Le dernier souper.

C’était une dernière fois, dans la soirée du 25 février 2020.

On ne le savait pas alors, que ce serait une dernière, comme le plus souvent, d’ailleurs.

Dans Therapy, David Lodge parle très bien de ces dernières qui s’ignorent, quoique sur un sujet très différent:

On savait bien qu’il y avait un virus là-bas, loin en Chine, avec quelques cas en France, nous n’étions pas particulièrement inquiets. La seule chose qui aurait pu nous alerter est le « La France est prête car nous avons un système de santé extrêmement solide. » prononcé par Oliver Véran le 18 février sur France Inter. Depuis 1870, tout français devrait être au minimum alarmé en entendant ces ré-assurances des autorités devant un danger collectif.

Nous étions loin de tout cela, le repas était paisible et pourtant tourbillonnant de virtuosité. Le couple assez âgé à côté de nous était venu de loin pour ce repas, de Nice, je crois. Ils n’avaient pas la moindre idée qu’ils appartenaient en cet instant même de félicité à un groupe à risque (71% des décès dus au Coronavirus 2019 ont plus de 75 ans).

Nous pouvions raisonnablement nous rapprocher de membres de notre famille, voire même d’inconnus, comme ce couple, sans aucune crainte particulière. Nous ignorions que 20 jours 15 heures 22 minutes et 4 secondes après la photo des biscottes végétales, ces certitudes pourtant simples allaient s’effondrer.

Le chef de rang nous a confié en fin de soirée son inquiétude quotidienne, simple, mathématique: 26-28 couverts au maximum, le restaurant est rentable à partir de 24. Il ne savait pas, lui non plus qu’il allait un jour regretter son inquiétude, car elle était aussi ancienne que le premier jour d’ouverture du restaurant, elle était rassurante dans sa constance bornée. Et elle était « normale ».

Nous avions de petits projets, rien de fou. Peut-être une expo sur Paris dans les prochaines semaines, un petit voyage hexagonal dans les prochains mois, qui sait. Nous ne savions pas à quel point les projets sont périssables, et à quel point quelques mois, voire semaines, peuvent sembler être une éternité, quand on se projette.

Souvenez-vous, mais même cela devient difficile, réserver une exposition et un TGV était simple alors, et nous n’en avions même pas conscience. Même la frustration du petit délai imposé par la faible capacité d’une exposition à succès avait le goût exaltant de l’exclusivité. Personne n’imaginait alors qu’une réservation puisse être annulée, sauf cas de force majeur personnel, pas collectif.

J’ai bien conscience que mes remémorations sont très élitistes, et très « premier monde », mais ce sont les miennes, à mon petit niveau. Une place dans les virages au Vélodrome est aussi élitiste et premier monde pour le SDF qui fait la manche au feu en bas de la rue Edmond Pirian, et qui couche sous les arbustes sur le terre-plein à gauche.

Mais il y a bien plus insupportable. De l’autre côté du pays, au même moment que ce dernier repas, un enseignant de l’Oise, la première victime française du Coronavirus 2019, vivait ses derniers moments. Même au plan humain, notre dernière fois est ridicule, mais là aussi, de mon tout petit point de vue, c’est une borne.

Ce repas du 25 février est pour moi le symbole de la fin d’un monde, et à l’heure où j’écris, où les sages et les prophètes fous s’étripent quotidiennement sur BFMTV, la fin d’une certaine forme de civilisation. La fin de la civilisation, ce serait de ne plus pouvoir interagir avec l’autre. On s’en rapproche.

J’aurais pu intituler cette note La dernière Cène, mais ça faisait trop religieux et beaucoup trop baroque. J’ai aussi hésité avec Le dernier restaurant avant la fin du monde en l’honneur de Douglas Adams, mais ce n’est pas une fantaisie qui incite à rire. Le dernier souper allait pas trop mal. J’ai appris à cette occasion que nos amis francophones appellent notre dîner, un souper. J’ai aussi appris que Cène vient du latin cena, dîner (ou souper, donc).

Heureusement, il reste la lecture…

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Nous sommes les hommes creux
Les hommes empaillés
Cherchant appui ensemble
La caboche pleine de bourre. Hélas !
Nos voix desséchées, quand
Nous chuchotons ensemble
Sont sourdes, sont inanes
Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Comme le trottis des rats sur les tessons brisés
Dans notre cave sèche.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,
Geste sans mouvement, force paralysée ;

Ceux qui s’en furent
Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort
Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas
Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
Comme d’hommes creux
D’hommes empaillés.

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un Boum, sur un murmure.

T.S. Eliot. Les Hommes creux.

La constance du jardinier

Je ne viens presque plus jamais ici, et WordPress a pas mal changé de choses, je ne m’y retrouve pas trop.

J’avais écrit un mot sur ma découverte du vélo en janvier dernier…

Je me suis dit ce matin dans la voiture que j’allais écrire une note, plus longue qu’un Tweet sur la découverte de la course. Je cours depuis juillet, et j’ai presque arrêté de faire du vélo. En fait, c’est difficile de faire les deux, par manque de temps, et la période bénie du confinement (pour les cyclistes) étant finie, les voitures ont de nouveau envahi l’espace urbain avec encore plus de rage qu’avant, ce que je pensais ne pas être possible.

La course demande moins de logistique, un budget moindre, et une durée moindre pour se dépenser. Pour l’instant, je n’ai pas à me plaindre de blessure. Le début à été difficile, comme pour tout le monde, mais maintenant je cours à l’aise jusqu’à 10 km par séance. Je me suis même inscrit à une gentille compétition début octobre, qui a toute les chances d’être annulée du fait de la crise sanitaire, mais c’est le geste qui a compté pour moi.

Je fais un aparté, mais c’est quand même très sympa de taper ce qui me passe par la tête sans avoir à me demander combien de caractères il me reste…

Je cours donc régulièrement, sans blessure. Je prends beaucoup de plaisir à constater mes progrès, et me voir faire des choses dont je ne me croyais pas capable. À 48 ans, je ne me suis jamais aussi senti bien physiquement.

Par contre, je ne ferai jamais de la performance un but en soi car je n’aime pas souffrir, et on touche rapidement la souffrance en course (comme en vélo d’ailleurs), et si j’aime bien les endorphines, je n’en fait pas des trips.

Je cours en suivant un plan d’entraînement, en visant le 5 km, puis après le 10 km. Un de mes buts est de faire cette dernière distance en moins de 1h.

Le plus difficile, au début est de vouloir aller trop vite. Une montre qui mesure l’allure et la fréquence cardiaque me paraît indispensable. J’ai fait le geek en m’achetant une ceinture capteur de fréquence cardiaque et un capteur de puissance/foulée qui se porte au pied. Je me suis calibré, puis bien amusé avec des tas de courbes et d’algorithmes, mais maintenant, j’aurais presque envie de courir « tout nu », à la sensation.

Je n’aime pas souffrir, mais j’aime bien le caractère méthodique, minutieux, et patient d’un plan d’entraînement, la fameuse Constance du Jardiner, une référence à un bouquin de John le Carré.

J’aime bien le soulagement que la course apporte au stress, en courant, on se recentre sur soi, on oublie le reste et surtout les autres.

J’aime bien les petits rituels de préparation, trois boucles de lacets par chaussure, la mise en place des capteurs (avant de pouvoir m’en passer définitivement), la casquette qui va bien… Ces petits rituels permettent de construire, si ils restent en dessous du TOC, qui lui détruit.

Je ne me regarde jamais, mais je suis agréablement surpris de voir le gras disparaître au profit de muscles bien dessinés. J’ai l’impression de remonter le temps.

J’aime bien enfin la dictature du bip signant le début d’une phase de 30 secondes de course rapide à la fin d’une longue série de répétitions. Cela endurci le corps et l’esprit, par petites touches.