Activité sexuelle chez le patient cardiaque

Malgré l’importance de ce problème, je ne savais pas trop quoi dire à mes patients jusqu’à mes cours de DIU. La plupart des recommandations étaient vagues, et finalement faisaient plus se poser de questions qu’elles n’y répondaient. Je vais essayer de résumer ce que je crois avoir compris dans cette note. Je remercie le Dr Gilles Bosser qui nous a fait un excellent cours au DIU, dont je me suis très largement inspiré, et dont vous pourrez lire un article concernant ce sujet ici.

C’est parti!

Au repos, dans une pièce calme avec une neutralité thermique, nous consommons environ 3.5 ml d’O2/kg/min, soit 1 MET. Quand nous dormons c’est 0.9 MET et lorsque nous courrons à 17.5 km/h, nous atteignons 18 MET.

Voici quelques activités de la vie quotidienne:

  • s’habiller: 1.8 MET
  • faire le ménage: 2.3 MET
  • marche 5 km/h: 3.3 MET
  • vélo 100W: 5.5 MET
  • jogging: 7 MET

Combien consommons-nous lors d’une activité sexuelle « moyenne », qui dure environ 20-30 minutes?

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En fait, assez peu, puisque une activité sexuelle « moyenne » entraine une dépense énergétique comprise entre  2.5-3.3 MET. Ce qui correspond environ à monter 2 étages ou faire du vélo à un palier de 60W.

Il faut donc largement relativiser les contraintes exercées sur le cœur lors d’une activité sexuelle et être plutôt rassurant pour les patients. Si un patient peut faire 60W sur un vélo sans ischémie ou incident particulier, alors il peut faire des galipettes.

On pourra faire une épreuve d’effort en cas de doute ou pour rassurer le médecin (et le patient). La question ne se pose pas chez le coronarien partiellement ou non revascularisé, ou là, il faut absolument faire une épreuve d’effort. 

Je pense que c’est le message à retenir.

Mais, il faut bien connaître quelques nuances et spécificités.

On ne sait quasiment rien sur les femmes. L’immense majorité des études portent sur les hommes. Ce sont certes eux qui meurent le plus « pendant », mais quand même, c’est très regrettable.

L’activité sexuelle est une activité sportive comme une autre. Il faut donc, comme dans tout sport s’entraîner régulièrement (pas forcément en couchant avec tout ce qui bouge, on peut aussi marcher, faire du vélo, de la course…). Personne, un brin censé, n’irait faire du sport en étant pas en forme, avec de la température, après avoir mangé et bu comme un trou, après s’être dopé… C’est pareil pour le sexe, et vous verrez un peu plus loin que cela se retrouve dans les séries autopsiques. Une activité physique régulière augmente le seuil de dyspnée (c’est bien quand on veut faire une performance), améliore l’endurance (idem) et diminue très significativement le risque d’accident cardio-vasculaire.

Plus une patiente/un patient sera jeune, plus son activité sexuelle sera prolongée et vigoureuse, donc plus la contrainte cardio-vasculaire sera importante. C’est à prendre en compte. Autre point à prendre en compte, la position et l’état d’avancement des choses. L’étude de Bohlen en 1984 est assez intéressante sur ce point.

Du point de vue masculin (toujours…) la contrainte cardio-vasculaire est finalement peu élevée lors des préliminaires, et en cas d’orgasme par auto ou hétéro stimulation. Comme on peut l’imaginer, après pénétration et quand ça commence à bouger, on consomme plus. Ce qui veut dire que pour les patients les plus sévères, une vie sexuelle « minimale » reste donc possible. Il conviendra donc de les rassurer et de les conseiller.

Toutes les études faites l’ont été sur des couples établis, qui se connaissaient. Bref, un truc plutôt plan-plan (imaginez quand même les études faites avec consommation d’O2, et parfois cathéter artériel et Swan-Ganz dans les années 70…). Si vous ajoutez le stress d’une première rencontre, à la suite d’un repas/soirée bien arrosée, dans un environnement stressant (aventure extra-conjugale, et/ou hôtel de passe), après la prise de stimulants/drogues, le risque cardio-vasculaire lié à l’activité sexuelle va augmenter de façon exponentielle.

Une étude autopsique faite sur 30 ans à Francfort/Main est assez édifiante: 26901 autopsies, 48 décès au cours d’une activité sexuelle (c’est très peu), 45 hommes, d’environ 60.6 ans et donc que 3 femmes. 36 décès sur les 48 sont survenus au cours de relations extra-maritales (17 dans des bordels, 5 dans des appartements de prostituées, 3 dans des hôtels borgnes). Félix Faure avait pris un stimulant avant sa dernière rencontre avec la belle Mme de Steinheil, alors que Mme Faure était à l’étage… Bref, tout ce qu’il ne faut pas faire.

Maintenant, on va parler du problème épineux de la dysfonction érectile liée aux traitements cardio-vasculaires.

Les bêta-bloquants sont très souvent accusés. Problème, autant ce sont  de mauvais anti-hypertenseurs que l’on peut aisément remplacer, autant ils sauvent des vies des patients insuffisants cardiaques. Les recommandations sont claires: pas d’arrêt de traitements améliorant la morbidité-mortalité à cause d’un dysfonctionnements érectile.

Une étude de Silvestri de 2003 est assez éclairante sur les concepts de placebo et nocebo, et montre aussi, que le sexe, c’est dans la tête que ça se passe.

On donne à 3 groupes d’hommes cardiaques, sans dysfonction érectile des beta-bloquants. Groupe 1: ils ne savent pas ce qu’ils prennent, groupe 2: ils savent que ce sont des beta-bloquants, mais on ne leur a pas parlé des effets secondaires, groupe 3, ils savent ce qu’ils prennent, et connaissent les effets secondaires, notamment la dysfonction érectile.

« Le résultat va vous étonner »:

Le taux de dysfonction érectile passe d’environ 2.5% à un peu plus de 30% entre le groupe 1 et le groupe 3.

Superbe illustration de l’effet nocebo, non?

Ensuite, les auteurs, très taquins vont donner à ces 3 groupes soit du sildenafil, soit un placebo:

Les résultats sont parfaitement identiques…

Cette étude est une petite gâterie pharmacologique, mais elle va faire ni chaud ni froid à votre patient assis devant vous qui ne peut plus avoir d’érection sous beta-bloquants (pour une raison ou une autre). En fait, les deux grandes classes thérapeutiques cardiovasculaires qui posent « vraiment » souci sont les anti-hypertenseurs centraux (clonidine, methyldopa, moxonidine et rilmenidine) et les diurétiques notamment les épargneurs potassiques. Etant donné le rapport bénéfice risque des centraux, je pense que l’on peut assez souvent les remplacer par autre chose et simplifier la vie du monsieur.

La dysfonction érectile est souvent multifactorielle, et donc souvent difficile à traiter: absence d’électricité (neuropathie diabétique), absence de pression dans les tuyaux (athéromatose des artères iliaques internes…), iatrogénie, facteurs psychologiques…

Si la dysfonction érectile persiste, on pourra prescrire des iPDE5. Et là, attention à l’interaction avec les vasodilatateurs, notamment les dérivés nitrés. Sous peine d’hypotension parfois mortelle, il faut éviter toute administration de nitrés (par le patient ou le SAMU…) moins de 24h après la prise de sildenafil ou vardenafil et 48h après la prise de tadalafil. 48h, c’est très long…

Il y a des délais à respecter après un accident cardio-vasculaire avant de reprendre une activité sexuelle. Le bon sens prime, mais voici quelques délais indicatifs:

  • 1-2 semaines après un infarctus non compliqué
  • quelques jours après une angioplastie coronaire
  • 6-8 semaines après une sternotomie
  • pas avant que l’insuffisance cardiaque ne soit traitée
  • pas avant une épreuve d’effort en cas d’angor persistant/revascularisation coronaire partielle.

Dernier point, il  ne faut jamais jamais jamais acheter de produits miracles sur internet. Même si la pub dit que ça va rallonger votre kiki de 20cm et vous faire avoir une érection spectaculairement explosive. Le dernier patient que j’ai croisé et qui y avait cru était sous oxygène pour une hypertension artérielle pulmonaire après quelques semaines de prise d’une poudre de perlimpinpin quelconque.

Pour résumer:

  • le sexe est un sport comme un autre, il faut s’entraîner et avoir une bonne hygiène de vie.

  • il faut avoir du bon sens, notamment attention à l’environnement (stress, drogue, alcool, excès en tous genres…). Même si je vous l’accorde, c’est ça qui est fun.

  • C’est caricatural, il faudra moduler, mais retenez 60W.

4 Replies to “Activité sexuelle chez le patient cardiaque”

  1. Bonjour,
    Depuis ma retraite, je suis des cours à l’ université du troisième âge à Liège (Belgique).
    Il y a constamment aux valves des demandes pour des volontaires afin de participer à des études diverses (facultés cognitives, mémoire, pathologies liées à l’ âge…).
    Je leur transfère immédiatement votre billet et leur signale que je suis volontaire inconditionnel pour faire avancer la science dans ce domaine.
    L’ épectase…un rêve !

  2. Pas un mot sur le dernier roman d’Irving, Avenue des mystères, mais enfin c’est pas sérieux ça!

  3. Je ne suis pas médecin, et donc je ne soumets qu’une réflexion amusée, parce que j’ai été un peu perturbée par une phrase assénée comme une vérité.

    Donc, quand vous dites « Plus une patiente/un patient sera jeune, plus son activité sexuelle sera prolongée et vigoureuse », vous y croyez? De mon expérience de quarantenaire, il ressort qu’un gars de 20 ans va vite et n’a pas tant besoin d’aller fort (en somme, il bande et éjacule rapidement et sans trop se casser la tête, ni faire trop d’efforts) tandis q’un gars de 50 ans a besoin de plus de temps et de plus d’activités pour un même résultat.

    Intuitivement, je dirais qu’à contrario de ce qui est dit, celui de 50 ans dépense plus d’énergie et sur une plus grande durée, pour parvenir au but. Mais peut-être que des études me donnent tort?

    1. Bonjour, je ne pense pas qu’il y ait d’études là dessus 😉
      En terme d’âge, je pensais à des hommes plus âgés que la cinquantaine. Les patients de cardio sont plus vers les 65-75 ans.
      Merci pour le commentaire!

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