Les papiers bleus

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et en surgissent deux petits hommes bleus affolés. Venez vite, la dame n’est pas bien. L’équipe paramédicale bat le rappel et chacun se précipite avec son appareil à dextro, son tensiomètre, son saturomètre et son stéthoscope.

De fait, la dame est indubitablement et définitivement morte.

L’appel à la famille a été terrible car, malgré la gravité de l’état basal de la patiente, ils ne s’y attendaient pas, et elle a si bien mangé hier au soir.

Pire que tout, l’établissement envoyeur n’avait pas pensé à les prévenir du transfert.

Il a donc fallu annoncer successivement que leur mère venait d’arriver dans un endroit inconnu d’eux, qu’elle était décédée, et qu’il leur faudrait venir pour la récupérer et faire les papiers.

Trois informations difficiles à faire passer à une parfaite inconnue au téléphone

L’équipe soignante a été choquée, car ces circonstances lui ont justement nié le rôle de soignant. Elle ne connaissait ni le patient, ni la famille, et elle n’a rien pu faire d’autre que de la paperasse et les rites mortuaires hospitaliers habituels.

Le soir, l’équipe s’est réunie avant la relève et a conjuré sa peine en évoquant tous les morts des années précédentes au cours d’une catharsis spontanée.

Tu te souviens du monsieur au 4, tu te souviens du monsieur dans le parking, j’ai eu mon premier mort en tant qu’infirmière avec toi, tu te souviens de la dame devant le distributeur de café, tu te souviens du monsieur de la semaine dernière, ça se passe souvent dans la même chambre…

La mort est notre métier, mais on ne s’y habitue jamais, chaque décès laisse une trace indélébile en nous, et au soir de chacun, nous évoquons tous les autres, comme avant, les tribus terrifiées invoquaient les esprits.

Ce décès a choqué aussi car la famille n’a pas été prévenue du transfert de leur parente.

L’important, maintenant, c’est d’avoir un lit pour pouvoir faire un acte, c’est le consumérisme médical qui le dit. On ne raisonne plus en terme d’être humain, de patient, mais en terme de lit, de taux de remplissage, de T2A. Il faut libèrer le lit le plus vite possible afin de pouvoir faire l’acte suivant. Vite vite, on a une place ailleurs, vite, vite, dehors.

Tant pis pour le pion qui occupait le lit, tant pis pour la famille. Ah oui, si on y pense on vous faxera un compte-rendu de plus de 3 lignes de ce que l’on a fait au patient, il allait mal, on lui a mis trois stents, il va bien. On vous a donné la relève infirmière, c’est déjà bien. Ah oui, si vraiment on a le temps on enverra aussi un courrier aux médecins traitants, bisous, au suivant.

La relation soignant-patient est sapée de toute part par le consumérisme médical du privé, la T2A hospitalière, le mur de paperasse des protocoles établis par les technocrates de l’ARS/HAS, et les économies de bout de chandelle rognées notamment sur le personnel.

Chaque histoire de patient porte de plus en plus au moins l’un de ces stigmates.

Je ne suis pas optimiste du tout pour l’avenir de notre métier.

Auteur : Jean-Marie Vailloud

Cardiologue de formation, je suis aussi l'administrateur du blog Grange Blanche.

11 thoughts on “Les papiers bleus”

  1. consumérisme médical ,certes, mais pourquoi uniquement privé? Par exemple,combien entendons nous dans notre cabinet ou aux urgences : j’y ai droit [parce que j’ai cotisé toute ma vie,parce que j’ai la CMU,etc ]
    Effectivement je suis assez pessimiste sur la suite.

  2. analyse très juste
    je pense que le problème a empiré depuis la fin de mes études. il existe à un degré moins dramatique (peu de décès chez nous) dans notre spé : gestion des examens, gestion de l’intervention cataracte
    c’est le résultat de la « rentabilité à tt prix » c’est scandaleux
    c’est une importante régression voulue depuis 15 à 20 ans

  3. C’est un choix politique. On essaye de nous convaincre à coup d’expertises, qu’il n’y a pas d’autres solutions que celle proposée, T2A, augmenter la productivité en niant l’humain. En votant ou en ne votant pas nous entérinons ce choix ou pour moi ce qui est plutôt l’absence de choix politique car nous livrons à des « experts » ce que doit être l’avenir de notre système de santé et au delà de la société. En démissionnant devant le diktat de l’expertise, nous citoyens laissons faire.
    La réaction face à la possibilité d’un référendum en Grèce sur la solution européenne face à cette soit disant crise de la dette est symptomatique. Vous vous rendez compte laisser le peuple, qui pue, dire ce qu’il pense ce n’est pas possible alors que les Experts ont dits ce qui étaient le bien. Nous avons encensé les révolutions arabes dans leur quête de liberté mais quand des peuples veulent utiliser l’outil démocratique dans nos démocraties ceci devient un drame. Étonnant non.
    En médecin, c’est pareil, nous avons laissé la main à des experts sur des choix sans débats démocratiques, en expliquant il n’y a pas d’autres possibilités car l’expert à dit. Il y a une vraie peur du débat, de la discussion, alors nous recherchons un consensus grâce à l’expertise qui nous évite l’inconfort du conflit. Le conflit d’idées est la source du débat démocratique, il oblige à écouter l’autre, à faire des compromis ou parfois pas et à la fin la majorité choisie. Actuellement le vote ne doit servir qu’a entériné des choix expertaux et gare aux votants si il ne veux pas de ce choix, on le traitera de tous les noms.
    Ce que tu pointes dans ta note est le fruit de ces choix non démocratiques non discutés sur des choses importantes où on a exclu le peuple car ce serait trop compliqué pour lui.
    Je ne peux que conseiller la lecture saine et à mon sens indispensable en ces temps obscurs d’un petit livre de philosophie: « j’ai demandé un rapport ».

  4. Tu peux continuer à avoir des patients morts, mais il vaut mieux qu’ils meurent sous vidéoscopie en ambulatoire, (il te faudra alors prévenir un proche pour qu’il vienne le chercher) ou en hôpital de jour.
    Parlant de rentabilité, il n’existe pas (à ma connaissance) de code PMSI pour la mort à l’hôpital, c’est aussi un problème pour valoriser le séjour…

  5. Coucou, je suis instit.
    Hier les élèves devaient écrire une petite phrase avec le mot « impatient ».
    L’un d’eux à écrit
    « A l’hôpital il y a des impatients »

    J’ai pensé à vous…

    Au plaisir de vous lire !!!!

    1. merci à Marietoune , m’a bien fait sourire et rire aprés la lecture de ce triste récit qui prend les tripes comme à chaque fois qu’il y a mort. Sûr que c’est plus agréable d’accompagner la mort à domicile mais assez rare par chez moi.

  6. @ Stéphane: ce ne sont pas tous les experts qu’il faut mettre en cause; il ne faut mettre en cause que les experts qui ne sont pas indépendants vis à vis des politiques.
    Dans la triste histoire rapportée le peuple a également ses responsabilités comme le dit SoleilDeMarseille. Dans certains pays (non occidentaux) la famille doit rester à l’hopital car elle à la charge de nourrir et de laver son parent, l’hôpital ne procurant que les soins. Peut -être avec la diminution de nos ressources budgétaires arriverons nous, nous les occidentaux, à celà. Ainsi l’humanité reviendra-t-elle par ce biais dans les hôpitaux. Vous voyez que tout n’est pas une question d’argent.

  7. Bonjour à tous,
    S’il vous plait ne dites pas que vous êtes pessimistes quand à l’avenir du métier! Pauvre de moi qui viens juste de commencer ces longues année d’études…🙂

    Merci pour votre blog, qui me permet de voir la médecine autrement qu’à travers les biostatistiques et des calcules de rapports gyromagnétiques! ( Sans nuls doutes indispensables pour ma profession future!! )

    V.R.

  8. Je suis sage-femme depuis plus de 27 ans …..
    J’ai décidé de quitter la fonction hospitalière parce que (entre autres raisons ), quand je rentrais de ma garde de 24 heures , je ne savais pas dire à mes enfants combien d’enfants j’avais vus naitre ….comment ils s’appelaient…
    Plus de temps à passer à remplir un dossier qu’à s’occuper d’une patiente , à se faire taper sur les doigts au staff parce qu’on n’avait pas assez « rempli » le service…..
    J’ai eu la chance de connaitre un vieux médecin , décédé peu de temps après sa retraite , il y a une vingtaine d’années ……qui me disait  » je suis content de quitter ce métier….Il devient déshumanisé…… »

    Alors oui, moi aussi je suis inquiète quant à l’évolution de notre métier de soignants!

    Ah la T2A !!!……
    Mais qu’en est-t-il des patients ???
    Je ne crois pas à la comptabilité rentabilité /empathie

    Pourquoi avons-nous choisi ce métier?

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