quelques extraits d’articles, en voici trois pour vous illustrer la variété des sujets abordés:

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MISTTeaCe qui me plait beaucoup, aussi, est l’écriture très très britannique de ces articles, les sujets, donc, mais aussi dans la façon d’écrire qui est pleine d’humour pince sans rire.

Si je vous ai donné envie d’aller découvrir cette revue pas comme les autres, jusqu’au 31 décembre, sur simple inscription, tous les numéros de 2013 sont gratuits sur tablettes.

(J’oubliais, il y a aussi un blog avec des articles en accès libre.)